Remords & scrupules

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Lors de l’une de ces nombreuses batailles qui opposent de la chair à canon à des pions substituables, d’atroces actes de barbarie furent à déplorer. Mourir sur le coup était une chance au milieu de ce massacre. Se faire passer pour mort, enfoui sous les cadavres, et en ressortir vivant était de l’ordre du miracle. Et c’est un miracle qui échappa Bân, soldat d’infanterie, d’un triste sort. Il faut tout de même préciser qu’il provoqua sa chance, en saisissant l’un de ses frères d’armes pour parer une salve meurtrière avant de se cacher au chaud sous la carcasse ensanglantée du défunt. Nul ne sait si les carreaux avaient eu raison de son camarade mais les soldats ennemis s’assurèrent qu’il ne se relève pas en le transperçant de toutes parts avec un pique. Bân aurait presque pu sentir la pointe lui chatouiller le torse. Enfin, un long silence de mort envahit l’espace, haché par quelques croassements charognards.
Comme le danger semblait écarté, le survivant ôta sa couverture cadavérique. Il scruta l’horizon, l’horreur. Il ferma les yeux, mais l’horreur n’est pas qu’une image, c’est aussi une odeur qui tord les tripes. Après trois inspirations, se fut trop et il se vida les entrailles. Puis, après le sang, viennent les larmes. Adossé contre son bouclier de chair, qu’il a bousculé dans les bras de la faucheuse impunément, pour fuir lâchement le destin promis aux soldats de première ligne, il pleura.
Après un temps qui parut durer mille ans, le malheureux se leva, réveillé de sa torpeur par le bec d’un vautour. Il tituba lentement, ne sachant d’où il puisait ses forces, lui qui était vidé de toute vitalité. C’est peut être l’odeur qui lui pressa le pas, car elle s’intensifiait à vive allure. La pluie se mit à tomber. Elle le lava et il découvrit qu’une partie du sang qui coulait sur son corps lui appartenait. Par chance, il fut entaillé durant l’affrontement, l’épargnant d’être qualifié de déserteur par ses camarades. Il était d’ailleurs assez courant de se lacérer soi-même après une bataille que l’on avait fui pour éviter la potence. Toutefois, il doit être plus rare de condamner un autre pour sa survie, être un pleutre est une chose, ce genre d’acte est pire encore... se dit Bân, écoeuré par son geste. Il ne l’avait aucunement prémédité, ce ne fut que réflexe, instinctif, mais il ne pouvait se déculpabiliser pour autant. Les remords le rongeaient. Il lui fallait vite s’embrumer l’esprit à coup d’absinthe, ce breuvage magique qui éloigne les démons tant qu’il y en a encore dans la bouteille. Il se dirigea donc directement dans le bar le plus proche. Avec 3 sous en poche, coutume chez les soldats, pour festoyer après le combat et pour permettre au camp victorieux de s’octroyer une prime en pillant les cadavres. Cette idée vient sans doute des généraux, pour ne pas avoir à augmenter la solde de leurs sbires.
À dire vrai, Bân ne saurait dire qui l’emporta ce jour là, et pour tout avouer, il s’en moquait. Il entra dans le bar, posa ses pièces de cuivre sur le comptoir et empoigna la bouteille salvatrice. Il la débouchonna de suite et but abondamment.
Au centre de la salle étaient confortablement installés les sergents. Autour d’eux se mélangeaient les archers et les ingénieurs de guerre. Quelques hommes étaient debout, certains même sur une table, contant fièrement leurs prouesses sanguinaires et exposant leurs balafres souvenirs.
A travers le brouhaha se fit entendre que les ennemis avaient dominé le front, causant de gros dégâts à l’infanterie. Mais ils ne purent tirer profit de cet avantage, acculés par des salves meurtrières. Les pertes humaines semblaient similaires et aucun point stratégique ne fut conquis ni matériel dérobé ou brûlé. Résultat des courses : Match nul. Du point de vue des puissants.
Une bourrade sortie Bân des songes. “Trinquons mon frère, la victoire est a ceux qui survivent, alors à la victoire !” La foule leva son verre et trinqua en chœur. Pourtant, Bân ne partageait pas l’euphorie de ses paires. Il se mentirait en les considérant comme ses paires désormais. Il se retira pour prendre place au fond de la pièce. Là, il y trouva des hommes aux mines sombres et abattues. Ils n’ont pas savouré cette bataille, eux non plus..
Quelques heures plus tard, l’échoppe ferma ses portes et invita donc les derniers clients à prendre congé. Le gérant du bar, courtois jeune homme, raccompagna ceux qui, trop alourdis par l’alcool, ne pouvaient se lever. Il les porta et les déposa dans un coin tranquille où ils pourraient se reposer. Bân faisait parti de ces gens.
“Tiens ! Et bon débarras ! Je t’aurais bien lâché dans la porcherie mais même les porcs n’auraient pas supporté ton odeur. Tâche de ne pas t’étouffer dans ton vomi. Les morts, ça fait des histoires, et je ne veux pas d’histoires devant chez moi. Ciao le déchet.”
Sur ces mots, l’aimable gérant se détourna de son client, le laissant ivre mort dans le fossé, creusé pour y jeter les déjections humaines. Le miséreux y resta allongé, inanimé, jusqu’à ce qu’il accomplisse la prophétie du barman. Il ingéra ou renifla une substance infecte qui réveilla en alarme son intestin. Il dégobilla toute l’absinthe qu’il avait ingurgitée dans des râles entremêlés de sanglots. Tu parles d’un soldat. Je ne suis qu’une merde, une sombre merde immonde et répugnante. Se dit-il. Il était au plus bas, persuadé qu’il ne parviendrait jamais à se pardonner son acte, de la pire couardise, et qu’il ne pourrait porter ce fardeau..
Il ne lui restait qu’une issue. Je vous laisse la deviner..
Bân peina à se redresser, tenta vainement d’essuyer sa cuirasse pour préserver une once de dignité, et sortit son épée. La clarté offerte par la lune lui permit d’observer son reflet. Suis-je capable de me donner la mort ? Se demandait-il.
C’est sans doute la question que se posait également Altis, témoin discret du désarroi de Bân.
“As-tu assez de cran ?” lui lança-t-il.
Bân, surpris, se retourna et découvrit son mystérieux observateur, situé à quelques mètres, au-dessus du fossé.
“-Il est facile d’ôter la vie d’un homme, vivre avec l’est un peu moins, et s’arracher sa propre vie bien plus ardu..
-Merci pour ta morale à 2 sous. Mais qu’est ce que tu fous là toi hein.. T’as rien de mieux à faire que d’te jouer de moi ?!” Balbutia Bân, encore complètement ivre.
En guise de réponse, le perturbateur sauta dans la fosse, se retrouvant nez-à-nez avec son interlocuteur.
“Je me demande pourquoi un guerrier qui, il y a sans doute à peine quelques heures, s’est débattu avec la mort et a réchappé à son étreinte fatale, tente de rebrousser chemin pour se donner à cette garce de faucheuse ? Tu ne remonteras pas le temps, ce que tu as fait, tu l’as fait pour survivre. Si c’est pour te tuer maintenant, à quoi aura servi tes actes ? À rien ! Un fichu gachi !”
Ces paroles heurtèrent le torturé en plein ventre. Sans surprise, il régurgita son reste de bile. Il était vidé, une coquille vide. Mais c’est dans cet élan purgateur qu’il avoua l’inacceptable..
Altis écouta attentivement son récit, mais ne réagit pas. Il se contentait de plonger son regard, d’une profonde noirceur, dans celui du conteur.
La gorge de Bân était nouée. Il tremblait. Ses yeux étaient immergés des larmes de la culpabilité. Il les essuya et observant l’accoutrement d’Altis, reconnut son brassard distinctif.
“Je vois que tu es soldat toi aussi, dans le régiment d’archerie. Dis moi donc, pendant que je feignais la mort, quand était-il de ta valse macabre ?”
Face à cette question, l’archer tourna la tête, regardant l’horizon. Là, un éclair jaillit, annonciateur de l’orage à venir, réminiscence de la tempête guerrière passée. Ses pupilles se contractèrent un instant et devinrent blanchâtres. Puis, après une longue seconde, figée dans un temps frissonnant, Altis regarda à nouveau Bân. Ses yeux s'éteignirent de leur éclat spectral, se dilatèrent pour redevenir un bain de brume obscure.
Alors, il lui raconta le rôle qu’il joua durant la bataille.

Son régiment s’était placé en hauteur, sur une colline, avant le début du conflit. Ils avaient une vue d’ensemble sur le combat. Un de leur principal objectif était au départ d’affaiblir la cavalerie ennemie qui déferla sur le flanc de l’infanterie. Ensuite, face à l’effroi de l’acier qui taillade la chair et brise la bravoure, Altis devait s’assurer qu’aucun de ces lâches ne quitteraient le champ de bataille avant qu’il n’arrive à son terme. Encourageant ainsi leurs frères d’armes à serrer les dents et à faire front, rôle qu’il remplissait à la perfection. Loin, à l’abri du danger, il n’eut aucun scrupule à transpercer ses camarades affolés. C’est également sans état d’âme qu’il banda son arc pour tirer à l’aveugle au cœur de la mêlée. L’ordre donné était de faire pleuvoir les flèches pour contrecarrer l’avantage certain pris par l’ennemi en pénétrant dans leurs rangs pour y semer trépas et chaos. Aucun archer, pas même Altis, pourtant très bon tireur, ne pouvait viser à une telle distance dans cette cohue. Là n’était pas le but, il ne devait plus y avoir âme qui vive. Tant pis pour les soldats alliés, il fallait sauvegarder la position, les empêcher d’atteindre la colline, coûte que coûte.
S’en était trop pour Bân. Il se remplit de rage.
“Tu n’es qu’un monstre !” cria-t-il à l’assassin affirmé qui le dégoutait tant en le saisissant par le col.
“Mes flèches étaient aussi là quand des pointes de lances s’assuraient qu’il n’y ait aucun survivant à terre. Je t’ai peut être sauvé la vie ! Moi au moins j’ai agi, je ne me suis pas caché sous un cadavre pour refuser d’affronter mes responsabilités !”
Bân ne voulait rien entendre, se plier à des ordres fratricide, de sang froid, c’est intolérable.
“Comment peux-tu vivre avec ça sur la conscience ?! Comment ne pas être rongé par le remord et la culpabilité ?!” lui hurla-t-il au visage tout en tentant de l’étrangler, l’empêchant de pouvoir articuler une réponse audible..
Altis réussit cependant à s’extirper de l’étau. Bân essaya à nouveau de le saisir, il fut contré, mais arracha le brassard accompagnée de toute la manche du bourreau, indigne de porter ce plastron honorifique, dévoilant ainsi un bras mille fois lacérés. De telles cicatrices ne peuvent être dues qu’à de la scarification. Cette découverte mit un terme à la fureur de Bân. Il comprit que cette insensibilité s’est acquise dans le temps au prix de sanglants rituels.
“Cette entaille que tu vois là, c’est la première que je me suis faite, après ma première bataille. C’est celle de l’abnégation, du sacrifice de soi. Ce n’était pas ma guerre, et pourtant j’étais trempé par le sang que j’ai moi-même fait couler abondamment. Il était temps de faire couler le mien, mais la mort me ferma la porte au nez, me laissa sur le seuil. Après dix jours de léthargie et le double de convalescence, je fus remis sur pied et réaffecté à mon poste : garder le campement pour que personne sans autorisation ne rentre, ni ne sorte. A chaque fois que je remplissais ma mission, perforant de ma flèche le dos d’un déserteur, je le marquais sur mon bras avec ma dague.”
Altis ôta sa chemise et tourna le dos à Bân.
“Et après chaque massacre auquel j’ai participé, c’est au fer rouge que je le gravais sur mon corps. Il n’y a pas assez de place sur ma peau pour combler tous les meurtres et autres actes de barbarie auxquels j’ai participé. Mais la guerre est une chienne, vorace de surcroît. Et les ordres sont les ordres. Il n’y a pas de place pour l’honneur, la bravoure ou encore l’héroïsme. Tout cela c’est du pipot. Il n’y a que de la chair à canon et des malins qui passent entre les mailles du filet. La mort m’a renié, la vie me sourit, j’ai donc choisi la voie de la fourberie. Qu’importe comment, l’important est de sortir de ce merdier entier. Tu me suis ? Alors arrête de te mordre les doigts, tu t’en es bien sorti aujourd’hui, peu importe le prix.”
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