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Verodubroy

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Mercredi. Jennifer a décidé de trier sa garde robes tandis que je prépare les commandes enregistrées à la dernière réunion « je-vends-des-boîtes-en-plastique-aux-amiEs-de-mes-amiEs.»
Gérard a installé hier un miroir dans le dressing. Ma petite Jennifer va avoir la surprise pour ses essayages. Je l’imagine déjà ce soir. Merci mon Papounet chéri, c’est trop gentil, tu es le meilleur !
Bon, alors Marielle : 3 boîtes rondes et jaunes. Ce nouveau plastique solide, résistant va faire un tabac...
- Maman, viens voir, j’y crois pas !
Ah ! Je monte tranquille tandis que Jennifer trépigne.
- Maman, le miroir...
- Tu es contente ma puce ?
- Maman, le miroir...
- Oui ?
- Regarde !
Je regarde le miroir et je vois... le miroir.
Mais je ne vois pas mon reflet dedans.
Je regarde ma fille qui se tient à côté de moi et ne la vois pas non plus dans le miroir.
C’est une blague ?
Pourtant les objets : la chaise, les vêtements, les murs... se reflètent. Tout se reflète sauf Jennifer et moi.
- Va chercher le chat
- Dans le dressing ?
- Va chercher le chat, je te dis.
Jennifer arrive du garage avec Prince qui saute de ses bras pour se frotter contre mes jambes. Je vois Prince dans le miroir. Jennifer voit Prince dans le miroir. Je regarde Jennifer, Jennifer me regarde : on ne comprend pas.
Je sors mon portable :
- Gérard, qu’est-ce que tu nous as installé dans le dressing ?
- Ah mes princesses, vous êtes contentes ?
- Mais enfin Gérard, c’est une blague ?
- ...
- Gérard ?
- Ben oui, qu’est-ce qu’il y a ?
- Mais enfin ce miroir, il ne nous renvoie pas notre image.
- Quoi ? Ah elle est bien bonne ! Qu’est-ce que tu me racontes ? Je me suis bien vu dedans quand je suis allé le chercher. Et quand je l’ai installé... Bon allez je te laisse, j’ai du travail moi.
Clac !
Ben ça alors !
Re-portable.
- Allo Marielle ? Oui oui, j’ai préparé ta commande, tu peux venir la chercher maintenant si tu veux. D’accord, je t’attends.
- Elle arrive. Jennifer, appelle Tom, j’ai vu qu’il était dans son jardin. Je comprends pas et ça commence à m’énerver sérieux !
Jennifer traverse le couloir, ouvre la fenêtre et hurle :
- Tom, tu peux venir s’il te plait ?... Oui, maintenant, merci.
Trop content ! Il en pince pour ma fille... Tom rapplique illico et nous rejoint devant le miroir.
Lui, on le voit.
- Alors ?
- Quoi ? C’est un miroir.
- Tu ne remarques rien ?
- Ben... non. Il est bien posé, pas de travers, il n’est pas cassé. Tiens, Prince est dans le dressing ?
- Tom, tu nous vois dans le miroir ?
- Ben, oui, même que vous êtes drôlement belles toutes les deux ! Qu’est-ce que vous avez ? vous êtes...
- Merci Tom, tu peux y aller, j’entends Marielle qui arrive.
- Je comprends pas pourquoi vous m’avez appelé...
- Au revoir Tom, je te raccompagne et je vais m’occuper de Marielle.
Je grimpe dare-dare avec Marielle.
Devant le miroir : rien. Nada.
Ça lui fait un choc, elle est toute pâle.
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
- Venez les filles, on va réfléchir à la question devant un thé ou quelque chose de plus fort si vous voulez.
Pendant que Jennifer sort les tasses, je mets la bouilloire en marche et nous nous installons autour de la table.
- J’ai jamais vu une chose pareille.
- On dirait qu’il reflète tout sauf nous trois, dit Marielle.
- Ou tout sauf les femmes, poursuit Jennifer. Mais ce qui est bizarre c’est que les hommes nous y voient puisque Tom nous a vues.
- Pour en avoir le cœur net, opération réunion urgente du réseau « boîtes en plastique ». Sers le thé, Marielle, Jennifer sors les biscuits, moi je tire la liste des amiEs et on sonne le rassemblement.
A nous trois, les amiEs sont vite contactées. Dès le thé terminé, elles commencent à arriver les unes après les autres. Nous attendons la dernière pour nous rendre à l’évidence. Aucune ne se reflète dans le miroir.
- Il doit être sous garantie me dit Marielle, tu devrais contacter le vendeur.
- Je ne sais pas s’il est sous garantie mais moi je te garantis qu’il a intérêt à me donner une explication balaise sinon je ne réponds plus de moi.
- Vas-y M’man, tiens le numéro.
- Allo la miroiterie O’Verre ? Bonjour Monsieur. Mon mari a acheté un miroir chez vous, je suis avec des amiEs et aucune de nous ne s’y reflète.
- ....
- Attendez, je mets le haut-parleur pour que ma fille et mes amiEs entendent.
- Bonjour à toutes, je vois qu’il s’agit d’une réunion entre dames, bien sûr c’est mercredi... J’expliquais que ce modèle de miroir reflète bien les messieurs et les dames, mais après une étude de marché, et selon les normes européennes, pour les dames, il faut des lunettes spéciales. Sans cela il ne les réfléchit pas. C’est un procédé qui vient d’être mis au point après de longues années de recherche. Vous comprenez ?
- Vous voulez dire que si nous voulons nous voir dans le miroir nous devons acheter des lunettes spéciales ?
- Oui, mais uniquement les dames.
- ...
- Allo ?
- Je me demandais si je pouvais échanger ce miroir contre un modèle qui reflète les hommes et les femmes sans qu’il y ait besoin de lunettes.
- Chère Madame, tous ces modèles ont été détruits, comme je vous le disais les études de marché et les normes europ...
- La miroiterie ferme à quelle heure ?
- O’Verre, la miroiterie toujours ouverte pour satisfaire le client chère Madame, et je serais...
Je raccroche, je suffoque, j’en peux plus.
Nous nous regardons et, à l’unisson, sans concertation, nous poussons ensemble un cri terrible.
Prince se carapate pour se réfugier chez Tom.
- On y va me dit Marielle
- Un peu qu’on y va, mais pas sans munition. Ça tombe bien, j’ai reçu les nouvelles boîtes en plastique super solides, on les remplir de sable, regardez il y en a devant la maison, et on file si vous êtes ok.
- Ça, pour être ok, dit Jennifer !
Pas une seule ne se dérobe. Tout se met en place en un tour de main : boîtes remplies, voitures organisées, départ en file indienne, détermination compacte.
Je prends la tête du cortège, Marielle et Jennifer avec moi. Arrivées à destination, nous cernons la miroiterie, passons la première et avançons. Les vitrines volent en éclats. Une fois dans la place nous sortons des voitures et avec le même cri terrible qui nous unit maintenant, nous nous mettons à l’œuvre. Les boîtes volent, fusent, diffusent, fusillent, torpillent, fracassent, diffractent, abattent, explosent, torgnolent, délogent, assomment, exécutent, liquident, bousillent, achèvent, exterminent.
Tant de beauté subjugue : le badaud applaudit.
Le devoir accompli, nous repartons en direction de la rivière, où nulle lunette n’est requise.

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