Rectangle blanc

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J’ai le blues du rectangle blanc.
Pourtant je ne suis pas adhérent au club des nostalgiques du bon vieux temps.
Pour moi, l'époque où tout était mieux qu'aujourd'hui n'a jamais existé, c'est du flan, du pipeau, du fantasme de vieux à la prostate en vrac. Ceux qui envoient du « de mon temps... » toutes les deux phrases sont largués, ils n'ont pas compris qu'ils devaient monter dans le train au lieu de ruminer avec les vaches, près de la voie ferrée. Ils ont beau râler en posant des bouses fumantes dans la rosée du matin, le TGV déboule plein pot devant leurs regards bovins, vides, où l’absence d'étonnement transforme leurs yeux, naguère curieux, en boules de loto. Si je suis impitoyable avec les ronchons tournés vers le passé, je ne suis pas blanc comme neige, loin de là. Moi aussi je râle, je grogne, je vitupère.
Quelquefois les souvenirs m'embrouillent le mental, la voix off me dit « Vas-y, descends du train », j'ai la tronche en désordre, le coup de tension me pousse à rejoindre le troupeau dans le pré de la connerie collective. Là, derrière le barbelé, je mâchouille ma bile, le balancier de ma queue chassant les mouches à merde avec la régularité du pendule d’une horloge normande.
Je regrette le fameux carré blanc, celui de la défunte ORTF, qui prévenait le téléspectateur que la soirée allait être chaude, que l’ombre d’un sein ou le moelleux d’une fesse, au détour d’une scène audacieuse, risquait de choquer les mineurs et de saper les fondations de la famille française.
Dans notre vie quotidienne, tout était carré : la voiture, l’autobus, le poste de radio, les lunettes, le lit du militaire, la coupe de cheveux et les idées de nos parents. Comme dans Mon Oncle de Jacques Tati, le cubisme de l’architecture de masse triomphait, un flot de béton armé recouvrait les villes, noyant les bistrots et les guinguettes abandonnées. Tout n’était qu’angle droit dans une nouvelle vie sans rondeurs.
Pour se fondre dans le paysage de ce quadrilatère, voire pour se camoufler, le téléviseur à tube cathodique s’était doté d’un écran concave avec quatre côtés égaux.
Dans le langage courant, on désignait comme carré tout ce qui n’était pas rond, c’est sans doute à cause de cette géométrie approximative que, dans les conversations, le rectangle blanc devint un carré de même couleur sans jamais changer de forme.
La télévision pénétrait peu à peu dans les foyers. Le miracle de la location-vente transformait la boîte à images en tirelire, système ingénieux qui permettait au ménage modeste de posséder enfin la lucarne magique tant convoitée, même s’il fallait, en plein milieu du film, remettre une pièce dans le monnayeur pour garder l’image et connaître la fin de l’histoire. Le juke-box visuel à portée de toutes les bourses, plus besoin d’aller chez le voisin d’en-dessous pour regarder La Piste aux Etoiles.
La lueur noire et blanche éclairait faiblement les visages fascinés par un univers sans relief où les rues de Chicago n’avaient pas plus d’éclat que la pelouse du stade de Colombes ou les prairies du Wyoming.
Dans cette grisaille, le blanc immaculé, presque brillant, de la petite vignette, indiquait un sens interdit que nous devions absolument prendre à contre-sens. Depuis toujours, l’interdiction fait le larron, et les vieux birbes, croyant réguler la sexualité de la Nation, tendaient la main aux jeunes sans le savoir. Le pavé de mai 68, bien carré celui-là, taillé dans le rectangle destiné à envoyer les enfants au lit de bonne heure, préparait sa trajectoire aussi réjouissante que contestataire.
Quand, le dimanche soir, la première chaîne diffusait La Chatte, d'Henri Decoin, la France retenait son souffle. La fouille infligée par le méchant nazi à la résistante, incarnée par Francoise Arnoul, restera à jamais dans ma mémoire. Magnifique scène perverse, à l’érotisme teinté de sadisme, glorifiée par la présence du petit carré blanc, en bas, à droite de l'écran.
Cette raie du cul entraperçue, cette touffe brune trop vite recouverte par un drap, ces étreintes pudiques mais pleines de promesses, sont des moments de bonheur que le petit écran ne m’offrira jamais plus.
La nudité de Jeanne Moreau, Reine Margot sortant du bain, provoquait chez moi une puberté précoce tandis que mon père, les carotides palpitantes et la bouche ouverte, laissait tomber son mégot brûlant sur le linoleum de notre appartement HLM.
Quand la plastique impeccable d’une Brigitte Bardot en rut attisait le démon de midi de l’honorable Jean Gabin, la direction de l’ORTF, au lieu d’agiter le drapeau noir d’une libido nationale en berne, affichait le minuscule étendard blanc de la révolution sexuelle télévisée. Le soutien-gorge à grosses baleines de Martine Carole tombait sur le tapis de feuilles mortes que Prévert avait pris soin de dérouler depuis deux décennies.
L’honnête citoyen, Quasimodo du dimanche soir, Fanfan la Tulipe de salon, payait sa redevance et donnait son âme au diable pour avoir une vue imprenable sur le décolleté généreux de Gina Lollobrigida.
Le particulier faisait exploser le taux d’audience et son taux de testostérone dans un unique Bang libérateur. La France du Général, ébranlée, serrait dans ses bras la cinquième République naissante, bigote mal dépucelée souffrant d’une pénurie d’orgasme.
Jeanne Moreau, sur tous les fronts, symbolisait les tourments, les folies, les fantasmes et les frustrations de la génération d’avant la pilule. Elle était le symbole de l’amour libre dans Jules et Jim, l’épouse adultère des Amants de Louis Malle, la femme de chambre vénale de Luis Buñuel et la partenaire chaude comme la braise de Bardot dans Viva Maria. Elle fut même une mystérieuse mariée vêtue de noir, critique subliminale du vertueux rectangle blanc, gardien d’une morale que Truffaut condamnait.
Après chaque diffusion de ces films, la France se repeuplait, parachevant ainsi l’échec de la méthode Ogino et la victoire involontaire du carré blanc. La télé, placée au pied du lit, devint une pourvoyeuse de nouvelles caresses et de corps à corps bourrés d’imagination.
L’adolescent se couchait bouleversé, la gorge sèche, avec une érection proportionnelle au plaisir qu’il venait de prendre en voyant une poitrine dénudée traverser la salle à manger.
Mais, comme disait Trenet, que reste-t-il de nos amours ?
Le carré blanc a disparu dans le naufrage de la télévision, beau vaisseau porteur de promesses éventré par l'iceberg du puritanisme et du politiquement correct.
Il m'aura fallu près de cinquante ans pour réaliser que les films et les émissions programmés sous le règne du Grand Charles étaient plus audacieux que les séries américaines débitées à la chaîne ou les pitoyables pantalonnades de la télé-réalité.
Vieux motard que jamais.

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Elodie Torrente · il y a
Davantage une chronique qu'une nouvelle, je vote cependant. Pour les analogies, le registre employé, et ce carré blanc qui était si fantasmatique... Pour la nostalgie aussi. Bravo et merci Jean-Marcel !
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Grégory Parreira · il y a
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