"Récit d’un original, peut-être fou"

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Aventurière des temps modernes, professeur de Mathématiques, mère de douze enfants, je les ai scolarisés à domicile jusqu'en terminale. Ils se sont éparpillés, certains sont mariés, et ont  [+]

Dans l’angle de la place, Un homme, penché en avant, les bras posés sur ses cuisses, lisait. Je le connaissais, où l’avais-je vu ? Un crâne large, dégarni, un front haut, des yeux rapprochés sous des sourcils bas, un regard intelligent, un menton rectangulaire, et la bouche volontaire d’un chef.
Il était assis sur un muret dans un courant d’air froid.
Je pris place à côté de lui. «  Bonjour, Monsieur, J’espère que je ne vous dérange pas »
Il releva la tête, me regarda, ferma son livre.
« Non, me dit-il, j’ai fini ma lecture, je serai charmé de bavarder avec vous»
J’avais vu son livre ouvert. « Comme moi, le roman achevé, vous aimez relire les passages que vous avez préférés ? »
- Au contraire, je ne lis qu’une partie des romans que j’entame. Autrefois, lorsque, passionné par le récit, je sautais une ligne ou même simplement un mot, je relisais le paragraphe entier, soucieux de n‘avoir manqué aucun détail du texte. J’ai mûri. Suivre les rêves d’un autre ne me contente plus. Je cherche dans les livres un prolongement de la vraie vie, celle des rencontres éphémères, des amitiés fugaces, limitées par le temps, par sa marche à la fois lente et trop prompte, gentiment moqueuse pour certains, cynique et brutale pour d’autres, mais toujours imperturbable, même si nous croyons parfois la perturber par nos émotions.
Je comprenais mal son discours, occupé malgré moi à rechercher pourquoi son visage m’était ainsi familier.
- La hâte pousse à de faux jugements, soupira-t-il, vous ne savez écouter. C’est dommage, je souhaitais vous expliquer pourquoi, dès que je me lèverai, j’irai échanger ce roman avec un autre ouvrage de la boîte à livres.
- Monsieur, détrompez-vous, vous aviez vu juste ! Vous éveillez ma curiosité, et j’aime à m’instruire auprès de tous ceux qui ont quelque chose à transmettre. Mais mon intelligence cherchait tout entière à vous identifier et n’y parviens pas.
- Pensez aux sculptures antiques., suggéra-t-il.
Cette aide déclencha l’illumination :
- J’ai trouvé, vous ressemblez à Jules César. Merci ! Maintenant, Jules, je serai disponible pour suivre votre discours. Reprenez-le, s’il vous plaît. Il me regarda en hésitant :
- C’est vrai, cet homme illustre, conquérant, ce séducteur du peuple, cet habile politicien, écrivain de génie, est peut-être un de mes lointains ancêtres, mais qu’importe !
- Jules césar n’eut pas d’enfant, il adopta Octave. Fis-je remarquer, un peu choqué par cette pétention.
- Pas d’enfant légitime, bien sûr, mais vous ne connaissez de lui que sa vie publique.
Puis, l’expression un peu triste et sceptique : voulez-vous maintenant m’entendre ?
Je hochai la tête en signe d’approbation
Il se lança, délicieusement, plein de confiance, comme on plonge dans un lac chaud en été. Non, plutôt comme un nageur expérimenté qui, après avoir laissé se briser sur la grève dix vagues écumeuses, voyant enfin la onzième déferler plus calmement, s’introduit à la hâte dans les flots, et déployant toute son énergie, en de puissantes brassées, s’éloigne du bord, laissant en arrière ces galets contre lesquels il craint d’être jeté. Il mise sur sa connaissance de la plage et sa vigueur pour gagner les joies de la baignade en eaux mouvantes, de la sensation de colère de ce monstre qu’il défie, de la vaine satisfaction qu’il éprouve de l’avoir bravé
- Il est rare que nous puissions connaître d’une personne la vie entière, sauf si celle-ci est courte. Nos parents ont vécu avant notre naissance, nos fils et nos filles, presque toujours meurent bien après nous, nous perdons de vue nos enseignants, nos amis, parfois notre frère ou notre sœur, nos collègues de travail, et surtout des gens avec qui nous avons parlé l’espace d’un instant un petit segment du temps, assimilable à un point de l’éternité qui se déroule implacable, cruelle, sans retour. Nous les avons rencontré un soir de fête, dans un salon illuminé, parmi la foule en habits de soirée, un après-midi ensoleillé sur la plage, béats dans la chaleur solaire, dans un café à l’ heure du petit déjeuner, en sortant du train, encore frissonnant après une nuit troublée par le roulement incessant, les lumières persistantes, le va et vient de quelque voyageur insomniaque. Tous ces gens passent dans notre vie, et laissent une trace, parfois, un large sillon, comme celle d’un éléphant dans une bananeraie, souvent un mince filet luisant, comme en dessine derrière lui un escargot. Et, de temps en temps, la pensée se fixe sur un souvenir, et développe. Bâtissant sur un étroit terrain d’informations, nous inventons un passé, une suite : Le jeune garçon, si fâché contre son père s’est réconcilié avec celui-ci, et après un long séjour au Japon, revenu en France, riche d’une connaissance approfondie de la langue de Tokyo, il travaille comme conservateur au musée Guimet. N’avait-il pas montré son intérêt pour l’art oriental ? Je ne vérifie surtout pas, je découvrirais une autre vérité.
J’avais rencontré en visitant le château de la bâtie d’Urfé, un homme aux très rares mais longs cheveux blancs brillant, relevés avec soin sur la partie chauve de son crâne. Il méditait tristement devant le sphinx grec, au pied du plan incliné permettant aux plus nobles d’accéder à l’entrée sur leur cheval. Il semblait souffrant et je m’enquis de son état.
Un jour, en visitant le château de la bâtie d’Urfé, devant le sphinx grec, au pied du plan incliné permettant aux plus nobles d’accéder à l’entrée sur leur cheval, je vis un homme aux rares et longs cheveux blancs brillants, relevés avec soin sur la partie chauve de son crâne. Il méditait tristement et me sembla si souffrant, que, surmontant ma timidité, je m’enquis de son état
- Ne vous inquiétez pas, me dit-il, je suis vieux, et je réfléchis au sujet de la connaissance, face au sphinx qui la symbolise. Celle des savants est revêtue d’une certaine rigueur, celle qui concerne l’âme humaine n’est que rêves mensongers, constructions de sable qui s’écroulent chaque soir comme les châteaux que les enfants élèvent sur la plage avant que la mer ne les éparpille et écrase, à la marée haute suivante. Qui peut lire et comprendre ce mélange incohérent chez tant d’hommes de pensées et d’émois, de savoir, d’ignorance, de superstitions, d’acquis et de préjugés, d’instinct et de culture, de croyance, les unes assumées et les autres involontaires, inconscientes jusqu’à ce que découvertes, elles apparaissent insolentes, frappant par leur contraste avec ce que l’on croit son caractère ? J’ai établi- qu’importe la vérité ? elle n’existe plus, l’homme a tant évolué qu’il l’a ôté du monde- j’ai décidé donc que, lorsqu’il était encore très jeune, fuyant ses responsabilités, ce vieillard tourmenté avait déploré la mort d’un homme qu’il eût pu sauver, et qu’(il aimait et il l’avait regretté toute sa vie.
Cette fillette, qui voulait escalader les falaises les plus abruptes, après des études à l’école de cirque a suivi des études de mathématiques, et elle enseigne et cherche de nouvelle théories dans l’université de Prague. Très prudente, elle craint maintenant des aventures que vous trouveriez bien innocentes. « J’ai pris assez de risques pour toute ma vie, j’en suis repue, à moi la sécurité ! » dit-elle.
La vieille dame au doux sourire, qui jouait si bien aux échecs dans le parc du Luxembourg, est morte des suites de la morsure de ce gros chien qu’elle adorait, mais persécutait et torturait d’un amour dictatorial. « Il a besoin de bouger, de courir, madame, lui avais-je dit, il est triste, vous ne savez l’aimer.» Et si vous me la montrez, pleine d’entrain, toute souriante de voir la moue de dépit du pauvre adversaire qu’elle a vaincu, mettant en échec son roi avant même qu’il n’ait pu commencer une attaque, je dirai que j’ai confondu deux dames, et dès le soir, je me remémorerai tous les événements importants que cette dame a vécus depuis la partie d’échec précédente. Elle n’a plus de chien ? Elle l’a tué lorsque celui-ci, ayant accumulé durant des années chagrin et colère a tenté de l’égorger dans une révolte soudaine.
- les chiens soumis s’attaquent rarement à leur maître, moins encore, je pense, à leur maîtresse.
- Cette femme est, je l’affirme une exception.
Ainsi, par jeu, expliquait Jules, je revois en imagination les gens que j’ai remarqués, et invente leur histoire, qu’importe la réalité ? De toute façon, on ne peut généralement pas la connaître et si elle se montre à nous, il est hors de notre portée d’en comprendre les méandres secrets, les sources profondes, les cascades passagères, et comme leur blanche écume, instables, fugitives.
Ma soif insatiable de vie me pousse à l’étendre, à l’enrichir. Alors je lis des morceaux de romans, les débuts généralement. Les présentations des personnages sont matériaux parmi d’autres de mon existence.
Ayant trouvé son rythme, il courait. J
e le laissai parler, attentif.
La culture de mon pays a changé : de nos jours, les phrases les plus banales, sont interprétées de façon négative, l’intolérance, autrefois brutale, mais limitée à certains sujets, s’est généralisée en se radoucissant, l‘homme doit être normal, inséré, penser comme les autres les vérités enseignées, frémir de honte et de peur quand la température monte : il détruit la planète, Il lui faut craindre sa nourriture, refuser que les africains ne tuent leurs crocodiles.
Comme les autres, il faut admettre et proclamer que toutes les cultures se valent. Pour moi, pourtant, c’est faux. Pour ne pas choquer et éviter de m’attirer la haine des gens bien-pensants, vous l’êtes peut-être ? Pour me protéger, je prendrai mon exemple dans l’antiquité. Les spartiates ne formaient leurs rares enfants qu’à combattre jusqu’à la mort pour leur patrie, les athéniens encourageaient les arts, la philosophie, les sciences, la littérature. Leur culture brille encore, et on oublie, même lorsqu’on le sait, qu’elle était basée sur l’esclavage et que les dépenses de prestige, théâtre, architecture, sculpture... étaient possibles grâce à la richesse que leur procurait la domination sur le reste de la Grèce. Je juge supérieure la culture athénienne à celle de Sparte. Je dois me taire, c’est « mal » !
S’il est anticonformiste, un homme se conforme aux normes des anticonformistes.
Un conseil, une question, sont intrusion grave dans l’intimité de l’être, désir d’annihiler sa liberté. Ainsi, les gens craignent de parler : ils blesseraient et attireraient sur eux l’hostilité de l’interlocuteur.
Je crois aussi qu’ils ont peur de livrer une partie d’eux-mêmes. La confiance entre les hommes a disparu, alors que le groupe s’élargissait. Comme un gaz envoyé dans un espace trop grand occupant toute la place perd tellement sa densité, qu’on ne peut plus guère le déceler. Pour ne déplaire à personne, il faut ne plaire à personne, nier son individualité, son existence même. Disparaître.
Peut-être à cause de ma ressemblance avec Jules César, ce qui en moi détermine ma nature profonde, mon âme ? ou mon esprit ? Je ne sais et ne puis et, ne veux tenter de prendre le temps de le cerner, de le capturer par mon intelligence, et de définir ces mots, pour choisir le nom juste, je le baptise « Mon noyau ». Hélas, celui-ci ne rencontre plus les gens, relégué sur une île exiguë. Pour survivre, je me tais, et les autres m’évitent. S’ils m’ont fréquenté, si quelques idées, mêmes fugitives, s’enfuyant de la cage qui les maintient cachées, à l’abri du jugement des seigneurs et des gardiens de la norme, a volé jusqu’à eux, je sens leur mépris, leur défiance, et leur haine parfois.
Alors, je vais à la recherche des héros de romans, mais de façon à me permettre de créer comme dans la vraie vie la suite, la suite de leur histoire et ce qui a précédé, si l’auteur m’en a laissé la possibilité. Je crée le personnage que je ne puis connaître, et j’aime des fantômes, discute avec les héros, jouets que l’auteur a fournis à mon imagination, me confronte à des personnages de fictions de toutes sortes. Avec des abstractions concrètes, que je puis contrôler, et surtout qui vivent devant moi, sans me pouvoir nuire.
- Et vous me donnez un début de scénario pour que moi aussi, je puisse imaginer vos pensées, vos actes, et les caprices du destin que chaque homme subit plus ou moins, dans le passé, le présent et dans les années à venir.
- Oui, à vous, et parce que nous ne nous verrons plus, je puis parler, vous penserez ce que bon vous semblera. Vous n’avez sur moi aucun pouvoir de nuisance. Et si vous me jugez mal, même si vous me l’exprimez, je resterai maitre, dès votre départ, de réinterpréter vos paroles, vos attitudes, l’imaginaire est un monde riche et bon, que je puis appréhender, saisir presque dans sa totalité. La vérité est comme Dieu, elle se montre si peu qu’il est difficile de croire en elle.
- « Êtes-vous croyant, Monsieur ? » Demandai-je.
- Je ne crois pas en la vérité, et de ce fait, croire ne signifie rien, puisque croire, c’est attribuer le qualificatif de vrai. Mais, je vis, et surtout, pour construire mes personnages, des personnages, j’utilise des matériaux. L’existence de Dieu est un élément qui enrichit toute création, c’est pourquoi Dieu fait généralement partie de mes axiomes de vie. Je me permets parfois, ponctuellement ou de façon plus durable, quand l’envie ou une nécessité quelconque m’y pousse, de modifier ces axiomes, qui n’ont pas de légitimité intrinsèque ou de supériorité sur les autres, sinon éventuellement leur fécondité, sur ceux que la société actuelle impose comme fondés sur une vérité scientifique et une éthique indéniables.
Il baissa la tête : ne prenez pas ce que je dis à la lettre, je ne puis dire une vérité inexistante. Je m’amuse en parlant, et exprime des contrevérités. Car je crois en leur existence, et devrais m’en défier. Par exemple, j’ai un sens moral, et, comme je vous l’ai dit, toutes les cultures pour moi ne sont pas égales, donc toutes les théories sur lesquelles on peut baser une vie ne sont pas égales, et l’homme doit bâtir les fondements de sa vie avec soin. En tenant compte d’une morale qui lui paraît non commode pour lui, mais fonctionnelle pour l’humanité ou pour sa société, et, je pense aussi, bonne. Et il doit éviter de tout bouleverser au gré de ses fantaisies, mais rester cohérent, contrairement à ce que je prétendais il y a un instant.
Pardonnez-moi je ne parle que rarement : ma parole, comme ces cours d’eau toujours à sec, déborde parfois, en une crue désordonnée. Les phrases se chevauchent et certaines, revenant en arrière contrarient celles qui, poussées par quelque élan violent se précipitent vers l’avant.
Il se tut. Il attendait. Je me taisais.
- A vous, maintenant.
- En ce jour, Monsieur, je n’ai nulle envie de parler de moi. Je suis, sans doute, comme vous, un parasite, la vie des autres me nourrit, mais hélas, je n’ai ni vos talents, ni le courage de me dévoiler. Pour vous complaire, et par reconnaissance pour votre confession, j’essaierai tout de même.
Depuis quelques temps, ma vie a changé. J’étais heureux, entouré, aimé, je suis seul. C’est dans doute la raison qui m’a poussé à m’asseoir près de vous. Je voudrais que cette vie un peu vaine désormais profite à quelque grande œuvre, mais malgré ma bonne volonté, je n’y parviens pas. Je ne suis ni un savant, ni un artiste, ni un de ces hommes revêtus d’un charisme qui leur permet de changer quelque politique néfaste, de l’adoucir, ou du moins de provoquer une prise de conscience qui , à long terme fera son effet , je ne sais d’ailleurs si je crois que les actions et les paroles de ces grands dénonciateurs changent quoi que ce soit. Les peuples doivent compter sur eux et non sur ceux qui distribuent les honneurs et prix aux orateurs de talent. En fait, je n’y crois pas du tout, alors pourquoi voudrais-je jouer un tel rôle ? J’ai essayé modestement, à mon échelle, d’aider, c’est difficile, décevant. Mon histoire donc est plutôt inintéressante.
- Essayez tout de même.
- Je me contenterai de vous rapporter un fait divers : Hier, je suis parti à pied dans la montagne, seul, le vent soufflait, froid, perçant. Trois fois, je crus qu’il me jetterait à terre, m’accroupis, me redressai, Chaque fois, il se calmait un bref instant, et me frappant de toute sa force, me manifestait à nouveau son refus de me voir avancer, mais je poursuivis. Au fond, agissant ainsi, il se faisait présence. Malveillante, mais présence, et je riais de le défier. Alors, hypocrite, il attendit, je pus marcher plus vite, je parvins au point le plus élevé, contemplai les montagnes lointaines, encore dorées par les feuillages d’automne des châtaigniers que le soleil déjà bas sur l’horizon éclairait, et des plaines, et d’autres chaînes de montagne, plus loin, bleutées,. Près de moi, ces jolies fleurs jaune vif, qu’on dit invasives, et non désirées, mais qui égaient en cette saison le pays de leurs abondantes fleurs, tant de petits soleils sur les pierres argentées ! Je repartis, pressant le pas ; le sentier, bien tracé, passait sur une crête, qui, peu à peu se faisait étroite. Prudent, je regardais où je posais les pieds, mais ne ressentait aucune crainte. Or, lorsque je fus tout près du bord, soudain, il me poussa, ce vent traitre, très brutalement et je chus. Je rebondis deux ou trois fois, roulai quelques décamètres sur la pente rocheuse, irrégulière, et dévalai à nouveau comme dans des escaliers irréguliers, certaines marches bien hautes - un mètre, deux, trois peut-être - et je frappais le sol de plus en plus fort, je prenais de la vitesse. Étrangement, je ne sentais ni peur ni douleur, trop occupé à analyser le trajet et les mouvements rotatoires complexes de mon corps, et je crois que, déjà, je cherchais les mots qui me permettraient de décrire l’évènement. Enfin, parvenu au bord d’une falaise, je me sentis propulsé dans le vide, en chute libre. Et mes yeux dévoraient le spectacle du monde qui montait à une vitesse vertigineuse et accélérée, cependant que je descendais. Je crois que ce qu’on appelle réalité tricha, vous le croirez facilement, vous qui niez la vérité des faits eux-mêmes car ma descente, bien qu’extrêmement rapide, fut longue, j’en eusse pu jouir pleinement si elle ne m’avait déçue. Mieux vaut regarder debout, les pieds sur le sol. Entraîné vers le sol, tournoyant dans l’espace, on voit moins bien, et une chute n’apporte que la sensation inconnue de cette perte de contrôle du corps, jouet désormais de la pesanteur. Si la curiosité vous y pousse, faites du saut à l’élastique.
Je pensai soudain que je mourrai irrémédiablement ; cette idée me contrariait vivement, j’aime vivre.
- Vous aimez la vie ?
- J’aime vivre, c’est un peu différent. Si je personnalise la vie, je lui attribue les accidents divers que j’ai rencontrés en ce monde depuis ma naissance : certains bons, d’autres mauvais, et si je ne romps pas avec ce personnage, je ne puis dire que je l’aime vraiment, mais il est certain que je vis avec bonheur, malgré ma solitude : je sais extraire de tout ce que je rencontre de petits détails qui me séduisent, m’amusent, plantent, cultivent, arrosent en moi cette passion de l’existence. Je ne veux pas cesser de vivre, d’être sur cette terre, en ce monde, de respirer, de parler, de bouger, de penser, d’écrire, de rêver.
Alors je poussai un grand cri de révolte, peut-être plutôt un appel au secours, je ne sais. Un grand oiseau, plus grand je crois que les plus grands aigles que les ornithologues ont décrits, fondit sur moi, les serres ouvertes, me saisit et repartit à la vitesse d’une fusée vers les hauteurs. Il me déposa en plein vent, là où je m’étais accroupie pour fuir les claques inhospitalières. Et il s’envola, je le perdis de vue très rapidement. Quatre mouflons traversèrent devant moi le sentier, rapides, silencieux. Course et bonds puissants. Je pris le chemin du retour.
Je n’étais pas blessé, deux ou trois égratignures, quelques ecchymoses, juste assez pour savoir que je n’ai pas rêvé, pas assez pour savoir que mon histoire est vraie. Mais comme justement, vous m’avez exprimé que nous partagions le même jeu de règles, qui exclue l’existence de la vérité, vous ne verrez en cela aucune contradiction.
J’ai fini mon récit, mon car arrive. À jamais, cher ami.
On s’est revu, quittés à nouveau, un jour ensoleillé de printemps, sous une pluie de pétales roses pâles. Cette fois, en le quittant, je l’ai salué par le traditionnel « au revoir » Et depuis ce jour, nos chemins ne se sont pas croisés. A moins que cet homme assis sur le muret ne fût moi-même. Pourquoi serais-je en un unique exemplaire  ? Pour se parler à soi-même, se dupliquer peut en faciliter l’action, surtout si l’on pense pareil, si l’on est d’accord avec soi-même, être deux donne plus de force et de véracité à ses dires. Plus de sureté.
J’ai fui ceux qui me trouvent fou, ils n’ont rien compris à la littérature.
Je peins aussi, et mes toiles ont un pouvoir secret : assez vite ceux qui en ont acquis une s’en débarrassent. D’abord, ils évitent de la regarder, puis ils la retournent, la décrochent la rangent dans quelque grenier, enfin, la vendent. Au-dessous de leur prix d’achat : ils ont honte, car enfin ils plaignent celui qui paiera pour faire entrer cet objet géniteur d’effroi et de malaise dans sa demeure. L’œuvre passe ainsi de personne en personne jusqu’à ce qu’un spéculateur l’achète. « Toile minable, songe-t-il ; mais bien promue, elle peut prendre de la valeur. » Alors, la toile reste soigneusement rangée, elle ne nuit plus. On la déroule seulement pour vérifier, on l’enroule et l’enferme à nouveau, et elle dort jusqu’à la vente suivante. Je vends toujours sous la protection d’un pseudonyme, personne ne me connaît, je ne tiens pas à mourir assassiné par un de ces pauvres hommes qui ont suspendu ma toile dans leur salon. J’aime vivre.
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