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Rebelle

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Emmanuel

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18

J’ai promis à maman que j’allais me mettre au travail. Mon dernier bulletin scolaire n’était pas « fameux » qu’elle a dit et elle a sorti le martinet pour me punir. Elle m’a fait valser. C’est pour ton bien ! Il faut que tu travailles ! qu’elle m’a dit et moi, je l’ai laissé me battre sans crier ni pleurer. Je ne pleure jamais quand elle me frappe parce que je veux lui montrer à quel point je suis fort. Elle, elle était furieuse : Mais tu vas pleurer enfin ! Tu vas pleurer, sale gosse !... mais non, j’ai continué à ne pas pleurer. Qu’est-ce qu’elle s’imagine, que je vais chialer comme un bébé ! Moi, je suis un vrai dur. D’ailleurs, elle me le dit tous les jours que j’ai la tête dure comme le bois et moi je me dis en dedans de ma tête très dure : chacun son truc, maman, t’as bien un cœur de pierre, toi !
Après la « valse », j’avais super mal aux fesses. Je suis allé les regarder dans le miroir de la salle de bain et sans mentir, j’ai les traces des lanières du martinet pour au moins trois jours.
Heureusement que c’est pour mon bien parce que sinon, qu’est-ce que ça serait.
Après, on a passé une soirée triste. J’avais la gorge serrée. Même pas faim, même pas soif. Mais l’envie de disparaître de sa vie. Parce que je sais, je suis un poids pour elle, un boulet attaché à ses pieds. Elle m’a dit : Emmanuel, tu me déçois beaucoup. J’avais très, très envie de pleurer. Parce que les paroles de ma mère, c’est pire que les coups de martinet, elles me blessent le cœur. Je ne sais pas comment elle s’y prend, mais je n’ai pas encore trouvé de parade pour contrer ses paroles. J’avais les yeux aux bords des larmes. Et j’avais honte parce que je savais qu’elle le voyait. On a mangé en silence, ce soir-là. Elle n’a même pas mis la télé. D’habitude, on regarde « Les jeux de 20 heures » avec maître Capello, mais là, rien. Elle m’a dit : J’ai le cœur à rien ce soir. Tu me fais trop de peine.
J’aurais voulu lui expliquer que ce n’est pas de ma faute. Je n’y comprends rien. C’est la maîtresse, elle m’aime pas, elle me regarde même pas et elle fait exprès de me mettre des sales notes ! En maths, par exemple, elle complique tout, surtout les divisions ! On en fait des tonnes et il y a tous les faux-culs de la classe qui y arrivent, mais moi, j’ai toujours faux, elle le fait exprès ! Et pour les dictées, c’est pareil, elle me met tout le temps zéro ! Et elle me rend ma copie en le disant devant tout le monde : Et le dernier, devinez qui c’est... Elle s’approche de moi dans le rang et me donne ma feuille en disant mes fautes : le mot « arbre » ne prend pas d’h, et le mot « feuille » prend un s quand il est au pluriel... Et là, les premiers rangs se retournent pour voir ma tête... Elle poursuit : j’ai compté que sur les deux cent vingt mots de la dictée, tu as cinquante huit fautes... Bravo !
Là dernière fois, j’ai répliqué : Mais comment on peut savoir comment les mots s’écrivent ! Hein ! Comment on peut le savoir ! Ce n’est tout de même pas les mots qui vous ont dit s’ils préféraient cette orthographe-ci ou cette orthographe-là ! Et puis pour vous, c’est facile, vous avez le livre dans les mains ! Mais ce n’est pas parce que le livre vous dit comment les mots sont écrits dedans que c’est le livre qui a raison ! Moi aussi, je peux avoir raison !
Elle m’a regardé d’un air furax : Assied-toi !
Je m’étais mis debout sans m’en rendre compte. Je me suis rassis.
Et elle m’a dit : Comment oses-tu avec ta collection de zéros faire de pareilles réflexions !
J’ai tout de suite compris que j’allais le regretter. Il ne fait pas bon dire ce que l’on pense.
Elle a ajouté : Pour la peine, tu recopieras cinq fois ta dictée après la correction ! Et je ne veux ni faute ni rature !
Je suis resté sans voix. Elle osait me punir, alors que je défendais les mots contre les règles barbares de grammaire et d’orthographe !
J’ai murmuré : Plus tard, je libérerais les mots des règles et l’on m’applaudira.
Elle m’a demandé : Qu’as-tu dit ?
J’ai dit en la fixant droit dans les yeux : Est-ce que je peux vous parler franchement juste une fois ?
Elle m’a répondu : Je crois que tu en as assez dit pour aujourd’hui. (Elle s’est éloignée en marchant vers son bureau.) Nous allons corriger la dictée avant la récréation.
Et voilà. Elle n’a rien voulu savoir.
Pourtant, je suis certain que les mots sont comme moi, ils ont horreur des règles.
Je n’ai pas raconté à maman la discussion avec la maîtresse parce que maman elle me dit toujours que c’est la maîtresse qui a raison.
« Toi, tu as neuf ans. »
On a mangé assez vite. Et puis elle m’a dit d’aller me coucher. J’ai demandé si elle allait venir me faire un bisou et elle m’a répondu « peut-être ». Ça m’a fait mal son « peut-être ». Je ne mérite pas qu’elle ne vienne pas me border, c’est trop dur de fermer les yeux sans avoir reçu un bisou. Si elle ne vient pas, je sais que je vais mal dormir. Le bisou de maman, c’est sacré. Même à neuf ans. Et même si j’ai reçu des coups de martinet et que j’ai toujours mal aux fesses.

Bref, voilà, j’ai promis à maman que j’allais me mettre au travail. J’ai promis ce matin, avant qu’elle parte travailler. Elle m’a regardé dans les yeux : Tu vas faire un effort ? J’ai répondu que oui. Et j’ai ajouté que ça allait être dur, quand même. Elle a tourné les talons et elle est partie. Elle était très pressée, à cause de son train qui ne va pas l’attendre. Moi, je me suis retrouvé tout seul, comme un con, avec ma promesse qui n’allait pas être facile à tenir. J’ai pensé qu’il faudrait que je me mette la maîtresse dans la poche. On deviendrait des sortes de copains... mais je ne sais pas comment ils font les autres pour qu’elle soit gentille avec eux. Je les ai beaucoup observés et sans mentir, c’est un mystère.
Dès mon arrivée à l’école, je suis allé trouver le premier de la classe. Il est facile à reconnaître car il a une tête de chouchou (Il est blond autant que je suis brun et ses yeux sont bleus... comme les miens... mais les yeux, ça ne comptent pas, c’est les cheveux qui sont importants !) C’était la première fois que je m’adressais à lui. Il faut dire qu’on n’est pas du même monde. Lui, sa mère, elle l’accompagne à l’école, puis vient le chercher à l’heure du déjeuner, et enfin, elle l’attend tous les après-midi à seize heures trente. Moi, la mienne, elle part à huit heures et elle revient à dix-neuf heures trente. Quand je lui ai posé ma question pour savoir comment il faisait pour avoir toujours des bonnes notes, j’ai bien vu qu’on ne parlait pas la même langue. Il m’a regardé avec des yeux explosés par l’étonnement : Mais ça ne marche pas comme ça ! J’apprends bien mes leçons, c’est tout !
J’ai bien compris qu’il se moquait de moi. Je sais bien que ce n’est pas en apprenant les leçons que l’on a des bonnes notes. Ça, c’est trop simple comme explication. D’ailleurs, pour les dictées, ça ne peut pas marcher. Il n’y a pas des leçons « spéciales dictées ». Et pour les maths non plus, ça ne peut pas marcher. Les nombres sont toujours différents et donc les résultats changent eux aussi !
Je me suis fâché : Me prend pas pour un con ! Tu as forcément un secret. S’il te plait, donne-le-moi. Je te promets qu’il restera entre nous.
Il a encore fait son « étonné » ! Du genre de celui qui vient de mars ! D’ailleurs, je lui ai dit : Tu viendrais pas de mars, toi ? Ça expliquerait que tu aies les meilleures notes de la classe !
J’ai du mettre en plein dans le mille parce qu’il s’est éloigné de moi en me traitant de fou.
La cloche de l’école a sonné. On s’est tous mis en rang. Très vite. Et ça, moi, ça m’épate. Je me dis qu’on est tous des braves gosses car sur une simple sonnerie on court se ranger. Les grandes personnes, elles sont trop fortes. On a tellement la trouille qu’on obéit à une sonnerie inoffensive.
« Hé ! Dès fois qu’elle mordrait ! »
Moi, j’y suis allé sans courir. Il ne faut quand même pas déconner. Se mettre dans le rang, ça doit se faire avec style : en traînant des pieds ! Je ne vais pas la jouer « très pressé » de rentrer en classe. Mais je les vois, les autres, les vendus, les dociles, les gentils, les martiens, ils se pressent, avec leur cartable sur le dos... Certains ont même un petit sourire... ça, ce doit être les martiens... C’est comme dans le film « Les envahisseurs », pas besoin de petit doigt dressé, leurs sourires débiles les trahissent. La maîtresse est sortie nous chercher. Elle nous conduit dans sa classe. Silence, demanda-t-elle plusieurs fois. Moi, je me sens encore un peu endormi. Je repense à hier soir, à ma mère qui était fâchée et à notre repas triste. Je voudrais tellement que la vie soit différente, que je puisse faire autre chose de mes journées. On s’installe à notre place. Ça fait du bruit, les chaises qui grincent sur le sol, les cartables qui se d’éclipses, les trousses et les cahiers que l’on dépose lourdement sur les tables. J’ai mal aux fesses en m’asseyant. Maudite école, maudit travail, maudite maîtresse. Je voudrais tout casser. Comment je vais faire pour tenir ma promesse. Dis-moi maman, comment je vais faire ? Je n’ai pas envie de rester assis. Je n’ai pas envie d’ouvrir mon cahier. Je n’ai pas envie d’écrire, de compter, de lire. Et je n’ai même pas envie d’avoir envie. Tout ça ne m’intéresse pas. C’est nul. Ces règles débiles inventées par des vieux débiles !
La maîtresse parle. Elle a décidé de nous endormir. J’ai du mal à garder les yeux ouverts. J’ai posé mon coude sur la table pour soutenir ma tête qui me pèse avec tout ce qu’elle veut y mettre dedans ! Elle parle, elle parle. Je regarde mon voisin de gauche. Il l’écoute. Ma voisine de droite. Elle l’écoute. Tous mes camarades l’écoutent.
Elle me crie soudain : Emmanuel, tu m’écoutes ou tu rêves ?
Je sursaute. Je sais bien qu’il va me falloir lui dire de quoi elle parle depuis cinq minutes. Et moi, je suis tellement pas là que je n’en sais rien. Je n’ai rien écouté. Les mots me sont passés par-dessus la tête.
Alors, qu’est-ce que je suis entrain de dire ?
Je regarde autour de moi, j’espère qu’on me soufflera la réponse. Finalement vaincu, je réponds que je n’en sais rien. Et me voilà avec une nouvelle punition à faire signer par mes parents.
Je réponds alors dans cri de rage : J’ai pas de parents, j’ai juste une mère, mon père, il est pas là, il n’a jamais, jamais été là !
Et je m’effondre en larmes. Désespéré.
Vaincu.
Et avec le sentiment d’être tellement, tellement différent.
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Pierre Lieutaud · il y a
Un récit si bien vu que tous les cancres, surdoués ou pas , s'y reconnaissent. Est-ce autobiographique? Bravô. ...et je ne vous demande rien....
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Emmanuel · il y a
Merci. Et j'apprécie que vous ne me demandiez rien...
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Lammari Hafida · il y a
Un beau texte qui donne à réfléchir ... Bravo! +1 Si le cœur vous en dit je vous invite à lire et soutenir mon poème en finale http://short-edition.com/oeuvre/poetik/voyage-24 et merci!
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Richard · il y a
votre texte est une belle surprise, j'aime short pour ce genre de découverte... d'échange sur des vies et univers si différents et du coup tellement riches!!!
mon vote bien sûr
invitation dans "mon chateau" c'est ma 1ère nouvelle, une autobio... en finale
et bien le bonjour à notre cher et bienveillante Fred, si dessous ;-)

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Emmanuel · il y a
Merci pour votre commentaire. Je ne manquerai pas d'aller vous lire.
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Fred Panassac · il y a
Je suis bouleversée par votre texte, Emmanuel, et par le traitement subi à l'école et à la maison par cet enfant catalogué un peu vite comme cancre. Et ma lecture faisant suite à votre passage sur mon texte "Journal d'un rééduqué", j'admire que vous ayez pu aimer mon texte dont le message est (en apparence du moins) opposé à celui de votre texte puisque mon "héros" malheureux se plaint de la disparition des règles de grammaire et d'orthographe !
Ce qui me prouve que vous être tolérant et avez perçu l'humour de ma nouvelle, tout comme je perçois énormément d'humour dans votre texte, l'humour contre l'adversité et pour affronter l'impression d'être seul au monde.
Et puis une chose importante : je regrette que votre texte ne soit pas en compétition. Enfin bien sûr j'espère que vous avez bien pris ma blague lorsque je dis sous mon texte que vous avez "gagné plusieurs lectures". C'était une boutade mais je lis VRAIMENT tous ceux qui viennent me commenter !

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Emmanuel · il y a
Merci pour le sérieux de votre lecture. Cela me touche. Je pense que ce site offre véritablement l'opportunité de belles rencontres littéraires...
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Patricia Burny-Deleau · il y a
J'ai toujours essayé de donner la même importance à chaque élève exactement pour éviter ce qui arrive au jeune héros !
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Myl · il y a
Un bisou pour Emmanuel
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MissFree · il y a
Bouleversante cette histoire.
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Emmanuel · il y a
Merci d'être me lire.
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Joëlle Brethes · il y a
Pauvres gosses qui, comme Emmanuel ;-) subissent le poids de leur environnement familial et d'un étiquetage précoce et cruel...
Vous avez su, malgré tout, alléger cette pénible atmosphère par des notations qui, pour être des appels désespérés du gamin n'en sonnent pas moins humoristiques à nos oreilles. Sa défense des "mots contre les règles barbares de grammaire et d’orthographe" a une saveur particulière dans le contexte actuel :-)

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Emmanuel · il y a
Oui, c'est vrai. Le gamin est dans son monde et pour lui les règles sont forcément barbares. La seule vraie règle, essentielle pour chacun, n'est-elle pas de connaitre l'amour de ses deux parents? Surtout quand on compare sa vie à celle des autres (ce qu’immanquablement on fait tous à neuf ans) et qu'on ne comprend pas les raisons de sa propre différence.
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Fantec · il y a
C'est sûr quand on est différent, on n'est pas le bienvenu même si la richesse de notre société, comme disent les bien-pensants, c'est la différence...surtout quand elle est loin...
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Emmanuel · il y a
La différence se paie toujours. Elle enrichit peut-être, mais elle fait souvent mal.
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Bisaigue12 · il y a
Je dois avouer que j'étais plutôt de cette catégorie-là, je retrouve beaucoup de moi dans ce texte. J'ai passé le reste de ma vie à apprendre, mais le correcteur d'orthographe est un grand ami....encore aujourd'hui.
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Emmanuel · il y a
Hélas! Mais le correcteur ne corrige pas tout! Même lui, quelquefois laisse passer des fautes!
Cependant, on peut se retourner contre lui et dire : ce ne sont pas mes fautes, mais les siennes...:)

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