Rapin

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Dire beaucoup en peu de lignes, voilà ce qui me tente, voilà ce que je tente.

Image de Grand Prix - Automne 2018
Image de Très très courts
Carton à dessins sous le bras, la boule au ventre, il se dirige vers l'Académie des Beaux Arts. Introduit par l »appariteur, le buste raidi, il se courbe respectueusement pour saluer les trois professeurs assis derrière la table.
Le président du jury lui sourit :
— Jeune homme, vous souhaitez venir étudier dans notre maison mais, vous le savez, vos résultats au concours d'entrée sont insuffisants. Nous vous offrons une seconde chance. Montrez-nous donc vos derniers travaux.
Il balbutie un remerciement et, appuyant son carton sur le bord de la table, en dénoue fébrilement le ruban, manque de le laisser tomber et le rattrape in extremis. Le feu aux joues, il ouvre le dossier sur des paysages : quelques maisons, des arbres flanquant un viaduc, la roue d'un moulin à eau.
— Voyons un peu.
Le président hoche la tête, émet un toussotement.
— Mouais...
Son acolyte laisse tomber :
— Banal et malhabile tout ça.
Les doigts tremblotants, l'impétrant tourne les feuillets à l'affût des commentaires.
— Là, pas mal, ce chalet au bord d'un lac, impression de sérénité mais chromo conventionnel. La Vierge à l'Enfant ? Certes, il y a de la tendresse dans cette maternité auréolée de marguerites, seulement c'est sirupeux, tout juste bon à illustrer un catéchisme enfantin. Et ces fleurs ternes dans ce pot bleu : manque d'éclat et d'originalité dans la composition.
Il transpire. Il a envie de s'asseoir. Il n'ose dire mot, cherche avidement dans ses documents ; ah ! la voilà, son aquarelle préférée : un château romantique.
Lissant ses moustaches, le deuxième acolyte observe :
— Pour un dessin d'architecture, ça peut passer mais, comment dire, ce qui fait défaut ici, c'est le relief, la fougue...

Le jury s'est retiré pour délibérer.

Interminables minutes. Il se ronge les ongles, scrute les aiguilles de la pendule, suit des yeux une mouche sur la vitre, compte les lames du parquet. Enfin, le trio pousse la porte et s'installe. Le président se penchant vers le garçon :
— Mon jeune ami, nous sommes désolés mais vous n'êtes pas retenu pour intégrer notre académie. Nous le déplorons mais vos œuvres manquent singulièrement d'envergure. Bien sûr, vous êtes jeune mais on ne décèle aucun signe, dans vos dessins, comme dans vos aquarelles, qui permette d'augurer un essor futur. Croyez bien que nous le regrettons. Il faudrait envisager une autre voie. Au revoir et bonne chance !
Les jambes flageolantes, agrippant la rampe, il descend les escaliers de la prestigieuse Académie de Vienne, ses plus fols espoirs anéantis. Artiste, lui ? Il ne le sera jamais...
Il se pliera donc à la volonté paternelle : Adolf Hitler choisira l'armée.

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