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Raoul a les boules !

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Pierre Thory

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Comme chaque soir, Raoul arriva le premier devant la porte de la maison. Comme chaque soir, Raoul n'avait pas les clés de la maison. Comme chaque soir, il s'installa sur la dernière marche du petit escalier de pierres, pour attendre qu'un autre membre de la famille arrive. Il allait occuper son temps à regarder le va et vient des voitures, spectacle habituel de ce début de soirée. C'est Marthe, la mère de famille, qui arriva la seconde, au moment où Raoul commençait à s'assoupir. Elle le gratifia d'un regard en coin, laissant échapper un léger soupir, puis ouvrit la porte, sans même lui adresser la parole, lasse de ce scénario tant de fois répété. Raoul se leva, et la suivit à l'intérieur. Il fit une pause dans le hall d'entrée, pour se réchauffer près du vieux radiateur en fonte. Marthe, après avoir déposé ses affaires sur la petite commode en bois clair, se dirigea vers la cuisine, annonçant qu'elle allait préparer le repas. Raoul, après un temps d'hésitation, se traîna jusqu'au salon, où il se laissa tomber dans le fauteuil club près de la cheminée.
Quelques instants plus tard, arriva le reste de la famille : Simon, le père, suivit de Camille et Zoé, les jumelles. Comme chaque soir, après les inévitables embrassades avec Marthe, les jumelles gagnèrent leur chambre, et Simon vint lui aussi s'installer dans le salon, pour lire son journal d'une main, et déguster son scotch de l'autre. Comme chaque soir, c'est à peine s'il remarqua la présence de Raoul, à quelques mètres de lui. Ce dernier ne s'en offusquait même plus. Il avait maintenant l'habitude de ces soirées banales, où le repas au menu ordinaire, serait entrecoupé de conversations affligeantes, auxquelles il n'était jamais invité à participer. Il n'y avait aucune raison que cette soirée là soit différente des autres. Il se savait entouré d'indécrottables pantouflards, incapables de la moindre originalité.
Lorsque Marthe annonça que le repas était servi, Raoul souleva une paupière, sachant à l'avance, que Simon allait replier son journal, et poser son verre vide, puis que les jumelles allaient dévaler l'escalier quatre à quatre, pour savoir laquelle arriverait la première autour de la table et ainsi éviter la corvée, qui consistait chaque soir, à débarrasser cette même table. A cet instant, Raoul se dit que s'il restait à sa place, s'il s'enfonçait dans son fauteuil jusqu'à y disparaître complètement, personne ne s'en apercevrait. Ces réflexions se prolongeant, il loupa le début du repas, puis décida de na pas y assister, juste pour voir la réaction du reste de la famille. Et comme de fait, le repas se déroula le plus ordinairement possible, personne ne remarquant son absence. Ce pauvre Raoul n'en parut même pas ému. Le repas terminé, il quitta quand même son fauteuil et se glissa jusqu'à la cuisine. L'air y était plus frais. Raoul vit que la porte donnant sur le jardin était entrouverte, quelqu'un avait du oublier de la fermer. Il réfléchit, se retourna pour observer toute la famille bien occupée à ne pas s'inquiéter de son existence, prit une grande respiration, puis franchit le seuil de la porte, pour se laisser happer par cette fraîche nuit de printemps.

Je me doutais bien que, comme chaque soir en rentrant, je le trouverai là, devant la porte, à attendre. Je n'ai même pas envie de lui parler. Même si je sais que cette indifférence vis à vis de lui n'est pas normale, je ne supporte plus sa nonchalance et son air blasé. Allez, une fois de plus, je lui jette à peine un regard et me réfugie à l'intérieur. Bon, maintenant, afin d'éviter toute confrontation, je me précipite à la cuisine pour préparer le repas. Je le sens dans mon dos, qui hésite, puis finit par gagner le salon, où il va s'affaler dans son fauteuil, près de la cheminée, pour attendre que l'on passe à table. Ha, enfin Simon et les jumelles qui arrivent, bisous, embrassades, câlins, heureusement qu'ils sont là ! J'envoie les filles dans leur chambre, pendant que Simon s'installe au salon. Je tends l'oreille et constate la même froideur, pas plus d'échanges ou de contact entre eux. Ils vont attendre le dîner dans cette pesante indifférence. Je dispose les plats sur la table, et invite tout le monde à s'installer. Alors que les premières bouchées sont avalées, je constate que Raoul n'a même pas montré le bout de son nez. C'est de pire en pire, mais que faire, j'en ai assez de le supplier. Je décide donc d'ignorer son absence, pour le faire craquer. Finalement, le repas se termine sans qu'il nous ait fait l'honneur de sa présence. Me dirigeant vers le salon pour le café, je devine une ombre furtive se glissant vers la cuisine, un léger courant d'air m'indique que la porte du jardin est ouverte. Je me retourne, le fauteuil club est vide...
Et voilà, j'ai quitté la maison, je suis sur que personne ne s'en est aperçu. Ils sont tous bien trop occupés à se congratuler mutuellement. Je vais quand même attendre quelques instants, juste pour voir si l'un d'entre eux se précipite à l'extérieur, pour courir à ma recherche. C'est peine perdue, chacun a du tranquillement retourner à ses occupations, sans se soucier de mon absence, d'autant que la porte s'est refermée derrière moi. C'est donc décidé, je pars ce soir à l'aventure, sans me retourner.
C'est quand même triste de s'apercevoir que l'on ne compte pas pour ceux qui sont censés être votre famille, donc vous chérir, vous protéger, vous soutenir. Depuis le temps que j'imaginais cette fugue, que je préparais minutieusement ce départ, voilà finalement que je pars à l'improviste. Oh après tout, ce n'est peut être pas plus mal !
J'aimerai voir leur tête demain, quand ils se rendront compte que je suis parti, enfin si jamais ils finissent par s'en apercevoir...
Allez, il est temps de se mettre en route. Il faut que je franchisse le jardin des voisins sans être vu, puis que je retrouve le chemin de la maison de ma compagne de route. Ha oui, mais avec ce départ précipité, je n'ai pas pu la prévenir. Elle ne sera donc sûrement pas prête, et acceptera-t-elle de me suivre, comme ça, sur un coup de tête, dans ma course folle ? Elle avait l'air tentée par l'aventure, mais là, cette nuit, devant le fait accompli, sera-t-elle toujours aussi motivée ? Elle va peut être refuser de quitter son foyer, de laisser derrière elle ces êtres chers, même s'ils ne sont pas plus chaleureux que ceux que, moi, je viens de quitter. Bon, je verrai bien, je réussirai certainement à la convaincre. Si je commence à me poser trop de questions au bout de 500m de fugue, mon voyage risque de ne pas être bien long !
Allez, c'est bon, j'ai trouvé le jardin des voisins, je n'ai plus qu'à longer le muret à pas feutrés, et je serai dans la rue. Et là, à moi l'aventure, le grand air, la liberté !

Marthe avance d'un pas, jette un oeil dans la cuisine et constate que la porte donnant sur le jardin est bien fermée. Elle se dit qu'elle a du rêver, et que si Raoul n'est plus dans son fauteuil, il a du gagner une autre pièce de la maison. Puis le regard de Marthe est attiré par le tas de vaisselle sale qui encombre l'évier. Oubliant ce pauvre Raoul, elle boit son café d'un trait, remonte ses manches, et s'attaque, sans entrain, à cette tâche répétitive. Dans le reste de la maison, tout est calme, Simon termine son café devant la télévision, les jumelles s'inventent des mondes merveilleux dans la salle de jeux, et Raoul...
Brusquement, une des jumelles décide (on ne saura jamais pourquoi) que ce soir, pour une fois, Raoul ferait un parfait compagnon de jeu. Elle part donc à sa recherche, visitant les différents lieux où, contrairement à ce qu'il pense, on a l'habitude de le voir. Pas de Raoul dans son fauteuil club, pas trace de lui non plus dans le bureau de Simon, personne dans la chambre des parents.
Zoé a maintenant fait le tour des endroits où Raoul sommeille régulièrement, elle décide donc d'aller interroger sa maman. Cette dernière, surprise de l'intérêt soudain des jumelles pour Raoul, lui répond qu'elle ne sait pas où il peut se cacher sans paraître plus inquiète, mais finit par laisser de côté sa vaisselle, s'essuie les mains sur son tablier et se dirige vers le salon Elle parcourt ensuite le chemin déjà fait par Zoé pour constater à son tour que Raoul est introuvable. Et là, à son grand étonnement, elle sent naître en elle une étrange sensation, une sourde angoisse qui lui donne les mains moites, des sueurs dans le dos, bref, une réelle inquiétude de mère...
Essayant de se contrôler, elle va secouer Simon, endormi dans son fauteuil, pour l'informer de la situation. Ce dernier lui marmonne une vague réponse montrant le peu d'intérêt qu'il porte à cette mystérieuse disparition, mais ouvrant un peu plus les yeux, il voit le visage de Marthe, et comprend qu'il doit réagir, et s'associer aux recherches lancées pour retrouver ce pauvre Raoul.
La liberté est au bout du chemin. Je fais une halte devant chaque portail, pour m'assurer que le quartier est toujours endormi. Je ne suis plus qu'à quelques mètres lorsque je vois se dessiner une ombre sous le lampadaire qui éclaire le prochain croisement. Je ralentis, essaye de me faire tout petit et le plus silencieux possible. Il serait vraiment dommage que je me fasse repérer avant même d'avoir quitter mon propre quartier. L'ombre grossit, amplifie, j'entends les pas qui approchent. Soudain, je reconnais la démarche et la, ou plutôt les formes de cette ombre, que j'associe aussitôt à un visage et à un nom : Mme Grimpoire, épicière à la retraite, mais commère toujours en activité.
Elle s'arrête, tourne vers moi son visage ridé, et ses yeux pochés se mettent à briller plus que la lune. Malheur, elle m'a vu, et surtout elle m'a reconnu. Elle s'approche alors de moi, flanqué de son plus beau sourire et commence à me marteler de questions et de reproches :
"Ben alors, mon petit Raoul, tu es perdu ? Que fais tu ici tout seul ? Marthe et Simon savent que tu es dehors en pleine nuit ? Mais c'est un grand garçon maintenant !" Tout en me parlant comme si j'étais complètement débile, et me complimentant sur ma tenue, elle tente même de ma caresser le dessus de la tête. Bas les pattes, la vieille radoteuse ! Si je ne trouve pas une solution tout de suite, elle va finir par ameuter tout le quartier. Alors que je cherche comment lui échapper, elle prononce une dernière phrase qui provoque une forte émotion en moi. En effet, elle me demande (à nouveau sous la forme d'un reproche) ce que vont devenir les jumelles si jamais je me perds, et ne rentre pas à la maison. Et là, un processus étrange se déclenche. Le froid me saisit, la tête me tourne, mes poils de dressent. Je sens toute ma détermination quitter mon corps et mon esprit. A ce moment précis, je ne suis plus du tout sûr de vouloir continuer ce "voyage au bout de la nuit".

[Mme Grimpoire, chez elle, s'adresse au portrait de feu son mari, accroché dans le salon.]
Mon brave Edmond, devines qui je viens de croiser au beau milieu de la nuit ? Raoul, tu sais le petit intrépide du bout de la rue. Tu ne me croiras jamais, il était seul, livré à lui même. Il y a vraiment des familles complètement irresponsables ! Je suis tombé sur lui au bout du chemin, il était presque arrivé à la grande route, qui reste quand même très fréquentée, même à cette heure tardive. Oh, j'ai bien vu qu'il essayait de se cacher, qu'il ne voulait pas que je le voie. Bon, je ne dis pas qu'il préparait un mauvais coup. Non, j'ai plutôt eu l'impression qu'il voulait filer en douce. Mais on ne me la fait pas à moi ! Souviens toi de ce que tu me répétais sans cesse, mon pauvre Edmond : "ce n'est pas à une vieille guenon que l'on apprend à faire des grimaces." Tiens, à propos de grimace, il en a fait une drôle de grimace le Raoul quand il m'a vu. Il est resté figé sur place, les yeux exorbités. Ha, il ne s'attendait pas à ce que Mme Grimpoire lui tombe dessus en pleine nuit ! Ben oui, tu sais mon cher Edmond que j'ai toujours mes petites insomnies, et que seule une petite marche nocturne peut m'aider à espérer trouver le sommeil. Et c'est comme ça, que j'ai rencontré Raoul. Toujours un peu farouche, à peine je m'étais approché, qu'il commença à paniquer, cherchant dans quelle direction il allait s'enfuir. J'ai eu beau lui parler, me montrer gentille, il est resté muet, comme d'habitude. Je me suis approché, tendant vers lui une main amicale, il s'est écarté, comme si j'étais une pestiférée ! Une vraie bête sauvage finalement ce Raoul. J'ai bien essayé de l'amadouer, me disant que si je l'attrapais, je pourrai le ramener chez lui, et dire à ce jeune couple ce que je pense d'eux et de l'éducation qu'il donne dans cette maison. Je t'ai déjà dit qu'avec leur air un peu bohème, ils ne devaient pas toujours faire preuve d'autorité. Enfin toujours est il qu'avant que je n'ai pu toucher ne serait ce qu'un poil de ce Raoul, il avait pris ses jambes à son cou et filait chez lui la queue entre les jambes, comme le dit l'expression. Je n'ai pas cherché à lui courir après, mes rhumatismes m'en auraient empêché. A l'heure qu'il est, il doit dormir sur ses deux oreilles, et c'est ce que je m'en vais faire, moi aussi.
Bonne nuit mon Edmond, à demain.






La vieille Grimpoire a réussi à ébranler ma volonté. Moi qui étais parti bien décidé à aller jusqu'au bout, me voilà, après à peine deux heures de fugue en train de rebrousser chemin, direction la maison familiale. Ha, il est beau l'aventurier ! Je me retourne pour vérifier qu'elle est encore là, et je la vois, les mains sur les hanches, plantée au milieu du chemin. Elle me fait penser à un gardien de but, mais avec moins de souplesse, et plus de chignon et de rondeurs. Je continue donc d'avancer, tout en ralentissant le rythme à l'approche de la maison qui est éclairée. Serait ce le signe que toute la famille est encore debout ? Que l'on me cherche ? Que mon absence les empêche de dormir ? Est-il possible, alors, que l'on s'inquiète pour moi ? M'approchant un peu plus, je distingue des voix, ou plutôt des cris, non finalement ce sont des appels, Raoul ? Raoul ?
Mais oui, c'est bien mon nom que l'on crie au milieu de la nuit ! Finalement mon évasion n'est pas passée inaperçue. J'ai plus d'importance que je ne le pensais dans cette famille, peut être même y ai-je ma place. Puis soudain, j'entends un bruit familier, un bruit que j'avais déjà oublié. Une bouffée de chaleur m'envahit, car à cet instant je réalise qu’eux, ne l'ont pas oublié. Ils savent que seul ce bruit peut me faire revenir, cette douce mélodie me touchant bien plus que leurs appels désespérés.

Mon coeur s'accélère, je reprends ma marche, mes jambes s'emballent, je ne les contrôle plus, je cours, je vole, je me précipite, traverse le jardin et m'engouffre à l'intérieur, par la porte de la cuisine. Après une glissade sur le pavé, je me retrouve dans les bras de Camille, qui a l'air surprise, mais rassurée, de me voir débouler soudainement de nulle part. Zoé vient la rejoindre, et toutes les deux m'enlacent, m'embrassent, me caressent. Je sens dans mon dos le regard réprobateur de Marthe et Simon, que je n'ose affronter. Alors je plonge mes yeux dans ceux des jumelles, plein de larmes de joie, elles me sourient, soulagées et heureuses de ses retrouvailles. Marthe et Simon nous laissent à ce moment de bonheur, le temps des explications viendra bien assez tôt.

Entre deux accolades avec les jumelles, je jette un oeil dans la cuisine. Malgré toutes ces effusions de joie, je n'ai pas oublié cette petite musique si chère à mes papilles, et qui m'a fait revenir.
Je le voie, il est là, trônant à même le sol, il n'attend que moi, mon bol de croquettes !!
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