Quintland

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"A short story is a different thing all together - a short story is like a kiss in the dark from a stranger." -- Stephen King  [+]

Mélodie est la première à se réveiller ce jour-là. Juste au moment où elle ouvre les yeux, les rideaux s'écartent et la grande fenêtre laisse entrer la lumière blanche du matin.
« Debout, les filles !»
Anastasia se penche sur leurs lits et les embrasse à tour de rôle, tandis qu'Helen ouvre les armoires et en sort des vêtements, qu'elle pose sur les petites chaises, dans un froufrou de tissu.
« On se dépêche ! C'est un jour important, aujourd'hui. »
Elodie se lève d'un bond. Elle veut être la première habillée.

Les autres se redressent plus ou moins vaillamment, et commencent à retirer leurs pyjamas en se frottant les yeux. Helen et Anastasia vont de l'une à l'autre, débarbouillent les visages avec une serviette tiède, aident à enfiler les robes, les collants, les socquettes.
Mélodie tente d'enlever un de ses bigoudis qui s'est emmêlé dans ses cheveux et, avant qu'elle n'ait le temps de s'en rendre compte, les mains expertes d'Anastasia débrouillent l'écheveau qu'elle a sur la tête, presque sans lui faire mal. Elle attache un beau nœud blanc un peu au-dessus de sa tempe droite.
« Regarde comme tu es jolie. », lui souffle-t-elle en lui tendant un miroir.

Mélodie s'y examine, incrédule. Elle ne se trouve rien de spécial. Dans un coin de la pièce, Emilie assiste Elodie dans l'enfilage de ses gants en satin, et elles rient comme deux folles.
Elles mettent leurs chapeaux à rubans et se placent à la queue leu leu pour qu'Helen et Anastasia les vérifient. Concentrées, les sourcils froncés, elles rectifient le bouffant des manches, l'angle du chapeau, refont les lacets, effacent une trace d'oreiller sur une joue. Quand arrive son tour, Harmonie demande, de sa voix suraiguë :
« Est-ce que ce ne serait pas plus joli avec un nœud de chaque côté ? Je peux en avoir deux, oh s'il vous plaît ! »

Helen coupe court à ses coquetteries.
« C'est un seul nœud pour toutes les cinq, c'est comme ça. Et gare à toi si tu touches à tes cheveux ! »
« Pff... c'est pas juste... », soupire Harmonie, en tapant discrètement du pied.
« Je te donnerai le mien si tu veux. », lui glisse Cécilie pour la consoler, et elle l'embrasse sur la joue.
Elle sortent de la chambre les unes derrière les autres. Au moment où Mélodie va franchir le seuil de la salle d'étude, Helen la retient par l'épaule.
« Où vas-tu comme ça, jeune fille ? »
Mélodie ouvre la bouche, étonnée. Les autres se sont toutes dirigées de l'autre côté.
« Il n'y a pas classe aujourd'hui. Vous allez jouer un peu plus longtemps. Et vous prendrez le petit-déjeuner dehors. », ajoute-t-elle.

Une fois devant les portes, Elodie lui prend la main et elle attrape machinalement celle d'Harmonie. Anastasia se place de manière à leur faire face, et pose un genou à terre. Elle tient dans ses mains le gros appareil noir.       
« Souriez ! »
Elles se figent toutes les cinq, attendant l'éclair lumineux qui les aveugle le même court instant. 
« Celle-ci sera particulièrement réussie. », assure Anastasia, l'air satisfait.
Elle saisit la main de Cécilie, et les grandes portes en bois s'écartent lentement.
Elles avancent, en faisant bien attention à rester sur la même ligne. Au signal d'Anastasia, elles entament leur petite danse : les mains sur les hanches, un pas de chaque côté, puis elles tournent sur elles-mêmes et frappent dans leurs mains. Quand les nurses les applaudissent, elles s'élancent vers les jeux, ignorant Helen qui leur crie de faire attention à leurs robes.

Elodie et Emilie se jettent sur le toboggan, Harmonie et Cécilie vers le hamac. C'est ce qu'elles préfèrent, s'allonger dedans l'une contre l'autre et se laisser bercer en se racontant des histoires et en brossant les cheveux de Toni, Shirley et les autres. Mélodie n'aime pas les poupées, leur odeur de plastique et leurs yeux peints aux iris de chats.
Elle s'approche mollement du bac à sable et s'installe à peu près confortablement pour jouer à la cuisinière. Elle creuse avec la petite pelle et remplit un seau, tout en pestant intérieurement : impossible de faire un pâté correct avec ces gants ! La dentelle de sa robe la gratte et le nœud qui retient ses cheveux lui semble trop serré. Elle soupire. Il va falloir rester toute la journée ainsi. Elle a hâte d'être au soir, pour retrouver son pyjama adoré.
Elle jette un regard envieux vers Elodie, toujours aussi à l'aise pour jouer à des jeux de garçons, même attifée comme elles le sont.
« Qu'est-ce que tu fais ? », lui crie Emilie lorsqu'elle croise son regard. « Viens avec nous, allez ! », ajoute-t-elle avant de glisser sur le toboggan, les bras en l'air.

Mélodie secoue la tête. Elle regrette de ne pouvoir emporter son livre d'images dans la cour. Elle commence à se sentir un peu vieille pour le toboggan et la balançoire. Le bruit mat d'Harmonie, suivie de Cécilie, qui se laissent tomber dans le sable à ses côtés, la tire de ses pensées.
« - Tu fais quoi ?
- On rejoue au restaurant, comme la dernière fois ? »
Mélodie hoche la tête. Cécilie remplit le seau, mais elle ne met pas assez de sable mouillé, et son pâté s'effrite, au moment-même où elle le démoule, sur la robe d'Harmonie.
« Fais attention, idiote ! », crie cette dernière en lui tirant violemment une boucle de cheveux, qui se distend alors comme un ressort. Les yeux bleus de Cécilie s'assombrissent dangereusement, et s'emplissent de larmes. Elle lève la main pour répliquer. 

« Jeunes filles ! », siffle Helen entre ses lèvres, les interrompant net. La nurse se tient toute droite, à quelques mètres du bac à sable, ses grands yeux globuleux ne perdant pas une miette de leurs faits et gestes.
« Arrêtez immédiatement et venez vous asseoir à table. », chuchote-t-elle d'une voix à peine audible, mais qui n'admet pas de réplique.
Mélodie et les autres s'asseyent devant leurs bols, déjà disposés sur la table de pique-nique en bois au centre de l'aire de jeux. Anastasia et Helen les emplissent de corn-flakes et de lait, puis posent comme à l'accoutumée les cinq grands paquets de céréales Quaker Oats et les cinq bouteilles Waterloo à l'envers, les étiquettes dos aux filles, mais face à la grande bâtisse et ses fenêtres noires.

*****

Lorsque la sonnerie stridente du carillon retentit, elles rentrent à l'intérieur de la maison. Elodie prend les commandes.
« Pour ce midi, nous voulons des frites ! », annonce-t-elle fièrement.
Anastasia sourit.
« Et bien sûr, vous êtes toutes d'accord avec ça ? »
Une rumeur approbatrice lui répond. Mélodie se range sans hésitation du côté de l'avis général et hoche vivement la tête.
« Bon, c'est bien parce que c'est vous et parce que c'est aujourd'hui. », dit Anastasia en commençant à éplucher les pommes de terre.

Les nurses allument le poste de télévision et les installent devant, le temps que le déjeuner soit prêt. C'est l'heure de leur série favorite, Les aventures de la famille Goodyear. Elles l'aiment surtout pour Annette, la petite fille de la famille, tellement drôle et jolie !
Mélodie aimerait tant la rencontrer et jouer avec elle. Elle la trouve si chouette, avec ses cheveux blonds remontés en queue de cheval et sa frimousse aux tâches de rousseur. En plus, elle est intelligente et trouve toujours une solution à toutes les situations. Mélodie est certaine qu'elles s'entendraient à merveille, toutes les deux.
« Helen, pourquoi on ne peut pas voir Annette en vrai ? », demande-t-elle à la nurse en s'asseyant pour déjeuner.
« Oh oui, en vrai ! », crient les autres en chœur.
« - Ce serait tellement merveilleux !
- Dites oui, dites oui ! »
Elles se lèvent de table et tirent par les bras et les pans de leurs blouses Helen et Anastasia qui rient, désarmées.
« Mais ce n'est pas possible, mes chéries ! Annette n'existe pas vraiment. »
Emilie fronce les sourcils.
« - Comment ça, elle n'existe pas vraiment ? Mais puisqu'on la voit !
- A la TV seulement. », dit Helen. « C'est pour amuser les gens. »
Mélodie se renfrogne.
«  Elle doit bien exister quelque part, j'en suis sûre. Au moins quelqu'un comme elle, une fille qui lui ressemble. »
Certaines se rangent à l'avis des nurses et retournent à leurs pommes frites ; d'autres, comme Mélodie, restent dubitatives.

Plissant les yeux d'un air amer, Harmonie lance :
« Moi, d'abord, je préférerais jouer avec Annette qu'avec Cécilie ! Je suis sûre qu'elle n'est pas aussi crétine et qu'elle n'a pas deux mains gauches, elle ! »
Cécilie fond en larmes. Harmonie regrette immédiatement et court à elle pour la couvrir de baisers.
« - Oh non, je ne voulais pas dire ça, excuse-moi !
- Je n'aime pas quand on se dispute, tu sais, bégaie Cécilie entre deux sanglots.
- Moi non plus », avoue Harmonie, toute rouge.
Helen secoue la tête.
« Vous êtes ridicules, mesdemoiselles. Séchez-moi vite ces larmes et recoiffez-vous, vous avez l'air de souillons. Que va penser le Dr Daniels, quand il viendra tout à l'heure ? »
Comme sous l'effet d'un mot magique, elles se calment toutes les cinq et se laissent vérifier de la tête aux pieds, avant de retourner jouer dans la cour pour la seconde et dernière fois de la journée.

*****

Lorsqu'elle est sur le point d'entrer à nouveau dans l'aire de jeux, Mélodie entend comme une clameur lointaine qui la fait hésiter. Elle regarde Anastasia, qui lui sourit :
« Vas-y, mon cœur. »
Elle rejoint les autres sur la pelouse. Harmonie et Cécilie ont déjà repris leur place dans le hamac, et Emilie pousse Elodie sur la balançoire. Mélodie ramasse l'une des cinq petites bicyclettes qui sont apparues comme par enchantement près du bac à sable pendant le déjeuner, et se met à pédaler vers le fond de la cour. En s'approchant de la bâtisse, elle a l'impression d'entendre le murmure s'intensifier. Non loin d'elle, Helen crie après Cécilie.
Mélodie plisse les yeux pour distinguer les formes, dans l'ombre, derrière les fenêtres au grillage serré, et il lui semble qu'elles sont plus nombreuses que d'habitude.
« Cécilie ! », crie encore Helen.
Elle se sent tirée en arrière par la poigne vigoureuse de sa nurse.
« - Et alors ? Tu ne réponds plus quand je t'appelle ?
- Je... », balbutie Mélodie en se retournant.
Les autres sont toutes autour de la table, où trône un immense gâteau à cinq étages. Mélodie sent son cœur se serrer sans raison.
« Je suis Mélodie. », proteste-t-elle.
« C'est pareil. », répond Helen avec humeur, tout en l'entraînant vers le centre de la cour. Le gâteau géant est nappé de crème blanche, et agrémenté d'ornements en sucre glace, comme des rangées de perles mauves. Huit bougies sont plantées sur sa surface brillante.

Emilie ouvre de grands yeux, et tend la main vers des vaguelettes de crème, qui ressemblent au cœur rebondi d'une rose blanche. Anastasia arrête doucement son geste, et chuchote :
« Ne touche pas. C'est pour la décoration. Vous en aurez un autre tout à l'heure. »
Les nurses les portent pour les mettre debout sur la table, autour du gâteau qui fait presque leur taille, et entonnent avec elle Joyeux anniversaire. Mélodie ouvre la bouche pour chanter, mais elle entend le même grondement assourdi que tout à l'heure, qui semble leur faire écho, et elle a peur.
A la fin de la chanson, elles se penchent et éteignent leurs bougies d'un seul souffle. Elles s'applaudissent, et l'acclamation semble venir de partout à la fois. Anastasia leur donne l'exemple, et elles envoient à la hâte des dizaines de baisers vers les fenêtres grillagées, comme elle le leur a appris. Puis, on les porte pour les faire descendre de la table et quitter précipitamment la cour de récréation.

*****

Quand elles rentrent, une surprise les attend.
« Regardez qui est là ! »
Elles se mettent à pousser des cris aigus et se jettent sur le Dr Daniels, accroupi au milieu de la pièce, les bras écartés. Mélodie se blottit au creux de son cou et l'embrasse sur sa barbe un peu piquante. Elle aime beaucoup le Dr Daniels. Elle est fière de marcher avec lui en blouse blanche dans l'hôpital, quand il les emmène faire des choses médicales. Certaines sont ennuyeuses, d'autres rigolotes, comme les rayons X, car on peut voir son propre squelette, ou le petit marteau sur le genou qui fait bouger la jambe toute seule, comme par magie. Mais aujourd'hui, le docteur ne porte pas sa blouse blanche, seulement une chemise décontractée sur un pantalon en velours.
« Comment vas-tu, ma petite Mélodie ? »
Mélodie le gratifie d'un immense sourire. Le Dr Daniels ne se trompe jamais sur leurs prénoms.
« - Et toi, ma jolie Harmonie? Dis donc, quel beau nœud tu as là !
- On a toutes le même... », répond Harmonie avec une moue attristée.
« Oui, mais vous le portez chacune à votre manière. Bon anniversaire, mes chéries. », dit le docteur en s'adressant à toutes. « Voulez-vous voir votre cadeau ? »
Elles hochent la tête, les yeux brillants. Le docteur se lève, ouvre la porte de la cuisine, et elles découvrent un petit chiot blanc et marron, qui les regarde en tremblotant sur le carrelage.

« Je vous présente Five. », dit le docteur. « Surtout, ne criez pas, vous lui feriez peur. », ajoute-t-il en voyant Elodie ouvrir la bouche. Cette dernière retient son souffle et tend la main vers l'animal. Le docteur le prend dans ses bras et les laisse le caresser chacune leur tour.
« Oh, qu'il est beau. », murmure Harmonie, les yeux écarquillés.
« Mon chien, mon chien. », répète Elodie en le couvrant de baisers.
« Notre chien. », la corrige Emilie, en le flattant à sa suite.
Cécilie en a un peu peur et le docteur doit la rassurer en lui montrant qu'il ne mord pas, pour qu'elle consente à le toucher. Quand vient son tour, Mélodie caresse Five distraitement, les yeux dans le vague. Elle est contente, oui, car c'est vrai qu'il est adorable, mais elle aurait préféré un chaton et elle regrette un peu que les autres aient toutes demandé un chien.

Anastasia s'approche.
« Quelle peluche ! », s'attendrit-elle en tendant sa main au chiot, qui se met à la lécher.
« J'ai failli en rapporter cinq, et puis j'ai pensé à vous deux. », dit le Dr Daniels à Anastasia et Helen, qui rient avec lui.
« Mais prenez-donc une photo, Anastasia. », ajoute le docteur avec un grand sourire, les rassemblant toutes autour de lui et du chien. Anastasia se saisit de l'appareil, et un nouveau flash les éblouit. Mélodie voit des taches blanches danser devant ses yeux.
« A présent, laissez ce chien tranquille et venez souffler vos bougies avec le Dr Daniels. », dit Helen en apportant un gâteau à huit bougies sur la table de la cuisine. Il ressemble en tous points à celui qu'elles ont eu dans la cour, mais en beaucoup plus petit.
Ils chantent encore Joyeux anniversaire, et elles soufflent de nouveau à l'unisson. Helen découpe de grandes  tranches de génoise fourrée, qu'elle dépose dans des assiettes en porcelaine, le service de fête.

« Alors, Emilie », demande le Dr Daniels, « voyons si tu connais bien tes tables de multiplication... Cinq fois sept ? »
« Trente-cinq ! », s'écrie Emilie, la bouche pleine.
« Très bien. Et toi, Cécilie, sais-tu ce qui pèse le plus lourd entre un kilo de plumes et un kilo de plomb ? »
Cécilie fronce les sourcils.
« - C'est la même chose, non ?
- Mais non, idiote. », lui souffle Harmonie en lui donnant un coup de coude.
« Cécilie a bien raison. Un kilo reste un kilo, qu'il soit de plume ou de plomb. », dit le docteur à Harmonie, qui devient écarlate.

Le bruit de la sonnette les interrompt. Anastasia va ouvrir, et elle revient essoufflée.
« Nous avons de la visite. », dit-elle en remettant en place sa robe et son bonnet blanc.
« Je sais. », dit le Dr Daniels en se levant, après s'être délicatement essuyé la bouche.
Une dame et un monsieur élégants entrent dans la pièce. La femme porte un tailleur noir et un collier de perles, et ses cheveux bruns sont impeccablement crantés.
« Madame, Monsieur. », dit le Dr Daniels en fléchissant respectueusement le genou, imité par Anastasia et Helen. La dame leur adresse un signe de la tête, mais elle semble chercher autre chose. Son regard se pose sur Mélodie, puis sur Harmonie assise à côté, et l'index de sa main gantée se lève tandis qu'elle les regarde chacune à leur tour, comme le font toujours les gens quand ils les rencontrent pour la première fois.
« Cinq. », murmure-t-elle, les yeux écarquillés. « C'est incroyable. »
« Je vous présente Mélodie, Harmonie, Cécilie, Elodie et Emilie. », dit le docteur.

La dame retire ses gants, découvrant des mains blanches et fines comme des ailes de colombe, et les salue l'une après l'autre, son sourire s'élargissant au fur et à mesure. Quand vient son tour, Mélodie remarque sa poigne vive, la douceur de sa peau, et ses ongles peints d'un rouge sombre. A la fin, la dame se tourne vers son mari, qui est resté un peu en retrait :
« N'est-ce pas merveilleux ? Regarde-les, si mignonnes, autour de leur gâteau ! »
Le monsieur hoche la tête, l'air réjoui, mais il semble plus attentif à sa femme qu'aux petites filles.
« Qui est la plus grande ? », demande-t-elle au Dr Daniels.
«  Elles mesurent exactement un mètre vingt-trois toutes les cinq. », répond-il fièrement.
«- Et elles font aussi le même poids ?
- Dix-sept kilogrammes cinq cent. »

Mélodie fronce les sourcils. Elle sait que ce n'est pas tout à fait vrai car, à chaque fois que le docteur la met sur la balance, il se fâche un peu en voyant le nombre sur le cadran qui n'est pas comme celui des autres, et il lui dit qu'elle ne mange pas assez.
La dame sourit et les regarde.
« - Et qui est la plus sage d'entre vous ?
- Moi ! », s'écrie Elodie en levant le doigt, ce qui la fait éclater de rire.
« Ont-elles le même caractère ? », demande-t-elle en s'adressant de nouveau au Dr Daniels.
Anastasia se penche discrètement vers la table.
« Vous pouvez vous lever et jouer calmement, maintenant. », leur chuchote-t-elle. Elodie ne se fait pas prier et file voir ce que fait le chiot, talonnée par les quatre autres. Quand elles le trouvent, Five est en train de laper un bol d'eau fraîche que lui a donné Helen. Elles s'accroupissent toutes pour le regarder faire.

« Vous savez qui est cette dame ? », chuchote Cécilie.
« Non. », dit Emilie. « Mais je crois que je l'ai déjà vue quelque part, dans la télévision ou sur un livre. »
«  Je la trouve très belle... », ajoute Harmonie en caressant la tête du chien.
« Mes chéries ! », appelle alors le docteur. « Venez faire une photo avec vos invités ! »
Elles accourent dans le salon.
« Ce serait charmant qu'elles vous fassent la révérence, qu'en pensez-vous ? », demande le docteur à la dame, qui s'esclaffe à cette idée. Anastasia les installe toutes les cinq autour du Dr Daniels et du couple, leur montre comment s'incliner en tenant leurs robes, et Helen prend la photo.
« Je vous l'enverrai par la poste. », dit le docteur au couple. La dame remet ses gants.
« - Eh bien, merci Dr Daniels. Nous avons passé une après-midi délicieuse. C'était très réussi, tout à l'heure.
- Oui », dit le monsieur d'un air attendri, en se penchant vers sa femme et en déposant un baiser sur sa joue. « Caroline s'est amusée comme une petite folle. Nous reviendrons avec plaisir. Et joyeux anniversaire à ces demoiselles ! », lance-t-il en remettant son chapeau, juste avant que la porte ne se referme.

*****

Après le dîner, elles ont le droit de sortir se promener dans le parc. Dans les ruelles vides, entre les baraquements fermés, des tas de détritus jonchent le sol. Elodie court devant, en pyjama, foulant du pied les papiers gras, les barquettes de frites et les mégots de cigarettes. Fernand ne passera que demain matin avec son balai. Elles le croisent parfois, quand elles viennent très tôt, au moment où le soleil se lève, et il ne manque jamais de les saluer en soulevant son béret.
Mélodie prend une grande inspiration et secoue ses cheveux, ravie de les sentir libres, sans rubans ni barrettes. Elles s'arrêtent devant une échoppe de taille moyenne. Anastasia sort un trousseau de clefs et passe derrière le comptoir. Les battants de bois peint s'ouvrent, révélant une machine à pop-corn et une enseigne proposant des parfums de glace. Elle appuie sur un bouton, et la musique entêtante de l'orgue de barbarie se met à résonner dans tout le parc.
Cécilie bat des mains en riant. Anastasia se penche en avant, comme si elle était la marchande.
« - Que voulez-vous, mesdemoiselles ? Pop-corn ou glace à l'italienne ?
- Je préfèrerais une barbe à papa... », dit Harmonie, la bouche en cœur.
« - On peut ouvrir la boutique des barbes à papa si vous voulez, et celle des pommes d'amour aussi. C'est votre soirée, après tout.
- Vous en avez, de la chance ! », ajoute Helen.

Mélodie lève les yeux. Au-dessus d'Anastasia, cinq poupées sont accrochées, flambant neuves dans leurs emballages. Ramenez chez vous les cinq merveilles, plus vraies que nature !, dit le petit écriteau qui les accompagne. Elles portent des capelines de couleurs différentes, et la sienne est verte amande.
Elodie ricane.
« Vous avez vu la tête d'Emilie ? »
Toutes s'approchent pour regarder de plus près. C'est vrai que l'expression de la poupée est un peu différente de celle des quatre autres, sûrement à cause de ses sourcils légèrement plus hauts, lui donnant l'air étonné ou pris en faute.
« Laisse-moi tranquille ! », réplique Emilie en tirant la langue. « Tu as une vraie tête de chipie sur les cuillères, d'abord, et c'est bien ce que tu es ! », dit-elle en montrant le service à thé à leur effigie, dans la vitrine.
« Allons, allons, arrêtez vos sottises. », les coupe Helen. « Qui veut un ballon ? »
Elles entrent dans la boutique et se servent directement sur la grappe de grands animaux multicolores gonflés à l'hélium. Puis, elles reprennent leur promenade, une glace dans la main et la ficelle d'un ballon dans l'autre. Mélodie les regarde flotter dans l'atmosphère. Harmonie a choisi un poney rose vif, Elodie un dauphin nacré. Elle-même a pris le pingouin et son poitrail brillant, qui semble sur le point d'éclater.

Partout, sur des affiches, il y a des dessins d'elles à cinq ans, trois ans, ou même bébés, des photographies du Dr Daniels, et des choses écrites. Elles passent devant des bacs remplis de jolies pierres de couleurs vives, que Mélodie n'a jamais vues. Elle s'en approche et plonge la main dedans, les faisant tinter agréablement. Pierres de fertilité du Dr Daniels. Seulement 25 centimes. Satisfaction garantie., déchiffre-t-elle. Elle tire la manche d'Anastasia.
« Je peux en avoir une ? », demande-t-elle discrètement. La nurse hoche la tête d'un air entendu, et Mélodie glisse une petite pierre polie dans la poche de son pyjama avec un sourire satisfait. Voilà une chose qui n'est qu'à elle et que les autres n'auront pas !

Elles se retrouvent sur la grand-place centrale. Au-dessus des baraques en bois et des cabines rouges vendant des tickets de spectacle, sur un gigantesque panneau rectangulaire, leurs cinq visages flottent autour d'un gâteau à huit bougies.
Mélodie s'arrête. Elle regarde ce mot étrangement familier, qu'elle voit souvent mais qu'elle ne comprend pas, se détacher en lettres immenses dans le ciel sombre :

Quintuplées.

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