Qui a tué le Dr Lenoir ?

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Quartier Nansouty à Bordeaux. Dans la cuisine toute en inox de son échoppe qu’il a lui-même entièrement rénovée, le capitaine de police Boris Venturino s’affaire et se réjouit d’avance. Voilà dix jours en effet qu’il est aux trousses d’une certaine langue de bœuf à l’écarlate dont il sent l’issue proche : aujourd’hui, il va finaliser le travail victorieusement. Dans la boîte à viande du frigo, sa marinade est fin prête et n’attend plus que lui. Lui qui a choisi avec soin ses ingrédients au marché des Capucins ; lui qui les a préparés minutieusement en les laissant doucement macérer dans un mélange de poivre, clou de girofle, ail, laurier, huile d'olive et salpêtre ; lui encore qui était là pour retourner la langue tous les deux jours et vérifier qu’elle trempe correctement. A présent, il s’apprête à la faire cuire lentement dans un bouillon aromatique afin de révéler toutes ses saveurs. Lui, le dur, il doit encore peler et émincer l’oignon non sans verser au passage une petite larme. Alors qu’il est en train de rincer la langue à l’eau froide avant la cuisson, son téléphone sonne. On l’informe qu’un corps a été découvert à l’Escape Game Queen – allée Eugène Delacroix – derrière la gare Saint-Jean. Il s’agit d’une mort pour le moins suspecte. Le corps est celui de Faustine Dupon, 41 ans.

En raccrochant, Venturino ne manque pas de pester car sa langue est sur le point de passer à la casserole. Se voyant à regret obligé de modifier ses plans, il met ses préparatifs au frais. Il a l’habitude de traiter ses affaires aux petits oignons et résout généralement ses enquêtes en un tournemain. Confiant, il part rapidement sur les lieux indiqués.

L’Escape Game Queen est situé dans un hangar réaménagé près des quais. Il n’y a pas de caméra de surveillance à proximité. L’enseigne lumineuse évoquerait une discothèque si l’on ne prêtait attention aux lettres clignotantes qui défilent en inscrivant Cluedo. Venturino pénètre dans les lieux et s’imprègne doucement de l’ambiance en scrutant et quêtant le moindre détail. Le corps a été découvert par la femme de ménage à 8 heures dans ce qui est appelé ici la panic room. Il a été identifié grâce à la CNI trouvée dans un sac à main. L’Escape Game appartient à Gilles Bérenger, game master qui a fermé la salle la veille après la dernière partie de la soirée. Après un petit salon faisant office d’accueil avec fauteuils et distributeurs de boissons intacts, un couloir longiligne mène à la pièce principale. C’est là qu’est étendu, au milieu d’une reconstitution miniature de l’intérieur d’un manoir anglais, le corps de Faustine Dupon, vêtue d’une robe de soirée et coiffée d’une perruque blonde. A côté du corps, un sac à main ouvert qui ne contient que ses papiers et un petit mot manuscrit où il est écrit : « ce n’est pas parce que tu fermes les yeux que ça fera disparaître ce que tu as fait... ». Dans l’espace qui reproduit une chambre, un miroir brisé attire l’attention du Capitaine qui murmure :

– Pas de traces d’effraction ni de lutte hormis ce miroir, pas d’argent dans le sac, pas de bijoux, pas de portable...

Intrigué, il s’enquiert des causes de la mort auprès du médecin légiste qui lui répond être en mesure d’estimer l’heure de la mort vers 2 heures du matin mais avoir besoin de quelque temps pour en donner l’origine précise. D’après le légiste, un empoisonnement médicamenteux est à suspecter.

Lorsqu’il apprend l’identité de la victime, Gilles Bérenger, homme élancé à l’allure soignée, est fortement secoué et s’effondre sur un des fauteuils de l’entrée. Il ne tarde pas à indiquer cependant qu’il connaissait bien Faustine Dupon car elle était directrice commerciale chez Action-crédit à Mérignac. Il explique que cette société fait appel à l’escape game pour ses entretiens de recrutement et pour des opérations team building auprès de ses cadres. Faustine Dupon, d’après lui, est venue quatre ou cinq fois au Queen. Toujours très brillante, charismatique. Bérenger est prié d’indiquer le déroulement de la soirée : les parties sont filmées tandis qu’il briefe les participants en les observant depuis l’écran de contrôle placé dans son bureau attenant à l’escape room. La soirée s’est déroulée normalement sans incident. Bérenger précise aussi qu’il a tout fermé à 23 heures. Il jure que tout était vide et qu’en dehors de la femme de ménage, il est le seul à posséder les clés des lieux. Venturino l’invite à lui présenter le fonctionnement de l’escape game. Le Queen s’est inspiré du jeu du Cluedo. Il s’agit de résoudre le meurtre du Dr Lenoir découvert assassiné dans son manoir. C’est un jeu d’évasion grandeur nature dont l’objectif, précise Bérenger, est de résoudre une énigme en équipe en une heure. Des indices dissimulés dans la panic room sont censés mettre les joueurs sur la voie. Le jeu agissant comme un brise-glace, les parties créent de la proximité, de la cohésion et une relation sociale entre les joueurs. C’est à la fois un jeu d’amusement, d’échanges, d’entraide. L’esprit d’équipe y est à l’honneur. Les meilleurs groupes sont ceux où tous adoptent la même cause, se partagent les tâches, s’entendent pour des stratégies. Le temps limité ajoute de la pression, du stress ; des émotions telles que la joie, la peur ou le dégoût sont largement sollicitées.

– C’est presque un jeu de la vie, dit-il finalement en souriant.

Sur son emploi du temps après la fermeture, Bérenger dit avoir rejoint des amis au restaurant et être rentré chez lui avec une jeune femme.

Venturino s’interroge sur cette Faustine Dupon : qui était-elle ? Pourquoi se trouvait-elle au Queen censé être fermé ? Comment y est-elle entrée ? Avec l’aide de qui ? Comment est-elle morte ? Quelqu’un aurait-il pu lui en vouloir ? Il lui faut en savoir plus sur le profil de la victime.

L’enquête de voisinage le conduit dans une résidence très chic de Talence, le Pessac-Léognan, où Faustine Dupon était l’heureuse propriétaire d’un bel appartement, impeccable et fonctionnel, à la décoration fraîche et moderne. Son intérieur est à l’image d’une femme célibataire aux goûts raffinés que ses voisins semblaient apprécier, en particulier sa jeune voisine de palier, Sophie Jeanville, qui babille facilement avec le capitaine. Elle lui raconte la bonne humeur de Faustine dont elle ne se départait jamais, sa beauté qui faisait beaucoup d’envieuses, son intelligence qui lui avait valu de décrocher un poste à responsabilités, son succès auprès des hommes car c’était une vraie collectionneuse...

Dans les bureaux d’Action-crédit, Venturino apprend que Faustine Dupon, jeune cadre brillante et dynamique, était à la tête d’un service commercial d’une cinquantaine de collaborateurs. Appréciée de ses collègues et supérieurs, elle n’en était pas moins redoutée par certains de ses subordonnés qui, avec peine, finissent par avouer au capitaine que le qualificatif de femme sans cœur et sans pitié convenait bien à « la Dupon », comme ils l’appelaient. D’après eux, elle savait trouver la faille de son adversaire et s’en servait pour lui nuire. La dépeignant comme quelqu’un de froid et cruel, ils évoquent la façon cavalière dont elle a évincé de l’équipe, au prétexte qu’il nuisait au bon fonctionnement du groupe, un commercial du nom d’Olivier Fajor, alcoolique et dépressif. Venturino apprend que ce dernier, en arrêt maladie, est actuellement sous le coup d’une procédure de licenciement.

Concernant les dernières dépenses de Faustine Dupon, Venturino découvre qu’elle a retiré le matin même de sa mort 15 000 euros en espèces, argent introuvable à son domicile comme ses bijoux également disparus.

Les relevés téléphoniques des dernières communications de la victime et l’examen de son ordinateur révèlent qu’outre des contacts fréquents avec Olivier Fajor pour son licenciement, Faustine Dupon était en liaison avec Gilles Bérenger qu’elle tutoyait et avec lequel elle plaisantait souvent, le Dr Edouard Zaleski, médecin du travail chez Action-crédit, dont les propos sont empreints d’une certaine noirceur, et Pascal Rousseau, dit « Jeff », que le Capitaine connaît bien. Jeff réclamait de l’argent à la victime suite à des travaux effectués chez elle. Ces informations ne sont pas pour déplaire au policier qui, habitué à faire cavalier seul, y voient là la clé du mystère et décide d’interroger les trois hommes.

Il commence par le Dr Zaleski qu’il trouve en plein travail dans une société d’assurances de la banlieue bordelaise. Le médecin intervient pour différentes entreprises de la Métropole. Il se dit très peiné de ce qui est arrivé à Faustine Dupon et ne cache pas avoir été intime avec la victime mais il précise que « Faustine avait mis fin à leur relation il y a deux semaines sans raison apparente », ce qu’il regrette amèrement. Il dit avoir passé la soirée seul chez lui.

Alors que le capitaine s’apprête à rendre visite au commercial d’Action-crédit, il reçoit un coup de fil de Sophie Jeanville qui insiste longuement pour lui signaler qu’un souvenir lui est revenu subitement : alors que Faustine était absente, un homme est venu frapper avec insistance et violence à sa porte la veille de sa mort. Ce type n’est autre que l’homme à tout faire ayant fait des travaux chez elle récemment, soit Jeff. Venturino remercie chaleureusement Sophie Jeanville dont les propos sonnent pour lui comme une évidence. Il poursuit son enquête, persuadé d’avancer dans la bonne direction.

Olivier Fajor est entendu alors qu’il range son matériel de pêche dans sa voiture garée aux abords du Lac. Evoquant le mot manuscrit retrouvé aux côtés du corps, Venturino entend Fajor, pas le moins perturbé, lui assener froidement :

– « La Dupon » n’a eu que ce qu’elle méritait. Elle se collait aux rêves de ses proies et adaptait son fonctionnement aux enjeux de la relation et aux failles de sa victime. La victime, ce n’est pas elle mais les gens de son entourage. Le caméléon a été puni, dit-il finalement en ricanant.

Sur sa soirée, Fajor indique, avec un plaisir mal dissimulé, avoir fêté les 80 ans de sa mère à Bazas où toute sa famille était réunie.

Venturino hésite alors un instant entre retourner voir Bérenger et interroger Jeff, un ancien délinquant bien connu des services de police. Il opte finalement pour la deuxième solution et se présente au domicile de cet ancien tôlard, une minuscule bicoque de Cestas. Surpris, Jeff accueille le Capitaine avec méfiance, les deux hommes se connaissant de longue date.

– Où as-tu passé la nuit ?
– Eh, j’fais c’qui m’plaît !
– Réponds.
– J’ai joué, jusqu’à tard hier soir.
– Où et avec qui ?
– Chez Bob, on était quatre. Pourquoi ?
– Parce que Faustine Dupon a été retrouvée morte ce matin.
– Ah, mais j’ai rien à voir là-d’dans ! Elle m’d’vait du blé, c’te garce...
– Et tu l’as tuée pour reprendre ton argent !

A cet instant précis, le Capitaine reçoit un SMS du médecin légiste qui lui indique connaître les causes de la mort. Agacé par l’attitude de Jeff, Venturino part sans un mot mais déterminé à ne pas en rester là.

Dès qu’il pénètre la morgue, il entend la voix du légiste lui lancer :

– Pentobarbital de sodium.

Le médecin précise que le poison ayant tué la victime n’est autre qu’un barbiturique administré à haute dose, le Nembutal.

– Elle n’a pu que succomber en quelques secondes.

Les premières pensées de Venturino vont vers Zaleski qui aurait pu s’être procuré sans difficulté la substance létale mais quelque chose dans ce raisonnement le gêne : Zaleski semblait sincère et franchement peiné de la mort de son amie. Bérenger, quant à lui, a un alibi et n’aurait certainement retiré aucun bénéfice de cette mort. Pour autant, quelqu’un pourrait lui avoir dérobé les clés de l’escape game. A moins que... Fajor, quant à lui, était loin de Bordeaux et n’a pas, d’après le policier, l’envergure d’un criminel. Reste encore et une fois, Jeff ! Connu et poursuivi pour de nombreux délits, Jeff a essuyé une peine de prison de cinq ans pour un cambriolage à main armée. Aux yeux de Venturino, Jeff est un affreux cupide et stupide bonhomme sans scrupules qui tuerait père et mère pour s’octroyer le moindre profit. Sur ces considérations, le capitaine est alors informé que l’alibi de Jeff ne tient pas, le fameux Bob ayant été arrêté l’avant-veille. Illico, pressé d’en finir, le loup solitaire engage une procédure de perquisition au domicile de Jeff.

Dans la petite maison du délinquant, Venturino trouve des preuves compromettantes qui sont loin de lui déplaire : une somme de 2 000 euros en espèces, un bracelet féminin dont il n’a aucun mal à identifier la propriétaire, et des connexions Internet à un site suisse d’euthanasie.

– Cette fois, c’en est trop ! Jeff doit croupir sous les barreaux !

Venturino arrête Jeff peu après dans la soirée.

Le lendemain, Sophie Jeanville se présente au commissariat. Avec un large sourire enjôleur, l’air de rien, elle questionne le capitaine pour en savoir plus sur l’issue de l’enquête car, dit-elle, elle est sur le point de quitter Bordeaux, une grande école de comédie de New-York a accepté sa candidature et elle ne saurait partir sans s’assurer que le criminel de Faustine n’ait été arrêté. Le policier lui précise alors qu’un individu vient d’être appréhendé et que l’enquête est en bonne voie de résolution ; Sophie Jeanville, rassurée, salue ardemment le capitaine et lui adresse un petit signe de la main comme s’ils étaient de vieux complices.

De retour dans sa cuisine, tandis que la langue bout à petits frémissements, Boris Venturino ne peut s’empêcher de repenser à son enquête, balayant une fois de plus mentalement tous les indices, témoignages, pistes, mobiles... Un goût amer dans la bouche lui fait redouter quelque chose d’indéfinissable qui hante ses pensées. Après ses trois heures de cuisson, la langue devra refroidir. Venturino aura ensuite à lui retirer la peau et à l’envelopper dans un linge avant de la laisser encore pendant douze heures couverte d’une planche avec un poids dessus. Cette fois, oppressé, Venturino a le sentiment d’être passé à côté de quelque chose.
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