Quelque part un coq chanta

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On m’a dit « un peu décalé ». J’ai eu une vie professionnelle variée, marquée par la publicité, et surtout par 25 ans comme éducateur puis directeur, au Ministère de la Justice. Je  [+]

Image de Été 2020

Il était un chemin qui sinuait au cœur d’une forêt. Les arbres, de droite et de gauche, dans ce chemin, étaient si hauts, si hauts, qu’on eut dit que leurs sommets chatouillaient le nombril du ciel.
À un détour, quelque part au cœur de cette forêt, il y avait une humble maison au toit de tuiles rouges. Sur ce toit, une cheminée dont la fumée, qui montait vers le ciel, ne parvenait pas à dépasser la cime des arbres.
La porte de la chaumière était en chêne massif. Le haut en était cintré sous une admirable voûte de pierre taillée. Et pour ouvrir cette porte, mes enfants ! Un bon gros bouton de porte qu’il faisait bon tenir dans la paume de sa main.
C’était l’hiver et la nuit. Le vieux monsieur de la chaumière sortit dans le chemin. Fatigué, sans doute, de cette trop longue journée d’attente à regarder le feu, à regarder rien et cette horloge qui tiquetaque à vous égrener des instants qui eussent été vides s’il n’y eut ce tic-tac-là qui tiquetaquait à vous rendre fou…
Le vieux monsieur était sorti, dans le noir et le froid. Il avait ramené jusqu’aux oreilles le col de sa houppelande et il avait trotté doucement entre les arbres si hauts qu’ils caressaient le nombril du ciel et qui pourtant, ce soir-là, avaient semblé condescendre à incliner la tête pour regarder le vieux monsieur qui passait. Un frisson, un chuchotement parcourut la forêt. Les feuillages des pins et des mélèzes, les branches des bouleaux, des hêtres, des chênes, des acacias, des noisetiers, les bambous des bords des eaux, les joncs, les roseaux, les humideux, les luiseux, les froidureux, les gigantesques, les estéquits et même le tout petit rabougri, tous ! oui, tous, mes enfants frissonnèrent en voyant le vieux monsieur qui passait en frissonnant aussi et qui s’enfonçait dans la nuit.
Soudain, au loin, on entendit le cri des loups : « houhouhou ! houhou ! » Le vieux monsieur s’arrêta. Les arbres se figèrent dans un grand silence glacé sous le regard impavide de la lune sinistre.
« Il vaudrait mieux que je fasse demi-tour », se dit le vieux monsieur faisant demi-tour. Et il commença à retourner vers sa maison sur ses vieilles jambes fatiguées d’avoir marché et d’avoir vécu toutes ces années, toutes ces années qui l’avaient finalement amené là, dans ce chemin, dans cette nuit, dans ce froid, entre ces grands arbres, sous cette lune, à cette heure si tardive que ce n’en était plus une heure, mais une pause entre deux mondes, celui d’hier et celui de demain, les méchancetés d’hier et les méchancetés de demain, deux mondes vides à regarder le feu, à regarder rien, et cette horloge qui tiquetaque et vous égrène le temps comme un pantin cynique qui dit : « ça vient, ça vient » et qui ne dit jamais : « ça va, ça va ».
On entendit encore le cri des loups : « houhouhou » et le vieux monsieur se demanda s’il reverrait jamais fumer le toit de sa maison, et s’il sentirait encore une fois, rien qu’une fois, ce bouton, ce bon gros bouton de cette bonne grosse porte sous ses doigts. « Houhouhou », dirent les loups plus près encore.
« Oh mon Dieu ! Oh ! Qu’une fois encore je voie ma maison. Ma bonne vieille maison où il faisait si bon vivre quand Fanny était là. Fanny ! Ma bien-aimée que j’ai connue si jeune, si belle, avec ses printemps d’autrefois… Il y a si longtemps… Fanny qui m’a quitté un soir de l’autre hiver… Fanny ! Ma Fanny ! Oh que je revoie ma maison ! »
Et ce disant et ce pleurant, le vieux tentait d’aller plus vite. Mais il sentait bien que les loups arrivaient et que la maison était encore loin. Sa prière se fit plus ardente. Alors mes enfants, il se produisit une chose étrange. Au détour du chemin, sur la plus grosse branche d’un gros arbre apparut une sorte de lutin avec un bonnet comme en ont les lutins, et un pourpoint et un collant vert et des chaussures à grelot, qui se croisait les bras en riant d’un rire sinistre et d’une voix de crécelle.
— Hinhinhin ! Vieil homme ! Tu es pressé de rentrer chez toi ? Je puis t’aider, héhé. Voici. Je vais te donner cette bobine.
Et il sortit de sa poche une pelote de ficelle.
— Tu vois ce fil vieillard ? C’est ta vie. Si tu cours vite dans ce chemin pour échapper aux loups et que cependant ceux-ci arrivent à te rattraper, héhé, tu n’auras qu’à tirer sur le fil. Et tu avanceras très vite ! Loin ! Plus loin dans le chemin. Mais attention vieillard… Ce fil je te l’ai dit c’est ta vie. Et quand tu l’auras épuisé fini ! Hihihi !
Le vieillard prit lentement, hésitamment, craintivement, le fil de sa vie, et le lutin disparut.
Et le vieux courut lentement, le plus vite qu’il put. Mais les loups étaient là. Alors se souvenant du fil, il en tira un morceau. Et comme avait dit le lutin, il se trouva soudain plus loin dans le chemin. « Houhouhou » firent les loups furieux d’avoir manqué leur vieille proie et l’homme haletait dans ce chemin qui n’en finissait plus. « Oh Fanny ! Que de printemps ensemble avons-nous vécu. Tu riais, tu chantais, tu étais mon soleil. Fanny ! Je suis si seul ! Je voudrais tant, une fois encore, revoir notre maison où nous avons vécu, tous deux, amoureux, toute une vie. Fanny ! Oh ces loups ! »
Ils arrivaient encore. Ils étaient là sur ses talons. Alors le vieux tira encore un peu sur le fil de sa vie et il leur échappa encore pour se trouver plus loin, un peu plus loin. Dix fois il dut ainsi s’y prendre pour échapper à la meute hurlante.
À la dernière fois, enfin, il arriva tout près de sa maison. Le cœur lui en battit de joie. Il avança encore un peu, traversa la petite cour et posa la main sur le bouton, sur le bon gros bouton de sa bonne porte en chêne qu’il ouvrit. La chaleur de l’âtre lui monta au visage joyeusement comme un baiser de quelqu’un qui dit : « Te revoilà ? » Il songea à Fanny. Un instant il l’imagina à la cuisine lui préparant un de ces bons petits plats dont elle avait le secret. Il entendit la pendule, oui, sa bonne pendule qui tiquetaqua encore deux ou trois fois. Puis il vit le fil, le fil de sa vie. Il vit surtout qu’il n’y en avait plus entre ses doigts et s’écroula mort dans le pas de la porte.
La forêt se remit à frissonner et les grands arbres chatouillèrent à nouveau le nombril du ciel. Les loups passèrent dans le chemin courant encore. On entendit au loin le rire du lutin. Une lueur de crépuscule parut dans le ciel et quelque part un coq chanta.

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Tnomreg Germont · il y a
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A. Nardop · il y a
Joli conte.
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Marguerit Jean · il y a
Ah ! le fil de la vie ! Le plus beau dans l'histoire, c'est l'amour éternel du vieillard pour la belle Fanny...qui me semble être tout aussi éternelle ! Le vieillard de l'histoire l'ignore sans doute, c'est un peu dommage. Mais c'est si bien raconté qu'on se prend au jeu de la fuite dans les bois, le cri des loups et le fameux lutin qui émerge d'une conscience tourmentée par la mort. Bravo Tubal !
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M. Iraje · il y a
Un véritable coup de 🤍🤍🤍pour ce conte à l'écriture originale, et aux Parques revisitées.
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Ode Colin · il y a
un jolie moment, exactement le genre d'histoire qui me plaît !
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Guy Aïchouba · il y a
UN GRAND MERCI POUR VOS AIMABLES COMMENTAIRES ET VOS VOTES
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Paul Jomon · il y a
La vie déborde dans ce conte fantastique. Elle est dans les arbres, elle est dans la forêt, elle est dans le ciel, elle est dans les loups. Avec une enclave hors du temps pour abriter un vieil homme, enclave qui ne peut que disparaître.
Ce lutin cruel, en digne héritier des Parques, saura rappeler que la vie a une fin.

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Line Chatau · il y a
Très joli conte philosophique. Mais le lutin me fait davantage penser à un vilain gnome!
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
C'est quand même pratique les lutins quand on a du mal à faire des choix !
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Guy Aïchouba · il y a
UN GRAND MERCI POUR VOS AIMABLES COMMENTAIRES ET VOS VOTES.

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