Quel gâchis !

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Caractère : adaptable aux circonstances mais aussi « insaisissable » – pieds sur terre et tête dans les nuages. Un animal : le Lynx (observation et souplesse) Une couleur : Camaïeu d'orange  [+]

Il fait frisquet. C’est ce que ressent l’homme assis derrière la fenêtre. En plus, ce matin, la brume vient ternir les images. A travers les vitres sales, l’homme regarde dehors sans voir. Extérieurement absorbé par une contemplation fictive, il vivote là, assis dans son fauteuil. Plus rien ne peut lui arriver. Il n’est même pas vieux. Plutôt sans âge. Les épaules courbées, il se tasse de plus en plus dans le moelleux d’un confort relatif. Il semble se glisser furtivement dans sa propre existence pour en recueillir des miettes rassises. Son univers si étroit, né de son imagerie personnelle, ne déborde jamais de son cadre. Incapacité d’aller au-delà de soi. Il lui manque ces palpitations du pouls de la vie, ces palpitations qui mettent du soleil dans la ternissure des heures et qui, seules, ont le pouvoir d’en percer la grisaille.
La peur du monde.
Il est l’illustration de l’enfermement de soi en soi. Existent-ils, ceux qui lui ressemblent ? Jusqu’à maintenant, il n’a pas osé tirer le rideau car la crainte d’être envahi par l’inconnu est trop forte. Et l’inconnu lui fait peur.
Il a aussi peur de lui-même.
Les bûches dans la cheminée sont depuis longtemps calcinées. Hormis la respiration de l’homme assis derrière les carreaux, empoussiérés du dehors par un brouillard opaque, aucun bruit dans la maison. C’est dimanche. Du clocher du village, les cloches sonnent soudain. Elles appellent les fidèles à l’office du matin. Il y a belle lurette que Lucien ne va plus à la messe. Le silence, un moment fracassé par la sonnerie insistante des cloches de l’église, reprend sa place dans la pièce. Il s’effiloche et heurte les murs, ces murs imprégnés des sombres pensées du maître de ces lieux. Autour de lui l’environnement, construit par sa propre perception de ce qui est, lui ressemble : il est banal. La maison tout entière l’est aussi. Sans beaucoup de cachet, discrètement abritée par un arbre séculaire, elle est là depuis la nuit des temps. Lucien y est né. Comme lui, elle est sans âge et anonyme parmi les anonymes.
Le jour se lève lentement. Le froid grandissant, Lucien se décide à regarnir la cheminée. Le bois crépite et rompt la solitude de cet endroit perdu au monde. Un ronron chaleureux s’échappe maintenant du feu que regarde Lucien. « La vie est fumée » songe-t-il, les yeux fixés sur les flammes orangées qui dansent joyeusement dans l’âtre embrasé. « Oui », se répète-t-il, « cendres et fumées ! »
Il n’est vraiment pas gai, ce matin, Lucien. Sa femme et les enfants dorment encore. Dès potron-minet, il s’était levé en catimini afin de s’installer derrière cette fenêtre qu’il affectionne, afin d’y être seul et de pouvoir faire le point. Mais rien n’était venu le visiter. Comme d’habitude, sur la vitre embuée, il n’avait aperçu qu’un renvoi au lendemain de toutes ses résolutions prises durant la nuit. Une nuit supplémentaire d’insomnie et de désordre mental. Lucien, statufié dans son fauteuil, paraît dormir. En réalité, il somnole car sa fatigue ressort pratiquement chaque matin. Après une nuit de folle agitation, comment pourrait-il en être autrement ? Lucien avale une grande bouffée d’air tout en soupirant.
Sa situation est inextricable et il le sait.
Il est assez bourru, Lucien. Dur au travail, dur avec les siens et dur avec lui-même. Quoique, très récemment, son talon d’Achille se soit remis à le faire souffrir. En vain Lucien tente d’effacer de sa mémoire ces tourments incontournables. Périodiquement, ils viennent l’assaillir. Tout petit il sentait déjà que c’était mal. Tout petit déjà, il lançait des coups d’œil furtifs vers la cible de ses désirs inavoués. Il sentait, confusément à l’époque, l’incongruité de son attirance physique vers son grand frère. Certes, forcément, il l’admirait et il se rassurait en se disant que c’était normal d’aimer son aîné. Dieu qu’à l’adolescence ses nuits avaient pu être chaudes ! Il transpirait en abondance et régulièrement il tremblait intérieurement de froid. Il se posait question sur question aussi. Il provoquait même ces moments anodins, où se passer des objets était prétexte à ressentir une débandade de frissons, quand la main de son frère effleurait la sienne.
Constamment bouleversé, Lucien avait fini par ne plus vivre franchement. La sournoiserie s’était installée en lui et la recherche du plaisir défendu était devenu son sport favori. Jusqu’à maintenant, son frère ne semblait s’être douté de rien. « Dimanche dernier, quand il était à la maison », marmonne soudain Lucien, « dimanche dernier, c’est sûr, il a tout compris ! »
Lucien rêve un long moment. Son existence pourrait être tellement plus belle si... Son frère n’avait pas paru choqué par ce qu’il venait de découvrir. « C’était comme s’il le savait depuis toujours », se dit Lucien. « Est-ce possible ? Si au moins c’était vrai », continue-t-il en regardant au loin l’amorce d’un timide soleil perçant les carreaux. Dans la maison, en apparence, tout est calme. Pourtant Lucien est mal dans sa peau. Sa tranquillité, acquise au prix fort, bat de l’aile. Pourquoi son frère l’a-t-il tout à coup regardé autrement ? Lucien avait fini par étouffer tout espoir et il était parvenu à ne rien manifester en se vautrant dans l’indifférence. Lui qui vivait sans rien de neuf, lui qui n’attendait rien de personne, évoluait aux côtés de ses proches, dédoublé, le plus souvent silencieux, perdu dans une contemplation dont il gardait jalousement le secret. Ce mal-être, il avait réussi à le dompter. Et voici que tout était à recommencer à cause d’un regard de son frère.
Son frère ! Lui, il ne s’est pas marié. Il a quitté très tôt le toit paternel pour aller vivre à la ville. Il ne demande rien à personne et, comme l’ensemble de la famille, il n’est pas bavard.
En silence, Lucien avait terriblement souffert de cette séparation. Et puis, et puis par convenance, il avait fini par épouser la fille du boulanger. De cette union deux enfants étaient nés : un garçon et une fille. Pour Lucien la vie s’écoule sans bruit et s’écoulera le temps qu’il faudra. Par la force des choses, il s’en était accommodé. Et voici que de ces cendres jaillissait une flamme, une flamme incontrôlable, envahissante jusqu’à devenir l’unique préoccupation de Lucien. Elle s’empare de tout son être et lui réchauffe le cœur. De vision alléchante en vision plus ou moins dévastatrice, Lucien se sent rajeunir. Il se revoit adolescent, enfin son cœur se remet à battre très fort. Enfin Lucien attend quelque chose de beau de la vie. Oui. Il sait maintenant que son frère est comme lui. Il a perçu son amour dans ses yeux et il en a été bouleversé. Pourquoi est-ce seulement aujourd’hui que son frère lui révèle ses sentiments ?
Depuis la révélation, Lucien n’est plus le même. De bourru, il est devenu taciturne. On le laisse en paix car dans cette famille, on est tellement habitué à cacher ses sentiments qu’un silence de plus ou de moins n’a aucune importance. En Lucien, la vie se dégrade. De n’avoir pas revu son frère à la maison l’inquiète. Son frère aurait-il peur de lui ? Ou de sa propre attirance envers Lucien ?
Des jours et des jours ont passé.
Désormais Lucien passe de bien mornes dimanches. Son frère ne se montre toujours pas. Lucien se tourmente et se croit responsable de cet éloignement. Son amour enfin libéré le confond. Enfant, il n’avait jamais osé en parler. Devenu adulte, il en avait été effrayé. Les autres, c’est sûr, jugeraient cet amour malsain. Etait-ce sa faute s’il était né comme ça ! Pour la façade, Lucien s’était donc marié. Sans passion, sans désir, il avait accepté son sort. Aujourd’hui, tourments et hantises le reprennent : aurait-il perdu toutes ces années à faire semblant, semblant d’être quelqu’un d’autre ! Lucien dérive. A quoi lui sert-il de vivre ?
Lucien a mis ses habits du dimanche. Prétextant un rendez-vous chez le dentiste, il est parti, au beau milieu de la semaine, pour la ville. Résolu, extérieurement très calme, il veut rencontrer son frère, pour savoir. Pour savoir si oui ou non, ils sont identiques. Si son frère, lui aussi, l’aime d’un amour plus que fraternel. Lucien a vraiment besoin de savoir. Advienne que pourra. Il a attendu la fermeture de la banque dans laquelle travaille son frère. Il a guetté la sortie du personnel. Il a enfin vu son frère quitter l’établissement. Et il lui est tombé dessus.
Pout Lucien et son frère la tournure des événements prit alors un étrange virage, celui qui devait depuis longtemps les attendre au tournant. La suite a été une apothéose de félicité, de surprise, d’incroyables battements de cœur à l’unisson, de frissons, d’éclatement des sens, d’étonnement, de ravissement, de similitude et de joies, tout cela vécu sans contrainte à travers leurs transports amoureux. Epuisés de s’être retrouvés, les deux frères se sont endormis sans beaucoup se parler.
Leurs corps l’avaient fait pour eux.
Mais l’intensité de l’extase a été trop forte. Pris de honte et de remords, Lucien s’est donné la mort. On a retrouvé son corps inanimé dans son fauteuil préféré.
Le trop-plein de son bonheur l’a détruit et sa raison avec lui. Comment peut-on décemment être amoureux de son propre frère ? Lucien, plutôt que d’en parler, a choisi de s’en aller.
Quel gâchis !
Parce que si, dans cette famille, on s’était parlé, Lucien aurait appris que celui qu’il considérait comme son frère aîné, était un enfant adopté.
Dans le village, personne n’a compris le suicide de Lucien. Et depuis ce drame, dans la maison, le silence s’est encore épaissi.

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Randolph · il y a
Vous rendez bien l'enfermement, la peur, la pesanteur de certaines vies. J'ai beaucoup marché en montagne et connu de petits hameaux, habités par quelques familles depuis des générations, la plupart des habitants sont consanguins. Même si ce n'et pas comparable, votre récit m'y fait penser.
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Liane Estel · il y a
J'ai connu des personnes qui n'ont jamais quitté leur hameau, inouï mais vrai. Merci de votre appréciation. Liane
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Liane Estel · il y a
J'ai connu également des personnes qui n'ont jamais quitté leur hameau... C'est inouï mais réel. Merci de votre lecture.