Que la fête finisse

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Les livres m'ont sauvée de 7 ans de pension ... et un jour j'ai tenté ma chance , je ne me prends pas au sérieux mais j'écris sérieusement et pour le plaisir du partage et de l'échange  [+]

La fin de l’été m’a conduite aux abords de la maison. Je n’aime pas ces souvenirs enfouis au fond de ma mémoire mais ma curiosité a été piquée au vif en apprenant sa vente prochaine. Mon front a maintenant des rides, mes cheveux sont devenus gris et mes mains sont constellées de taches brunes. Je ne sais pas ce que je vais chercher là-bas de cette enfance si lointaine.
Pour atteindre la maison il faut prendre un chemin perdu dans les bois. Avec l’approche de l’automne les feuilles mortes s’envolent, elles étouffent le bruit de mes pas. L’appréhension ou bien mes jambes lourdes ?j’avance lentement, j’aperçois déjà l’escalier qui en contrebas mène à la source où l’on prenait les eaux. Tu parles!
Enfin l’immense bâtisse apparaît, elle se découpe sur le ciel noir, vaguement inquiétante.
Il s’en passait de belles là-dedans et moi il fallait que je me taise, j’étais tout juste bonne à servir des gâteaux et à remplir les coupes de champagne aux beaux messieurs et aux belles dames avec leurs plumes et leurs éventails. Ils ne me voyaient pas, j’étais la fille de la gouvernante, et alors ?
Les colonnes de marbre que le lierre a lentement rongées soutiennent encore la terrasse aux pierres grises, les fougères les maintiennent en un équilibre instable. Au-delà des colonnes, les portes béantes sont à demi arrachées de leurs gonds. Je pousse avec précaution celle qui conduit au centre du vestibule. Elle grince en une longue plainte, une vitre brisée se détache et me blesse la main, une voix me conseille la prudence. Ai-je rêvé ? La peinture de la porte s’écaille en taches énigmatiques, elles semblent palpiter mais je chasse vite cette étrange impression qui me met mal à l’aise pour traverser rapidement le vestibule.
Il dessert la rotonde, c’est là que je passais des soirées entières à m’imaginer je ne sais quoi. C’est qu’il était généreux le maître, il faut dire que c’était une fripouille et qu’on ne savait pas trop ce qu’il avait trafiqué en Afrique, enfin c’est ce que maman prétendait. Elle avait la langue bien pendue.
Mais maintenant les herbes ont tout envahi et le sol est jonché de carreaux ébréchés aux couleurs ternies, c’est tout ce qu’il reste de la belle mosaïque, un couple de léopards dans un décor exotique. Je pense à tous ces moments passés avec l’autre idiot parti je ne sais où, encore un qui en a transporté des bouteilles pour tout ce beau monde! quand on pouvait souffler un peu on riait comme le font les gosses en se moquant de tous ces prétentieux. Lui c’était le fils du garde-chasse, on faisait la paire tous les deux !
Tout à coup, une douleur fulgurante me fait trébucher. Un carreau coupant s’est soulevé, le sang coule de ma cheville, je ne dois plus rêvasser. La voix reprend.
«  Je t’avais avertie ».
Je réponds, suis-je folle : «  laisse moi en paix ! »
La rotonde me devient sinistre. Sa verrière n’existe plus, il ne reste que la structure qui se découpe sur le ciel terminée par ce qui me semble d’immenses griffes. Je regarde les nuages qui assombrissent le ciel lorsque la plaque de verre se détache, je l’évite par miracle mais elle me déchire le bras. Je ne l’avais pas vue, il me faut redoubler de prudence. Je n’ai plus envie de sourire en songeant à nos frasques d’enfants, ni de penser aux violons et aux mandolines qui animaient les fêtes, ni aux rubans ni aux dentelles. Je me mets à insulter la maison, comme si elle m’avait pas assez pris ma jeunesse, humiliée ?qu’est-ce qui m’arrive ?Je suis épuisée, je m’appuie contre le mur déjà froid, ma main se pose sur un anneau scellé dans la pierre. Les aspérités de la rouille qui a pris une étrange teinte rougeâtre entaille mes doigts.
La voix crie :
«  ne touche pas aux objets de mes jeux pervers ». J’aperçois alors d’autres anneaux rouillés, c’est bien cela que masquaient les parfums, la soie et les rires enivrés. Je le savais, je le savais ! Je frissonne. Je redoute la porte qui mène aux jardins et je renonce, il vaut mieux revenir vers le vestibule. Dans l’ombre, l’escalier qui desservait les étages auxquels je n’ai jamais eu accès. Les battements de mon cœur s’apaisent. Va savoir ce qui se passait vraiment là-haut, maman disait que le maître collectionnait les «  poules », à vrai dire j’avais jamais compté.
Maintenant l’escalier est à moitié effondré, les insectes ont rongé les jolies boiseries décorées de sirènes, d’angelots et de centaures. Je lève la tête, j’ai l’impression d’entendre des bruits de pas, des rats des souris, le vent ?
« Tu aimerais savoir petite prétentieuse vers quels mystères menait l’escalier ? »
Le murmure se fait plus précis :
«  Tu n’avais pas ta place, regarde toi pauvre folle »
Les planches disjointes du plafond forment d’étranges dessins géométriques que ponctuent des clous rouillés. Des coulées rouges et noires semblent des bouches ricanantes, elles s’animent et me hurlent de sortir. Je crie pour couvrir leur vacarme assourdissant, je suis brusquement couverte de poussière du bois en décomposition, elle m’étouffe, il me faut respirer. L’air du soir apaise la brûlure. Face à la maison sur le sentier qui se perd dans les bois l’ombre d’un cavalier se profile, il est perdu, sa monture est épuisée et meurt de soif.
« Où puis-je trouver de l’eau ? »
Sa voix douce calme mon angoisse, il me demande de l’aider car il doit poursuivre son chemin à travers les bois avant que la nuit ne tombe pour regagner l’auberge, plus loin, il y est attendu. La source. Elle est à deux pas. Maintenant son escalier est à moitié disloqué et couvert de mousse mon pied glisse, je suis devenue tellement maladroite, et ma nuque heurte la pierre, je me relève un peu étourdie, je m’acharne maintenant avec un gros clou rouillé sur le cadenas de la grille qui ferme l’accès à la source, elle s’ouvre enfin mais les aboiements d’un molosse me paralysent, des mains difformes tiennent sa laisse, puis le visage apparaît dans la faible lueur du jour. Un rictus effrayant le défigure, des yeux sombres, un teint d’une pâleur extrême, tout me rappelle vaguement celui qui arrachait les pattes aux mouches et les ailes des papillons. Il est devenu à son tour le gardien des lieux c’est certain et il me faut vite l’amadouer :
« Enfant j’ai porté les seaux d’eau de ta mère après le dur travail du lavoir »
Non, il ne se souvient pas. L’image est floue mais je revois la fillette à la robe bleue et lui en culottes courtes la poursuivant en claudiquant
«  Oui c’est bien moi et j’aime toujours la couleur bleue »
Cette fois çà marche, il s’est radouci mais je dois faire vite et puis quitter les lieux.
L’eau plus bas palpite, j’entre lentement, mon ombre sur la voûte, démesurée mais est-ce bien la mienne? je tremble, la peur me joue des mauvais tours. On dirait que l’eau frémit, je me reprends et j’avance en direction du réservoir, brusquement une lueur laiteuse s’infiltre par la trouée de la voûte et la voix emplit la grotte :
«  Tu n’as pas appris ta leçon, voleuse, ignorante ! »
Ce que je crois être des algues enlace mes bras, mes chevilles et me tire vers le fond. Le rire explose :
« Je t’avais bien dit petite curieuse de ne pas franchir la limite ! ». L’eau noire va se refermer sur mes épaules, m’engloutir, je trébuche, une odeur indéfinissable envahit l’air, dans un sursaut ma main s’agrippe à la paroi rugueuse, je sens comme une morsure mais déjà je reviens vers la grille et remonte en hurlant l’escalier. Le cavalier a disparu, impatient sûrement, car la nuit est tombée et il est bien tard.
Partir, tout laisser, vite, derrière moi la maison gronde, je l’ai tant aimée, tant haïe. La terre du chemin est brûlante ou glacée, je ne sais plus, j’efface mes traces, celles des bêtes ignorées des hommes demeurent, l’empreinte d’une griffe luit sous la lune.
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