Quatre parties de Scopa

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J'aime imaginer, créer, rêver, construire, partager, bousculer les idées reçues... et raconter des histoires. L'écriture me permet de réaliser tout cela à la fois. Sans prétention. :-)  [+]

§ La scopa est un jeu de cartes très populaire en Italie que les immigrants ont apporté dans leurs bagages.
Il se joue à deux ou trois joueurs (ou camps) avec des cartes traditionnelles dont les enseignes sont Coppe (Coupes), Denari (Deniers), Bastoni (Bâtons) et Spade (Épées). Jeu du peuple, c'est le sept qui est la carte la plus forte alors que les figures restent au bas de l'échelle de valeur.

A la fin de chaque manche, 4 points sont attribués, respectivement au joueur qui a :
le plus grand nombre de cartes
Le plus grand nombre de Denari
le Settebello (le 7 de denaro)
la Primiera (les meilleures cartes de chaque couleur)

Au cours de la manche, lorsqu'un joueur ramasse toutes les cartes sur la table, il fait « scopa » et marque un point supplémentaire.

Le premier joueur qui obtient onze points remporte la partie.

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2022 - Coppe

Les trépidations du TRIP s'infiltraient partout dans la cuisine, faisant chouiner les ustensiles et tressaillir la flamme de la vieille cuisinière où frémissait la passata du dimanche. La Nonna trottinait de la table à la marmite et touillait ses tomates, toutes les trois minutes exactement.
Salvatore souriait. Le ronronnement continu montant de l'atelier, c’était un robinet ouvert vers le compte en banque.
Chatouillement ua poignet. Son regard passa des cartes serrées dans sa main à sa podwatch. Les lignes défilaient sur l’écran cristallin. Son sourire s'élargit.

- Prépare tes camions, Fausto, il y a de la grosse commande dans le tuyau. Scopa !
La longue figure austère de Fausto s’obscurcit.
- Encore un lot de bibelots aux formes improbables à livrer au compte goutte ? Fottuti, je n’ai pas de jeu aujourd’hui.
Salvatore ferma les yeux et huma l'odeur des tomates et du basilic frais.
- Si c’était ça, j’appellerais la poste, elle me coûte dix fois moins cher que toi.
-... et met dix fois plus de temps à livrer quand elle n’égare pas les colis. Tu ne serais pas en train de renégocier notre contrat par hasard ?
- Bah, je suis en veine, alors j’essaie. Rassure-toi, c’est du sérieux. De la déco, de la vaisselle et du mobilier ; qualité submoléculaire, le top. Mes cartouches d’additifs vont en prendre un coup. Cavalier denari pour finir. Je compte même pas. Cinq points pour moi. Je mène sept à deux. Tu dois te ressaisir mon petit Fausto.
- Vaffanculo !
- Fausto ! Ca souffit !
- Scuzi Nonna, mais Totore, quand il gagne aux cartes, il faut toujours qu’il la ramène.
- C’est pas oune raison pour jourer dans ma couisine. Avec vos dispoutes vous allez déranger la Ragazza. Elle étoudie.
- Ah, oui ? Elle étudie quoi exactement ?
- L’agronomie.
- L'agronomie ? Vaï ! Ça va lui servir à quoi ? On ne cultive plus rien ici. A part les tomates de la Nonna, tout vient de l’est ou de la Chine. C’est bien la seule chose qu’on transporte encore, d'ailleurs.
-Tu exagères Fausto. Allez, distribue ! De toute façon, c’est son choix. Elle est passionnée et capable. Alors, tu donnes, oui !
- Oune bon diplôme et oun joli petit cullo. C’est tout ce qu’il faut pour réoussir.
- Nonna !
La Nonna gloussa en allumant le feu sous la grande casserole à spaghettis.
Fausto battait les cartes.
- J'ai lu quelque part qu’un labo avait réussi à tripper un cornichon. La bouffe va bientôt passer aussi par le robinet à PAP. Porca miseria ! Mais qu’est ce que c’est que ces cartes...
- C’est toi qui donne, frérot... Des cornichons, tiens, et pourquoi pas des tomates...Imagine, Nonna ! Les tomates pour la passata à la demande, instantanée avec le TRIP.
- Je ne mangerai jamais rien venant de cette machine dou diable !
- Ce n’est pas une machine du diable, Nonna, c’est un reconstructeur. A partir d’un schéma moléculaire, d’un flux de PAP et des additifs qui vont bien, il imprime les objets en 3D, identiques au modèle original. Il n’y a pas de raison que l’on ne puisse pas reconstituer tes tomates finalement
- Et la machina, elle reconstruit la vie aussi ?
- Non, c’est la seule chose qu’on ne peut pas reconstruire. Encore bien. Scopa ! Ça sent le sapin Fausto, j’ai la main.
- Alors, mes tomates, tou ne les reconstrouiras jamais. Mes romas, c’est le soleil, c’est la terre, c'est la vie qui vient de Sicile.
- On est en Belgique, Nonna.
- Oui mais maintenant, le soleil ici, c’est presque comme là-bas. Et puis j’ai mes petits secrets, figlio.
- Ah, les secrets de la Nonna. Ces petits trucs qui font la meilleure passata du monde.
- Totore, tu parles trop. Tu sentimentalises. Je prends le Settebello et scopa !
- Bah, il faut laisser vivre les sous-traitants. J’ai raflé tous les autres denaris.
- Normal, moi j’ai du cœur et toi, il n’y a que l’argent qui t’intéresse.
- Tu dis ça quand tu perds. Je te laisse même le dernier pli. Ne compte pas, Scopa, les cartes, les denaris et la Primiera, j’ai quatre points. Onze à quatre. La partie est finie. A table.

2025 - Bastone

La passata clapotait sur la cuisinière. L’i-wall diffusait une compilation de Paolo Conte qui tournait en boucle parce que la Nonna aimait ce soupçon d'Italie. Elle bougeait avec difficulté, dans les chuintements de son déambulateur, mais mettait un point d’honneur à préparer sa passata comme elle l'avait toujours fait. A table, les cartes claquaient sur les notes du piano de Conte.
- Ça fait un moment que le TRIP ne vomit plus rien, n’est-ce pas Totore ?
- Deux jours environ. J’attends une commande ce soir, mais tu ne vas pas aimer.
- Au point ou on en est... Scopa !
- Une cargaison de bananes colt 45 et des oranges en forme de grenade allemande de la seconde guerre mondiale.
- C'est une plaisanterie ?
- Même pas. Commande spéciale pour une société carnavalesque. J'ai même été obligé de faire la remise de fidélité pour l'obtenir. Maledetto, j’ai que des cartes de m... là !
- Salvatore, sourveilles ta langue !
- Si Nonna, désolé... C’est pas possible ! Encore le Settebello qui me file sous le nez !
Fausto affichait un mauvais sourire.
- Tu expies tes péchés, Totore. Tu ne devrais pas accepter de tripper ces comestibles incomestibles.
- Oui, ben si tu crois qu’on peut faire la fine bouche aujourd’hui. C’est à la mode et ça se vend bien. Je n’en dirais pas autant du reste.
- Je ne comprends pas que les gens se soient entichés de ces trucs infâmes. Le pire c'est que ça ne coûterait pas plus cher de cultiver nos fruits et légumes.
- Il suffit que le naturel redevienne une curiosité.
- Rivoltante !
- Tu exagères, Fausto. Le trip-food, ce n’est pas si mauvais. C’est même plutôt meilleur que les productions à grande échelle d’il y a vingt ans. Pas d'engrais, pas de pesticide. C'est totalement bio en fait. Je comprends que ça marche.
- Tu débloques là ? Dis ça à l’épicier du coin qui vient de fermer boutique !
- Pas vraiment... Bon, un peu. Peut-être que j'essaie de te déconcentrer...
- Me déconcentrer, ben tiens. Je mène cinq à zéro. Allez, à toi de donner.
Salvatore mélangea les cartes. Fausto renifla.
- Au fait, la Ragazza, avec ces grandes études, qu'est ce qu'elle en pense du trip-food ?
- Elle n’en pense pas grand-chose vu qu’elle prépare son mémoire. Scopa, Le vent tourne frérot, je sens que je vais me refaire.
- Je ne crois pas, Totore, C’est juste un souffle d'espérance qui souffle sur les braises de ton optimisme béat. Tu as toujours été ainsi. Tiens, voilà, le Settebelo qui tombe sur mon sept de bastone. Elle fait son mémoire sur quoi ?
- Elle étudie les tomates de la Nonna. Elle veut y découvrir l’âme de la Sicile.
La Nonna, figée devant la cuisinière, se signa et murmura,
- Santa Maria, faut pas se moquer, Salvatore, elle existe l’âme de la Sicile. Elle existe.
- Elle n’a pas l’air en forme la Nonna.
- Non, la récolte a été mauvaise. Les tomates ne mûrissent pas cette année parce qu'il n'arrête pas de pleuvoir. Elle dit que c’est sa dernière passata.
- Moi, je ne me plains pas. La pluie attire les touristes. Les gens du sud trouvent ça excitant.
- Ah, ton fameux tour des friches industrielles avec des camions relookés safari du nord. Mesdames, messieurs, en apothéose, la visite du haut-fourneau, le géant rouillé de la vallée de la Meuse. Drôle de business. Nous voilà devenu des attractions touristiques.
- Je m'adapte. C’est pas avec tes commandes que je peux payer mes chauffeurs et le carburant, figure-toi. J’ai déjà été obligé de vendre un camion. Clap, dernier pli. Je mène neuf à un.
- Qu'est ce qu’il ne faut pas entendre. C'est juste un passage à vide. On va se refaire, comme toujours, en famille. Ouais, je vais remonter la pente... enfin, si tu daignes me servir des cartes un peu correctes !
- Totore, les TRIP domestiques sont en train d'innonder le marché. Tout le monde pourra tripper de sa maison. C'est la mort annoncée des grossistes.
- Mais il faut distribuer la matière première. J'ai du mal à imaginer les mères de famille faire la queue à la pompe à PAP. Ça ne marchera jamais. Vaï, j'ai vraiment la poisse aujourd'hui
- Il n'y a pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Le gouvernement vient de voter un projet pilote de réseau urbain de distribution de PAP. C'est la fin, Totore. Tu dois penser à te recycler. Scopa !
- Je n'ai pas dit mon dernier mot, Fausto.
- En attendant, voilà encore un sept. Je ramasse les derniers denaris. Je n'ai pas besoin de ton dernier mot, tu es cuit Totore. Al dente. Comme les pâtes de la Nonna... Nonna ? NONNA !

La Nonna ne répondrait plus. Elle avait glissé sans bruit de son déambulateur et gisait sur le sol, la cuillère en bois serrée dans sa petite main fripée. Une traînée rouge striait la façade de la cuisinière.

2028 - Spade

La sauce tomate crépitait sur la cuisinière. La Ragazza s'agitait autour de la marmite sans trouver le bon réglage. Une odeur de brûlé rôdait dans la pièce. La traînée sur l'émail avait noirci.
- Tu n'as pas encore le tour de main de la Nonna, hein Ragazza !
- Lâche-moi Fausto, Nonna, elle avait septante étés de passata derrière elle.
- Eh, t'énerve pas ! On dirait ton père quand il perd aux cartes. Ce qui va encore arriver d'ailleurs. Scopa !
Salvatore soupira et renifla.
- Ce n'est pas évident de reconstituer les tomates de Nonna. Elles sont spéciales. Il n'existe pas de schéma moléculaire pour ça.
Fausta pointa un doigt fulminant vers la marmite.
- Tu veux dire que ce qui bouillonne là dedans, ce sont des tomates trippées ?
- Ben oui, Qu'est ce que tu veux que ce soit d'autre. Les plants de la Nonna ont disparus avec elle. Faut croire qu'il n'y avait que sa main pour les faire pousser. La Ragazza a semé les graines qui restaient dans la serre mais nous n'aurons pas de récolte cette année.
- Vous ne me ferez jamais manger ce concentré de PAP. La Nonna aurait été d'accord avec moi !
- Fausto, Cesse de t'énerver. Regarde, tu laisses traîner le Settebello. Et puis, il ne faut rien exagérer. Bien sûr, ce n'est pas aussi bon que les roma de la Nonna mais c'est tout à fait mangeable.
- Cavolata ! C'est mauvais et dangereux. Tu n'as pas entendu parler de ces nouvelles maladies neurovégétatives ?
- Si, et de la grippe simiesque, du super-sida modifié et du cancer bleu des orteils... On fourgue tout sur le dos du trip-food. Mais personne n'arrive à démontrer une relation de cause à effet. Primiera pour moi. Trois partout, C'est toi qui donne.
- C'est dangereux, c'est tout. On devrait interdire purement et simplement le trip-food. Basta !
- Tu ne serais pas en train de virer extrémiste des fois, comme cette secte qu'on a vu l'autre soir sur la toile, Nature et Dieu, ou quelque chose du genre...
- Dieu est Nature. Ce n'est pas une secte, c'est une congrégation religieuse attachée à l'église.
- Ouais c'est ça. Dieu est Nature. Scopa ! Dis donc, tu as l'air de bien connaître ?
- J'en fais partie depuis un mois. Scopa aussi !
- Tu déconnes ?
- Notre monde s'écroule, Totore. Nous militons pour un retour à des valeurs plus simples et plus saines. Nous réclamons d'urgence l'interdiction absolue du trip-food...
-... qui a quand même sacrément réduit le problème de la faim dans le monde, je te rappelle.
- Si c'est pour qu'on crève tous de maladies incurables au bout du compte, je ne vois pas où est le bénéfice pour l'humanité.
- C'est sûr, les bénéfices, c'est pas ton truc. Encore trois points chacun. Six partout. C'est serré.
Fausto reprit le paquet et mélangea rageusement les cartes.
- J'ai besoin d'être en paix avec moi-même, Totore, tu peux comprendre ça, non ?
- On le voit à l’œil nu que tu es en paix avec toi-même.
- Pense ce que tu veux. J'ai revendu mes affaires et je rentre dans les ordres pour me consacrer à mon engagement dans Dieu est Nature.
Salvatore manqua de s'étrangler et laissa filer un pli facile
-Tu a fais quoi ?
- J'ai tout revendu, le fond de commerce, les camions, tout.
-Tu as revendu le tour des friches ? Mais il marchait du tonnerre ! Tu tenais un super créneau.
- J'avais surtout l'impression qu'on devenait des singes dans un zoo géant. Scopa !
- Tu aurais pu au moins m'en parler.
- Pourquoi ? Tes affaires partent en couille, t'as plus un rond. T'es laminé par les TRIP domestiques. Je le sais bien.
- Ouais, ben pas encore tout à fait au vu les denari que je viens de te prendre. Et... Et le camion de papa, tu l'as vendu aussi ?
- Non, pas encore. Mais j'en ai l'intention, je ne veux rien garder.
- Je te le rachète.
- Tu n'en a pas les moyens. Trois points à deux. Je mène neuf à huit. C'est toi qui donnes.
Salvatore regarda son frère droit dans les yeux.
- Alors je te le joue. Si je gagne la partie, le camion est à moi.
- Et si c'est moi qui gagne ?
- Je ne sais pas. Fixe l'enjeu ?
- Tu verses la valeur du camion à l'ordre de Dieu est Nature.
- Cazzo ! Coup bas Fausto, mais je tiens le pari. Avanti !
Les premiers plis s'échangèrent dans le silence. La Ragazza, des larmes dans les yeux, touillait la sauce furieuse. Les épées claquaient sur la table. Fausto emporta le sept de spade avec un cavalier. Il restait un quatre et un deux au tapis. Salvatore sortit le six de denari.
- Scopa !
- C'est pas fini. Ne pavoise pas.
Les coups suivants furent des escarmouches mais, en fin de main Fausto serra la mâchoire... obligé de se défausser du Settebello. Le Settebello : le beau sept, le sept d'or, la carte maîtresse de la scopa. Elle brûlait sur la table. Les deux frères se toisèrent. Salvatore redonna trois cartes. C'était à lui de jouer. Il respira un grand coup.
- J'ai le bâton pour te battre, Fausto. Sept de Bastone, je prends le Settebello.
Fausto laissa son index exprimer sa frustration. Salvatore ne broncha pas. Il restait encore trop de cartes sérieuses dans le jeu. Fausto fit un joli pli avec le roi de coppe mais comme dans la manche précédente, il avait beau prendre des cartes, les denari lui filaient entre les doigts. Salvatore emporta le dernier pli. Fausto bondit de sa chaise.
- On compte ! J'ai deux sept et deux six, la Primiera est pour moi.
- Non, j'ai aussi deux sept et deux six. La Primiera n'est pas attribuée. Et j'ai le Settebello, les denari et un point de scopa. Onze à dix. Je gagne la partie, Fausto. Le camion de papa est à moi.
Fausto balança les cartes à travers la cuisine et empoigna sa veste.
- Qu'il t'emmène en enfer !

2031- Denari

Deux grandes bassines de passata ronronnaient sur les feux de la cuisinière toute neuve. La Ragazza surveillait la cuisson en levant de temps en temps les yeux de sa tablette. Le parfum des tomates était subtilement relevé par les épices. Le basilic, évidemment, mais...
- Qu'est ce que tu a mis dans ta sauce, Ragazza ? Elle sent très bon. Aussi bon que quand c'était la Nonna, mais tu y as mis un petit quelque chose d’autre...
- Elle y a mis du cœur, Fausto.
- Et ce sont des vraies tomates ?
- Un peu que ce sont des vraies. Plantées en pleine terre. La terre du pays, comme la Nonna l'avait voulu.
- La terre c'est la terre, non ?
La Ragazza leva les yeux au ciel et agita sa grande cuillère en bois.
- Tu te trompes Fausto. La terre est aussi essentielle que le soleil pour les fruits. La Nonna le savait bien. Elle avait fait venir des sacs de terre de Sicile pour la mélanger à la terre de Hesbaye. J'ai mis deux ans à découvrir les propriétés particulières du mélange. Maintenant, le secret est à nous et il est breveté.
- Tu as déposé un brevet pour les tomates ?
- Oh, plusieurs. Nous avons aussi breveté un système super-économique de diffusion de l'eau, une structure de serre urbaine auto-suffisante,...
Fausto posa le cinq de coppe sur la table. Salvatore fronça les sourcils.
- Tu en perds ton jeu, Fausto. Tu peux faire un pli avec le quatre et l'as. Reprends ta carte.
- Dio mio, je suis impressionné.
- Et t'as pas tout vu. On a agrandi la serre. Quatre à un pour moi. A toi de donner.
La Ragazza touilla d'un geste ample le contenu de ses deux marmites. Elle souriait.
- Le plus beau c'est qu'en modifiant légèrement la roma originale de la Nonna, nous sommes arrivé à une variété qui mûrit deux fois par an.
Salvatore gloussa et adressant un clin d’œil à la Ragazza.
- Reconnaissons qu'on est bien aidé par le climat. C'est Brindisi toute l'année, maintenant.
Fausto s'était figé.
- Vous produisez des organismes génétiquement modifiés ? C'est un crime !
- Pas du tout. Bouturage et sélection de semences. Du travail à l'ancienne, à la Mendel. Mais nous avons aussi un brevet pour ça. Scopa !
- Donc, aucun bidouillage génétique ?
- Aucun. Que du naturel !
- Ça me fait plaisir. Vraiment. Mais j'ai une question.
- Attends, on compte d'abord. Serré, serré. Égalité de carte, égalité de denari. Primiera et Settebello pour toi. Deux points à un.
- Et au total.
- Je mène toujours cinq à trois.
- Rien n'est fait, Totore et j'ai toujours ma question.
- Vas-y !
- Qu'est ce que vous faites de toute cette production ?
Salvatore et la Ragazza échangèrent un sourire complice.
- Ben vois-tu, c'est un peu toi qui nous a mis sur la voie.
- Tu me mets l'eau à la bouche puis tu éloignes le plat, Totore. Fottuto, je te prends le settebello en rédemption.
- Je n'ai pas besoin de rédemption Fausto. Nous n'avons fait que suivre tes préceptes, plus par opportunité que par conviction, je te l'accorde, mais sans remords.
- Ça ne me dit toujours pas ce que vous faites avec vos tomates.
- Mais nous les vendons, Fausto ! C'est ça le miracle. Avec le camion de papa, les recettes de la Nonna, la science de la Ragazza et un petit coup de pouce de Dieu, nous avons monté un sympathique business familial.
- Ne mêle pas Dieu à ton trafic de passata, grazie !
- Nous vendons plus que de la passata. Fausto, et tu n'y es pas pour rien.
- Scuzi, Non capisco !
- Tu avais pourtant le sens des affaires à l'époque.
- Tu m'énerves, Totore. Tu tournes et tu tournes et tu tournes autour du pot. Dis-moi ce que je viens faire dans ce business ?
- Je croyais que la patience était une vertu ecclésiastique. Ah, il y a décompte d'abord. C'est sacré le décompte. Tiens, tu vois, tu remontes. Six partout.
Fausto était devenu aussi rouge que la passata.
- TOTORE !
- Le fait est que tu avais raison. La mode revient au naturel. Quand la Ragazza a obtenu sa première récolte, on a commencé par produire et vendre des produits dérivés de la tomate. La passata mais aussi du concentré, des cubettis. C'était déjà un beau petit succès mais après, la Ragazza a eu un coup de génie.
- Vous avez fait du ketchup ? Scopa !
- Stupido ! Nous avons suivi ton parcours d’évangéliste de la saine bouffe. Tu es très convainquant, Fausto. Après chacun de tes sermons, tes ouailles n’ont plus qu’une envie : cultiver leurs propres fruits et légumes. Seulement, ils ne savent plus comment s’y prendre. Alors, j'arrive avec mon petit camion.
- Et ?
- Et, la Ragazza, elle a inventé cette serre portable et autonome que l'on peut installer aussi bien dans un jardin que sur une terrasse. On l'a baptisé la Nonna's Box. En quelques semaines, la Nonna's Box produit une douzaine de belles tomates juteuses. C’est le buzz dans toute la région.
- Je devrais t’excommunier, Salvatore. Je me contenterai de t’atomiser aux cartes pour tes péchés. Je gagne tous les points cette manche. Onze à six. Basta cosi !
Salvatore sourit de toutes ses dents.
- Malheureux au jeu, heureux en business. Au fait, où donnes-tu ton prochain sermon ?
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