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Quatre heures cinquante-neuf, un vendredi.

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Jerome Guibert

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Combien de temps avais-je dormi ?
De quelle réalité m'étais-je nourri durant toutes ces années ?
Entre rêves inassouvis, et quotidien désespérément, éperdument rêvé, quatre heures cinquante-neuf était bien l’heure pour faire le bilan et connaître enfin l’invraisemblable vérité.
Tout avait commencé un mercredi, ou peut-être était-ce un jeudi ; était-il tard dans la nuit ou bien était-ce tôt le matin, mon esprit d’ordinaire si enclin à l’analyse, ne laissant jamais place à l’impression ni aux intuitions quelconques, aurait d’habitude peu éprouvé ces trois mots que la sage Amélie me lança comme l'aurait fait toute sage-femme de profession, en ce lieu, et en ce moment précis : « C'est un garçon ! ».
Ma femme, ou plutôt ma pacs-compagne, venait d’accoucher et, ce matin-là, pour la première fois après cinq paternités et cinq filles issues de mes mariages précédents ; ce fut un garçon. Ce jour tant attendu était arrivé ; ce jour où je rencontrais enfin, celui qui porterait à jamais mon nom, et ce, jusqu'après ma mort.

J’avais rencontré celle qui devint ma première femme et la mère de ma première fille sur les bancs de la fac ; j’avais alors vingt-cinq ans, étudiant en 5ème année de médecine, plutôt grand, les cheveux blonds, le regard angélique et la tête pleine de certitudes.
Les écouteurs toujours posés sur les oreilles, j’étais à cette époque de mon existence, aussi stupide et ignare qu’un ado à la parole facile et au verbe prononcé ; par ailleurs, ma verve s’arrêtait soudainement quand il s’agissait de parler amour ou sexualité avec les filles ; j’étais du reste en la matière, muet de confusion et quasi associable.
Aussi, j’aimais m'enfermer dans ma bulle sur fond de « Telegraph road de Dire Strait » ou de « Hells Bells de AC/DC », pour mieux me réciter les théories anatomiques ou médicales et, chose sans intérêt, quasiment la totalité des pages du dictionnaire Vidal des médicaments.
Je me préparais là un avenir professionnel prometteur, au service des autres.
Je vivais ainsi, insouciant, au firmament de l’époque pleine des illusions de la jeunesse et, l’annonce de la grossesse de ma fiancée m’offrit un défi supplémentaire à relever ; cela termina ainsi d’anéantir mes dernières illusions et propulsa tout mon être vers une nouvelle maturité.
Malgré cela et mes promesses, je quittais ma femme un an plus tard, ou plutôt non, c’est elle qui me quitta, ayant pour prétexte ma trop faible partition sur le registre des couches culottes et des biberons nocturnes. Certes, j’étais très peu présent et surtout, fort accaparé par la préparation des mes examens ainsi que par mon imminente entré dans le monde de l’internat, j’avais d’autres préoccupations, moins terre-à-terre.


C'est bien après cette époque que les turpitudes de ma vie d’adolescent remontèrent à la surface, comme autant d’images où se mêlent la fierté, le dégoût voire le désespoir de n'avoir jadis été que celui-là, rien que celui-là. A cela se mêla la honte et la culpabilité d’avoir tant failli à mes différentes vies conjugales, avec les regrets et la déception qui vont de paire.
Je n’avais jamais connu mon père et cette réalité m’apparue clairement, comme le chaînon manquant qui me reliait à ce petit bout d’homme, chair de ma chair, issu de quelques cellules amoureuses et du désir de poursuivre l’aventure de la vie.
En cet instant magique que fut la naissance de mon fils, certains rêves s’évanouirent à jamais, telle la fumée laiteuse d’une cigarette chaude et humide, avidement consumée dans le stress et l’attente d’un jour neuf.
Et ce jour était arrivé, comme un miracle qui vient vers vous quand on ne l’attend plus, comme un message qui me semblait destiné.
Ce message annonciateur ne fut pas que la fin de mes illusions de toute puissance de l’homme que j’aurais pu être en ce temps là, mais il fut aussi et surtout le début d’une évidence que je mis des années à comprendre jusqu’à en faire la preuve : je n’existais pas.
Non, décidément, je n’existais pas ou du moins, je n’avais jamais éprouvé réellement le sentiment d'exister ; comme une sensation, un état d’être qui procure cet élan de vie, cette force inhérente à l’homme qui lui permet de construire et de projeter ses rêves dans un avenir proche ou lointain.
Ou encore, la teneur de nos relations et de nos rencontres qui nous font nous retourner et penser : tiens, je la connais celle-là ! Ou-bien : il a changé de coiffure depuis la semaine dernière ! ah ça non ! Jamais personne ne m’avait fait de remarque sur ma coupe de cheveux ! Du reste, il était rare que je change mon apparence, ni d'ailleurs quoi que ce soit dans mon mode de vie, le changement représentant pour moi une réelle source d'inquiétude. D’ailleurs, comment cela eut-il été possible, étant donné que je ne n'existais pas, et que ma vie n’avait aucune espèce d’importance ?

Décidément, non, toutes ces années passées en compagnie de ce fantôme, de ce double de moi qui n'existait pas, avaient été mensonges et vanités ; ce moi là, n'existait pas.
Cette sensation de transparence continuait, chaque jour un peu plus, à me hanter, à mesure que ma conscience s’aiguisait et que mes semblables autour de moi, prenaient de plus en plus d'importance.
La distance, qualité nécessaire et indispensable à la survie de l'espèce, m'était devenue chose impossible, de sorte que, chacune de mes rencontres devenait à mes yeux omniprésente.
Ma propre personne, '' Persona Ethéra '', s’étiolait au profit de milles âmes dans un ciel devenu gris aérique qui tendait nonchalamment au bleu-vert, terne et vitreux, sans consistance, sans épaisseur ni reflet.
Que ce soit en amour ou en amitié, je me voyais chaque jour un peu plus relégué au second plan, et ce, de façon régulière, inexorablement.
Ceci m’apparut au fil des jours comme un fait irrémédiable et, ma petite personne s'en trouva attirée vers un état des moins reluisant.
Je ne pouvais et ne pourrai certainement pas me supporter longtemps.
Ma raison ainsi cognait à la base de mon crâne, mes artères tapaient sur mes tempes et l’alourdissaient au point que me tête commençait à pencher sévèrement ; mon pouls lui, ne sachant plus où donner de la tête s’affolait.
Une évidence s'imposa alors : ma conscience, mon âme et les valeurs savamment acquises toutes ces années n'avaient plus de réalité.

Au dixième anniversaire de mon fils, qui correspondait, fait exprès avec la date anniversaire de la mort de mon père, mes sens à l'encontre de ma volonté, s’affolaient.
A mesure que la vie se refermait sur moi, que le monde s’évertuait à me fuir, mes sens eux gagnaient en intensité ; mes oreilles devenaient amplificateurs, mes yeux voyaient au-delà de ce que tout un chacun peut décemment voir, mon ouïe, mon odorat démultipliaient leur capacité à entendre, à ressentir de plus en plus intensément ; cela devenait réellement insupportable.
Chose étrange, le sens du touché ne fut pas altéré mais au contraire, je ressentis soudainement une forme d’insensibilité des doigts et du visage, ce qui était à de nombreuses occasions source de désagrément et de railleries de la part de mes collègues.
Cela perturbait notablement mon activité professionnelle, si bien que je me limitais à ne pratiquer que la partie orale du diagnostic, et laissais à mes confrères urgentistes, le soin de pratiquer les examens pratiques qui demandaient quelques facultés tactiles trop exigeantes pour mes mains douloureuses.
Mon irritabilité grandissante devenait de ce fait, de plus en plus gênante dans mon travail et au sein de mes relations ; du reste mon cercle d’ami se résumait à mon image projetée sur le miroir de la salle de bain. Toujours cette même image qui de jour en jour, projetait son pâle reflet sur mes yeux. Certain matin, émanait de ce reflet, une forme de rictus au sourire sarcastique ; était-ce mon imagination, ou les effets de l'alcool frelaté dans mon sang ? Toujours est-il que ce pantin dans le miroir riait de moi. S'en était trop ! Je pris acte de rompre cette relation qui ne m'apportait rien.
Ne pouvant entretenir une quelconque relation, il devenait clair et nécessaire pour moi de m'isoler et de fuir tout stimuli ; les sons, les bruits, les odeurs, où simplement le contact léger des draps sur ma peau me parvenaient comme autant de stress des plus détestables et inquiétants.

Qu'aurais-je donner pour l'insensibilité de l’être plutôt que l'insoutenable sensibilité face à un monde qui, de jours en jours, devenait de plus en plus présent et terrifiant.
Rien autour de moi, la vie, hommes et femmes, hors de ma bulle stérile, ne m'étaient indifférent ; Tout était devenu omniprésent ; j'en conclu qu'il y avait eu un avant et un après. Mais quand ? Quelle malice, quel maléfice sur ma tête avaient déclenché la folie dans laquelle je ne pouvais que plonger ? Ce cauchemar ne s’arrêterait-il jamais ?

La naissance de mon fils avait tout déclenché.
Dix ans s’étaient écoulés ; dix années au cours desquelles j’avais chevauché, d’errance en errance les moindres recoins de mon esprit, balloté entre médecins spécialisés dans les troubles mentaux, neurologues et autres professeurs qui ne faisaient que me répéter que tout était toujours cliniquement normal ; chacun, spécialistes ou personnes de mon entourage ne trouvant seulement à dire : « Ce n'est rien, vous faites une petite dépression, ça arrive à tout âge et à tout le monde ! Faites vous suivre ! ».
Je finis par avoir recours aux services d'énergéticiens et de magnétiseurs aguerris dans l'art du soin et de celui de déceler les failles extratemporelles, mais rien n'y fit, je n'avais plus aucune perception de moi-même.
Ayant épuisé les meilleurs spécialistes de la région ainsi que les plus grands maîtres dans l'art de vous extorquer quelques billets contre un peu d'espoir, j'eus même recours à mes enfants et à ma famille ; celle-ci n'y pouvant rien et me répétant toujours le même refrain sur « ma dépression ».
Tout à mes réflexions, je désespérais de pouvoir un jour me sortir de cet état, peu enviable même, pour le plus petit de mes amis gastéropodes pour qui était né une réelle affection.

A cinq heures du matin ce matin là, une minute avait suffi pour faire basculer mes certitudes.
Ne me restait à accomplir que l’ultime étape de cette nouvelle forme pseudo-humaine : me complaire dans cette folie brutale ou bien mourir ? C'est ainsi, que, la peur au ventre, je pris la décision de mourir.
Bien qu'ayant vécu de nombreuses expériences en matière de fin de vie et d'autodestruction, la mort d'un coté pratique m'était chose inconnue. Le tout était de ne pas se rater au risque de se retrouver en compagnie de certain de mes malades en soin palliatif...Cette vision tragique, à cette heure matinale me fit frissonner.
Une mort brutale sans panache fut chose facile : prise de tranquillisants à doses massives accommodée d'une bonne dose d'alcool aurait suffi ; encore que de nombreuses personnes en survécurent, soit par manque de chance dans leur entreprise, soit du fait, ce qui est paradoxale, d'une trop grande vitalité ou bien encore, plus comique par manque d'ambition...
La mort par pendaison ? Non, bien trop triste et solitaire de mourir seul au milieu d'un appartement minuscule, sans âme, mal agencé et poussiéreux.
Suicide par balle ? J'avais toujours eu horreur des armes à feu et le seul fait d'y penser me donnait la nausée ; en outre, je ne voulais déranger personne dans mon entreprise ; la détonation, à coup sûr aurait réveillé mes voisins ; de là à ce que ma voisine de quatre vingt dix ans décède d’un infarctus... Bien trop puéril et d'une certaine manière trop égoïste, je ne pouvais me résoudre à prendre un tel risque.
Non, c'était une certitude, il me fallait, même pour cet acte finalement si simple que mourir, trouver un sens. Comme souvent chacun cherche un sens à sa vie, je m'évertuerai quel qu'en soit le prix, à trouver un sens à ma mort.
Je m'imaginais, mourir en sauvant des vies lors d'un naufrage en mer ou d'une catastrophe naturelle ; un tremblement de terre aurait été idéal mais le sol parisien restait imperturbable à mes tourments et ne valait probablement pas tant de victimes collatérales.
Mon métier de médecin et la force de ses valeurs si chèrement acquises n'étaient pas pour m'aider dans mon choix à mourir pour rien, comme ça, sans raison et uniquement dans mon propre intérêt.

Après m'être retourné pour la énième fois dans mon lit, j'en conclu, et ce fut un soulagement, que ma mort devait correspondre à la vie que j'avais mené et à l'homme que j'étais devenu. Inexistant, hypersensible, homme au tempérament et au caractère exécrable : le diagnostic était clairement posé, je devais mourir en sauvant une vie voire même plusieurs, ce serait mieux.
A cinq heures et une minute, ma décision prise, je sortais de ma torpeur toute automnale et me levais d'un bond ; bond qui, malgré ce sentiment de sérénité face à un adversaire aussi redoutable que la mort, me fit ressentir tout le poids de mon corps et la lourdeur de mon esprit, endoloris par ces dernières nuits sans sommeil.
A cinq heures deux, le doute déjà, commençait à m'habiter et, le quotidien faisant son office, il me fallait me préparer pour une nouvelle journée dans laquelle, comme pour tout un chacun, le travail occupait une place privilégiée et non négligeable.
Je me surpris à penser que si je survivais à cette mort prochaine, la futilité de mes petits ennuis du quotidien serait alors reléguée au second plan ; j’entends, à celui des carottes et des radis pour lesquels je n'avais qu'une piètre affection.

Divorcé de ma troisième femme à la suite d’une erreur d'interprétation dans la lecture d'un SMS qui ne m'était pas destiné, je vivais à l'époque dans un modeste appartement du huitième arrondissement de Paris, niché sous les toits entre le quatrième et le cinquième étage, au numéro 30 de la rue des Mathurins.
Sans ascenseur mais avec vue imprenable sur le bâtiment d'en face, ce petit appartement de 22 mètres carré, avait la particularité d’être situé entre deux niveaux. Un escalier de huit marches en colimaçon, de taille ridicule en assurait la jonction ; au niveau supérieur, une petite pièce, servait tout à la fois de cuisine, de hall d'entré et de salon-salle à manger ; en bas, une chambre aveugle, avec dans un recoin, un réduit minuscule dans lequel était installé un bac à douche, faisait aussi office de cabinet de toilette.
Cette configuration sur deux niveaux m'apparue bien vite comme une épreuve, au quotidien ou dans mes déplacements. Entre ces deux minuscules espaces, j'appréciais malgré tout t l'activité physique que me demandait la monté-descente de ces huit marches qui, en somme entretenait ma maigre musculature délaissée depuis de nombreuses années, au détriment de mes cogitations psycho-intellectuelles.
Arrivé de la banlieue Est, après un divorce vite expédié, j'avais accepté ce legs de ma grande tante enfin décédée, pour sa situation centrale et son prix défiant toute concurrence.
A mi-chemin entre la place de la Madeleine et le boulevard Haussmann, sa situation géographique et son coté atypique me décidèrent à troquer mon gentil pavillon de banlieue, pour cet appartement parisien ; de plus, mon salaire de médecin hospitalier me permettait tout juste, après avoir régler mes pensions alimentaires et autres charges non substantielles, de bénéficier de mes cinq semaines de congés payés, loin de la capitale et de ses ruelles polluées ; congés qui comme beaucoup de fonctionnaires, se résumaient à deux ou trois semaines les bonnes années aux vues du sous effectif et de la crainte de la plupart de mes collègues de se retrouver loin de leurs patients, et de tout ce qui faisait sens dans une vie de praticien.
La peur du vide se faisant de plus en plus présente avec le temps, la routine et ce sentiment si particulier d’être indispensable ; en somme chacun tenant bec et ongle, à sa place dans ce milieu hors du monde qu'est l’hôpital, avec ses codes, son mode relationnel, sa cantine et sa machine à café.

A cinq heures et quart, mon café avalé et déjà vite oublié, douché et abreuvé d'informations radiophoniques entremêlées de publicités mielleuses, je dévalais les cinq étages de mon immeuble rue des Mathurins, et sortais à grandes enjambés dans cet océan bitumeux mouvant. Hors de mon temple, le monde devenait menaçant, mes repères s'estompaient à mesure que la vie avançait, et que les heures s'écoulaient.
La rue était déserte à cet heure matinale ; une légère pluie, digne d’un crachin breton aux meilleures heures de l'automne, humidifiait tout juste l'atmosphère. A la façon d'un brumisateur, les gouttelettes en jets vaporeux m'aspergeaient par vagues successives, en vas-et-viens incessants, assez pour détremper le pavé de la capitale et me faire regretter la chaleur de mon lit. « Quelle poisse décidément » le temps n’était pas non plus de la partie.

Le temps d'une seconde, je faillis faire demi tour, mais mon projet de mettre fin à mes jours et à ma condition humaine me retint, en même temps que celui, plus léger, de soigner la horde de patients qui m’attendaient sûrement dans les couloirs des urgences, étendus sur des brancards ou déambulant en grommelant contre les conditions de prise en charge du système hospitalier Français.
Ce fut presque avec le sourire que j'enfourchais mon scooter et démarrais prudemment, avec la sagesse d'un homme attendu.
Devant le porche, au milieu des poubelles, quelques SDF finissaient leur nuit, et se préparaient comme moi, peut-être, à une nouvelle vie d’errance à moins que ce ne soit au destin d’une mort fatale.
Tout à leur quête et, dans un demi-sommeil, ils ne prêtèrent pas plus attention à moi qu'à mon véhicule, ni du reste à la pluie qui redoublait sur le pavé parisien.
A peine sortis de la nuit et de l’univers enchanté de nos rêves - ceux d'une vie meilleure pour les uns ou d'une meilleure mort pour ce qui restait de ma conscience - chacun à son affaire s'éveillait et faisait bien ce qu'il pouvait en ce jour sombre et pluvieux.
Passant doucement sous le porche et évitant de justesse le chat noir de ma voisine ainsi que les bouteilles vides de mes colocataires du garage à vélo, je pris la première à droite.
Pourquoi à droite ce jour-là, à cette minute-là ? Je ne sais pas et n’eus pas le temps de trop m’interroger ; cent fois j'avais tourné à gauche comme à mon habitude ; peut-être trop à mes pensées morbides, j'avais tourné à droite dans cette rue à sens unique.
Ce matin là, une camionnette de livraison se retrouva nez-à-nez avec mon scooter ; trop tard pour l'éviter ; l'impact fut violent. En un éclair, ma vie se déroula devant moi en trois dimensions ; sous le choc du bitume, mes lunettes sous mes yeux se brisèrent en même temps que mes os propres du nez ; mon bras s'écrasa, ma tête heurta le trottoir dans un bruit sourd ; puis, le temps se mit à ralentir. D'abord doucement puis s'accélérant, jusqu'à faire une pause. Puis, plus rien.
Tout autour de moi se figea ; ma conscience, peu à peu se troubla, ma folie s’immobilisa, emportant avec elle, quelques bribes de ma mémoire, des idées noires en pagaille et ma condition de médecin urgentiste dans le même temps.

A six heures vingt-deux, ce vendredi, le livre de ma vie, chapitre un, se referma lentement, à la suite d’un banal accident de la voie publique.
Moi qui avais imaginé une fin digne de ce nom ! La vie, par un coup du sort me volait ce qui me restait de plus cher, à savoir la liberté de mourir à mon heure et de mes propres mains.
De cette petite mort, je ne tirais qu'un avantage, celui si précieux, d’exister enfin.




Dix-huit heures, un dimanche, hôpital de la Salpetrière.

D'abord une douleur, sourde, intense, permanente, puis, rien...Que le silence...
Des heures peut-être, des jours ou des minutes s'écoulent.
Des images apparaissent, furtives.
Une pâle lueur au loin se rapproche et me prend tout entier ; je baigne dans un nuage d'une blancheur éclatante. C'est un bonheur inégalable.
Dans cet océan blanc ouaté, d’étranges reflets aux accents fantasmagoriques forment dans mon ciel des volutes vaporeuses, j'entends des sons enfin, mais ceux-ci ne m'arrivent que par vagues déferlantes, comme un écho lointain, inaudibles.
Une douce mélodie s'élève au-dessus de moi ; cela m’apparait en premier lieu comme un enchantement puis, rapidement, tout se brouille et s’étiole dans un brouhaha où tout n’est que dissonance et dysharmonie.
Plus tard, je vois des visages, certains graves, inconnus, d'autres souriants, ceux, qui sait, de ma femme tant aimée ou de mes enfants chéris ? ils me parlent, me disent sûrement leur peine et leur inquiétude, mais non, rien, je n'entends rien, je ne comprends rien.
Etrange ballet que celui-là : étendu dans mes draps blancs, bardé de masques et de tuyaux, autour de moi se joue une symphonie en blanc ; je suis là, j’existe ici, pour toujours, à peine vivant, déjà mort.

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