Quand tu vas mal, écoute de la musique !

il y a
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Rêveur et voyageur, j'espère que mes propositions vous séduiront. Merci par avance pour vos lectures et vos remarques  [+]

Huit heures dix huit.
J’ai froid. Je sens un courant d’air se glisser dans ma chambre. Il doit venir de la porte ou de la fenêtre mal isolés. Vêtu du même pantalon léger et du même t-shirt déchiré qu'hier, je suis recroquevillé sous le drap. Le cadavre de mon oreiller, git toujours par terre. Je joue avec la lumière du jour qui vient de la fenêtre et passe à travers le drap. Je ferme et j’ouvre les yeux au fil des secondes qui s’égrènent. Je laisse un peu de temps passer, avant de compter jusqu’à dix. Les doigts levés au-dessus de mon visage. Au moment où le décompte se termine, la voix des Tiger Lillies apparait de nouveau dans ma tête. Comme à pas feutrés. Elle avait disparu quand huit heures avait sonné et que des pas avaient résonné derrière ma porte. D’un geste lent je repousse un peu le drap, je sors ma tête et, étendu sur le dos, je compte les fissures qui sillonnent délicatement le plafond de la pièce. Il y en a quinze. Je les ai toutes comptées. Pour être certain du nombre exact, je les ai même recomptées plusieurs fois. Il est si facile d’en oublier. Avec les pieds et les mains, je joue avec le drap. La voix du chanteur accompagne mon jeu. Elle habite mon esprit, puis en sort pour rebondir contre les murs de ma chambre. Je me laisse porter par les graves et les aigus. Les images de la vidéo, qui accompagnent habituellement la chanson, me reviennent soudain. Je les avais presque oubliées. De mémoire, le titre de la chanson doit s’appeler « Ballad of Sexual Dependency ». C’est une magnifique balade à la fois sombre et lumineuse. On peut y entendre un piano, un accordéon, une scie et toujours cette voix incomparable. Cette voix qu’il est difficile d’oublier. Cette voix, qui me soulève pour m’emporter ailleurs.

Neuf heures.
Je vois des lumières scintiller sur les murs de ma chambre. Je sens mon corps fourmiller, trembler. Des frissons me parcourent de la tête aux pieds. Mes pieds et mes mains s’amusent toujours avec le drap, qui se soulève par à coup. Mes bras ne se retiennent plus. Ils dessinent des mouvements dans l’air de la chambre, devenu tout à coup plus doux.

Neuf heures six.
Redressé, je suis à présent assis sur mon lit et le haut du corps ondule au rythme de la musique. Je prends plaisir à créer des mouvements différents, des gestes farfelus. En fermant les yeux, je vois défiler dans ma tête, comme sur un écran géant, les photos de Nan Goldin que l’on peut retrouver dans la vidéo. Il y a des corps nus, des visages tristes, des couleurs chaudes, des cicatrices. Il y a des lits et des miroirs. Au son de cette musique, mes bras construisent un ballet étrange. Des gestes brusques et doux à la fois. Des gestes qui me font oublier où je suis.

Neuf heures quinze.
Je suis à présent debout. Tout à côté de mon lit. Je danse lentement, faisant appel à tout mon corps. Devant moi, la fenêtre est caressée par la lumière du jour qui vient de l’extérieur. Elle forme un damier un peu flou sur le sol. Un damier dont il m’est impossible de compter le nombre de lignes qui se croisent. Mes jambes et mes bras dessinent alors des cercles. J’ai l’impression de chasser des insectes imaginaires, des poussières ambulantes. Je glisse sur le sol au milieu des ombres et de la lumière, je me colle contre le mur, je l’embrasse, je le sens. Mon entrejambe fait des mouvements disgracieux et lourds et ma tête se perd dans le vide. Je m’abandonne. La voix du chanteur des Tiger Lillies n’a pas quitté l’intérieur de ma tête. Elle accompagne mes mouvements saccadés. Elle me berce et m’enchante. A présent allongé sur le sol, je tourne autour du lit, avant de me retrouver dessous. Je suis sur le ventre, puis sur le dos, alternant les positions au grès des notes de musique. Mon corps épouse le revêtement poisseux qui recouvre le sol. Je me retrouve à genoux devant la fenêtre, accroupi devant la porte. J’organise mes mouvements selon mes envies.

Neuf heures trente.
J’ouvre la porte d’un geste lent et j’écoute. J’essaie de savoir si je peux avancer, si je peux dépasser les frontières de ma chambre sans être vu. Comme tout est silencieux, je choisis ce moment pour faire un pas sur le palier, puis deux. Avant de me lancer à corps perdu. La musique est revenue, elle est autour de moi, elle est en moi. Elle me pousse à aller plus loin, à avancer. Je multiplie les pas. Devant ma chambre, je danse, je convulse. Entre la porte de mon voisin et la rambarde poussiéreuse, je virevolte. Dans une sorte d’équilibre précaire, je bascule dans l’escalier. Marche après marche, toujours vêtu de mon pantalon léger et de mon t-shirt déchiré, j’entame ma descente en direction du rez-de-chaussée. Je ne croise personne et je savoure chaque pas. A chaque niveau réussi, j’accompagne mon passage par un claquement de mains, alors que mes joues brûlent de plus en plus fort d’une chaleur réconfortante.

Il est dix heures lorsque j’arrive dans la cour intérieure. Debout, les yeux fermés et la tête rejetée en arrière, je me laisse caresser par des flocons de neige inattendus. Ils arrivent du ciel, comme des plumes légères bousculés par le vent. Ils dansent dans l’air avant de venir se déposer sur moi. Je tire la langue pour en avaler, je tends les bras et je frappe l’air, comme si j’avais des ailes. En tournant sur moi même, je laisse éclater mon rire. Comme un enfant que je suis toujours, malgré les années passées. Je suis heureux. Mon pantalon léger et mon t-shirt déchiré sont mouillés de sueur, mais cela ne me gêne pas. Au moment de faire deux pas de côté, les bras le long du corps, je découvre une femme. Elle est debout, les bras croisés sur une lourde poitrine. Pas un sourire sur son visage, pas une étincelle de bonheur. Elle se tient là, devant moi, seulement vêtue d’une blouse blanche boutonnée jusqu’au col et d’une écharpe grise qui fait disparaitre son menton. Elle ne dit rien, elle me regarde. Je me rends compte que la musique des Tiger Lillies s’est arrêtée, lorsqu’un peu de buée sort de sa bouche entrouverte. Je suis déçu, voir un peu triste. Le regard de cette femme descend vers le sol, puis remonte vers mon visage. Je comprends qu’elle a vu mes pieds nus à même les pavés mouillés de la cour. Alors que mon rire éclate de nouveau entre les flocons de neige, qui virevoltent toujours dans l’air, un son strident, produit par un sifflet, transperce mes tympans. Il sonne la fin de ma récréation.

Je ne sais plus quelle heure il était quand les quatre bras musclés m’ont fait remonter dans ma chambre, sans ménagement, suivis par l’infirmière à l’écharpe grise. Il n’y a pas eu de violence de leur part, pas de douceur non plus. Je ne peux pas leur en vouloir, ils ne sont pas programmés pour cela.

A présent, assis au milieu de ma chambre, sur le même sol poisseux, je regarde les murs qui m’entourent, la fenêtre grillagée, le lit défait, le drap et l’oreiller sur le sol. Je n’aime pas cette réalité qui dégouline devant mes yeux. Il n’y a rien de beau. Je monte sur le matelas, pour m’étendre et je sens que je n’ai rien perdu de ma légèreté. Elle est toujours là, au fond de moi, blottie dans un coin. C’était si bon de m’être laissé envahir par la musique, d’avoir plongé dans les images colorées. J’ai pu m’envoler et j’en tremble encore. Je ramasse l’oreiller, je le serre contre moi et je comprends que je n’ai pas d’autre choix. Je dois continuer à suivre leur programme comme si de rien n’était. Continuer et surtout espérer. Espérer comme je l’ai toujours fait. Je dois rester fort. Très bientôt, je danserai de nouveau, au delà de ces murs. Bien au delà des frontières de mon esprit. Quand ce jour arrivera, ils ne pourront pas m’arrêter. J’ouvrirai la fenêtre et je pourrai m’envoler de nouveau. Ce sera un jour béni. Le silence se fait soudain plus pesant, mes paupières s’alourdissent, mes muscles se détendent. Les médicaments qu’ils m’ont obligé à prendre commencent à faire leur effet. Le sommeil ferme lentement les rideaux et je tombe dans le noir.
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