Quand les brebis enragent, elles sont pires que les loups

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Elle sent à travers son blouson de toile le relief du grillage contre lequel ils la maintiennent fermement. Ils sont apparus de nulle part alors qu'elle rentrait seule du Lycée. Ils ont calé leurs pas sur le sien encadrant sa marche, lui suggérant de les écouter sans brailler. Mélie soutient leur regard, détaillant leur visage. Leurs cheveux pendent de chaque côté de leur visage terne et ne parviennent pas à dissimuler les disgrâces de l'adolescence. Tous deux ont plaqué une main sur chacune de ses épaules l'obligeant à leur faire face. De sa main libre, l'un d'eux effleure sa jeune poitrine. Elle voudrait crier mais elle devine que ça exciterait leur pauvre libido. Alors elle parle pour détourner le regard obscène du garçon.
- Qu'est-ce-que vous voulez ?
- C'est simple ! On veut de l'argent ou tout ce qu'on peut vendre, montres ou bijoux. Si t'en ramènes assez, on te laissera tranquille. On t'a repérée, toi et ta famille. On est assez nombreux pour vous pourrir. Et d'étaler le récit détaillé de leur savoir-faire !
Mélie a conscience qu'elle ne peut pas négocier. Elle incline le visage leur signifiant qu'elle a compris. Ils relâchent la pression sur ses épaules.
- On t'attend ici après demain à la même heure, et t'as intérêt à pas nous décevoir.

Le regard de Mélie s’est assombri. Curieusement, elle n’a pas peur. Non, ce qui la submerge n’a rien à voir avec ça. Ce qu’elle ressent, c’est une rage infinie contre ces deux malfaisants, un désir incontrôlé de les briser, les aplatir, les pulvériser. Ils ont déjà tourné les talons et, convaincus de leur pouvoir de caïds en herbe, adoptent une démarche grotesque.
Lentement, Mélie reprend son chemin. Son esprit carbure à plein régime. Il faut
qu’elle réfléchisse à la manière de se débarrasser de ces deux types. Ce ne sont peut-être que deux crétins inoffensifs, mais peut-être pas. Elle ne sait rien d’eux. Appartiennent-ils à une bande, y-a-t-il un chef de gang derrière eux? Elle a vu un reportage à la télévision dans lequel on rapportait un fait qui l'a bouleversée. Un type rackettait un ado depuis plus d’un an. Quand le jeune garçon a décidé de ne plus payer, une bande de voyous l’a roué de coups . Cela lui a valu plusieurs fractures et deux mois d’hôpital, mais surtout une blessure psychologique dont il ne se remettra sans doute jamais. Quant aux voyous, ils ont disparu, noyés dans la masse de leurs semblables, se félicitant de leur impunité. Mélie pense à sa famille. Elle a besoin de réfléchir au calme. Elle arrive devant chez elle. Elle aime cette maison qu’elle habite depuis sa naissance, il y a seize ans.
Aucun bruit dans la maison. Ses parents ne sont pas encore rentrés de leur travail et son frère participe à un match de volley qui le retiendra jusqu’en fin d’après midi. Soulagée de pouvoir réfléchir en silence, Mélie grimpe les marches de l’escalier en bois, et s’enferme dans sa chambre. Allongée sur son lit, elle est déterminée à n'en pas bouger tant qu’elle n’aura pas trouvé une solution. En parler à sa famille? Non, ils iraient droit au commissariat. Bien sûr, les deux minables seraient interrogés, mais ce serait leur parole contre la sienne. Et même si la police les sermonnait, leur mise en liberté ne ferait aucun doute. Non! Il faut qu’elle trouve quelque chose de malin qui les mette hors d’état de nuire. Elle imagine des plans diaboliques puis les abandonne pour en élaborer d’autres plus astucieux.
Du bruit dans le maison! Le temps a filé sans qu’elle en ait conscience mais ses idées sont plus claires et plus précises. Elle a trouvé une solution. Reste à la mettre en pratique. Il va toutefois lui falloir une bonne dose de courage. Elle saute de son lit et descend rejoindre sa mère qui prépare le repas.
Peu après, Mélie et sa mère entendent la porte d’entrée s’ouvrir, et dans l’encadrement de la porte de la cuisine apparaît le visage souriant de Thomas qui adresse un petit clin d'œil affectueux à sa sœur. Mélie adore son frère comme elle adore ses parents, et ses pensées reviennent aux deux minus qui menacent de leur faire du mal. Bien sûr, ses amis sont très présents dans sa vie d’adolescente et elle aime tous les moments qu’elle passe avec eux. Mais consciente de la menace qui pèse sur sa famille, Mélie prend toute la mesure de l'amour qu'elle lui porte. Elle a peur mais elle est déterminée à aller jusqu’au bout de son plan, même si cela va lui demander beaucoup de cran.
Le soir même, alors que ses parents et son frère sont dans leur chambre, Mélie ne trouve pas le sommeil. Elle ressent le besoin d’agir. Elle décide d’ébaucher la mise en scène de son scénario afin de calmer sa fureur et d’amorcer sa vengeance. Elle descend discrètement l’escalier et se rend dans le bureau de son père dans lequel elle est sûre de trouver un paquet de cigarettes. Elle en glisse une dans sa poche de peignoir et se dirige ensuite dans la salle de bain. Après avoir poussé le verrou, elle ouvre la petite armoire dans laquelle sont alignés les médicaments et autres remèdes que son père, médecin généraliste, a déposés pour répondre aux exigences médicales de sa famille : des antalgiques, des antibiotiques, des compresses et du désinfectant, et aussi des kits de suture indispensables pour recoudre des plaies profondes. Ces kits contiennent non seulement une aiguille et du fil de suture, mais aussi une seringue d’anesthésiant. Mélie prend un kit et le glisse aussi dans sa poche de peignoir. Puis elle regagne sa chambre et soupire en pensant qu’elle a enclenché la mise en application de son plan.

Le lendemain, à l’heure du déjeuner, Mélie quitte le lycée pour se rendre au
supermarché le plus proche. Elle y achète un seau en plastique d’un volume conséquent, et repart ensuite en direction du lycée. Elle sait qu’à cette heure là, elle ne croisera personne, les élèves et les professeurs sont tous en train de déjeuner. Elle profite de ce moment de tranquillité pour aller dans les toilettes remplir le seau d’eau. Puis, au prix de gros efforts - il doit bien peser douze kilos - elle va le déposer dans une petite cour à l’arrière du bâtiment scolaire, contigüe au gymnase. Cet espace réduit est peu connu des élèves du fait de son inutilité et de sa situation lugubre. Il est entouré de murs bétonnés qui empêchent toute infiltration de lumière. De nombreuses planches de bois sont posées contre l’un des murs. Les quelques touffes d’herbes qui parviennent à émerger du sol jonché de vieux gravats ne rendent pas le lieu très accueillant. Et Mélie regagne tranquillement sa salle de cours.
Pendant tout l’après midi, elle planifie sa stratégie, s’efforçant de n’omettre
aucun détail. La voix des professeurs qui se succèdent ne sont pour elle qu’un fond sonore tant son esprit est envahi par son projet. Quand elle voit tous ses camarades se lever et lui adresser un petit salut de la main, elle comprend que les cours sont finis et qu’elle peut rentrer chez elle.
Le soir, dans la quiétude de sa chambre, Mélie cherche dans sa penderie une jupe qu’elle compte bien porter le lendemain. C’est une jupe en jean fermée sur le devant par toute une série de boutons. Munie d’une fine paire de ciseaux, Mélie entreprend de donner des petits coups de lame sur les fils de couture de chacun des boutons de façon à fragiliser leur attache tout en les maintenant fixés au tissu. Puis elle choisit dans sa commode une culotte blanche. Après l’avoir entaillée de quelques millimètres de petits coups de ciseau, elle finit de la mettre en lambeaux en l’étirant et la déchirant de ses deux mains. Finalement, un petit morceau d’élastique permet de maintenir en place la ceinture de la pauvre culotte! Mélie glisse la guenille dans la petite poche arrière de la jupe.
- Voilà, c’est terminé pour ce soir, se dit Mélie, mais le plus dur reste à venir.

Le lendemain, Mélie se rend au Lycée. A l’heure du déjeuner, elle se dépêche de rentrer chez elle où elle sait qu'elle sera seule. Son cœur bat fort et la nausée l'envahit à l'idée de ce qui l'attend. Elle monte dans sa chambre, prend dans le tiroir de son bureau le kit de suture qu'elle avait dissimulé, ainsi que la cigarette et un briquet. Elle s’assied sur son lit et ouvre délicatement la petite boite en plastique. A l’intérieur, la seringue d’anesthésiant. C’est uniquement cela qui l’intéresse. Elle remonte la manche gauche de son chemisier et de sa main droite attrape doucement la seringue pré-remplie. Elle respire profondément, puis enfonce d’un coup sec l’aiguille
dans la peau tendre de son bras. Finalement, ce n’était pas si compliqué! Il s’agit maintenant d’injecter la moitié du produit. C’est douloureux mais Mélie supporte courageusement. Elle réitère l’opération quelques centimètres plus haut. Ca y est, elle s’est injectée la totalité du produit! Elle ressent immédiatement l’insensibilité des deux zones concernées. Elle allume alors la cigarette, aspire quelques bouffées, et lorsque le bout devient incandescent, Mélie n’hésite pas. Elle l’applique fermement sur la première zone anesthésiée. Elle ne ressent aucune douleur, mais elle ne s’attarde pas. Elle ne veut pas garder de cicatrice définitive. Une petite odeur désagréable se dégage de la brûlure et lui provoque une grimace de dégoût. Cela ne l’empêche pas de recommencer l’opération une seconde fois. C’est terminé. Mélie regarde les deux petits cercles rouges qui apparaissent nettement sur sa peau claire.
Ensuite, elle enfile sa jupe en jean. Elle fait en sorte de ne pas tirailler le devant de la jupe afin que les boutons restent en place.
Elle a éteint la cigarette et la met, avec le briquet, dans la poche avant de sa jupe. D’un geste sûr, elle replace la seringue vide dans son étui.
- Je le jetterai dans une des poubelles de la ville en repartant, se dit-elle.
Elle baisse la manche de son chemisier et aère quelques instants sa chambre afin que l’odeur de tabac disparaisse, puis elle retourne au Lycée.
La douleur de ses deux brûlures se réveille peu à peu. Les cours s’étirent en longueur dans l’attente de son rendez-vous avec les deux lascars en fin d’après midi.

Nous y sommes. Elle quitte ses camarades et part en direction du parc. Ils sont déjà là et l’attendent, le sourire aux lèvres.

- Alors, qu’est-ce-que tu vas nous sortir de ton sac, la bourgeoise ? Lui lance l’un d' eux.
- Ce que j’ai apporté, je l’ai caché au Lycée , répond Mélie le plus calmement possible.
- Qu’est-ce-que tu nous chantes ? C’est quoi cette entourloupe ? Tu veux nous la faire à l’envers ? On t’a prévenue, on va te pourrir la vie à toi et à ta jolie petite famille.
- Tais-toi, rétorque Mélie, je ne suis pas en train de vous la faire à l’envers. J’ai pris beaucoup de risques pour vous, alors vous feriez mieux de me suivre jusqu’au Lycée. J’y ai caché quelque chose d’une grande valeur.
- Et pourquoi tu l’as pas sur toi ton quelque chose d’une grande valeur ? Qu’est-ce-que tu nous embrouilles ?
- C’est une toile de Matisse qui appartient à ma grand-mère. Je suis allée la voir hier après midi, et pendant sa sieste, j’ai décroché le tableau du mur, je l’ai enveloppé de papier et je suis allée le déposer dans un endroit protégé du Lycée. Là où il est, personne ne peut le trouver. Je ne pouvais pas le garder chez moi, c’était bien trop risqué, mes parents auraient pu le découvrir.
- Matisse ? Qui c’est Matisse ? Je connais pas moi, et qu’est-ce-que ça vaut ce tableau?
- Vous ne connaissez pas Matisse ? Non mais, vous êtes vraiment des incultes! Matisse est l’un des peintres contemporains les plus prestigieux! Ses œuvres valent une fortune et il ne fait aucun doute que si vous trouvez un acheteur amateur, vous pourrez en tirer beaucoup d’argent, sûrement des centaines de milliers d’euros, peut-être même un million d’euros!
Les deux garçons la regardent sans dire un mot. L’un des deux garde la bouche
ouverte jusqu’à ce que l’information atteigne tout le circuit neuronal. Puis il avale péniblement sa salive et répète bêtement : " un million d’euros"?
Son acolyte semble, lui, pétrifié. En fait, il rêve tout éveillé à la façon dont il va pouvoir profiter de cette richesse inespérée. Toutefois, une petite alarme sonne dans sa tête et il parvient à articuler :
- Elle va s’en rendre compte ta grand-mère, elle va rameuter les flics, et toi tu finiras par cracher le morceau !
- J’y ai réfléchi aussi, mais ça ne se passera pas comme ça. Ma grand-mère perd la tête, elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Avant qu’elle se rende compte de la disparition de son tableau, il se passera du temps et alors plus rien ne pourra me relier à l’affaire, et vous encore moins. Quant à mes parents, ils ne vont presque jamais la voir. Alors avant qu’ils s’en aperçoivent, il va se passer du temps. Et quand ça arrivera, je pourrais toujours suggérer que ma grand-mère a donné son tableau à n’importe qui dans un moment de délire sénile. Et dans ce cas, même la police n’aura aucune piste sérieuse à suivre. Maintenant, je suis impliquée autant que vous dans ce vol et je n’ai aucun intérêt à vous dénoncer puisque je me dénoncerais moi-même!

Mélie a donné à son argumentation le ton le plus convaincant possible. Sa grand-mère n’a jamais possédé la moindre œuvre d’art et surtout, elle n’a jamais perdu la tête. C’est au contraire une femme pleine d’esprit qui rencontre sa famille régulièrement.
Mélie regarde les deux abrutis et comprend qu’ils ont mordu à l’hameçon.
- Vas-y, conduis-nous jusqu’à ton trésor, et fais gaffe à toi si tu nous as raconté des conneries.

Arrivés devant le lycée, il reprend la parole et ajoute :
- Maintenant, tu vas chercher le tableau et nous, on t’attend là.
Mélie avait prévu qu’il dirait ça et elle part en approuvant d’un hochement de tête.
Arrivée dans l’enceinte du lycée, elle se précipite dans les toilettes de l’établissement. Elle se débarrasse de son slip et enfile rapidement la loque qu’elle avait glissée dans la poche arrière de sa jupe. L’élastique indemne lui permet de la maintenir à peu près autour de sa taille. Elle ressort rapidement puis passe discrètement devant le bureau vitré de la proviseur, Madame Vivero. Ouf! Elle est bien là, assise à son bureau et absorbée dans la lecture de documents. Mélie baisse la tête afin de ne pas être repérée. Plus tôt dans l’après midi, elle a mémorisé sur son téléphone portable le numéro inscrit sur la porte du bureau. Elle suit le couloir étroit qui mène à l’arrière du bâtiment et se retrouve devant la porte permettant l’accès à l’endroit où elle veut attirer les deux crétins. Elle glisse sous la porte un petit tasseau de bois qu’elle a trouvé parmi les gravats qui jonchent le sol afin de bloquer l’ouverture puis se dépêche de rejoindre les deux complices.
- Je n’ai pas réussi à ouvrir la porte qui donne sur l’arrière du lycée. Je crois qu’elle est fermée à clé, dit-elle d’une voix tremblante, il faut que vous veniez avec moi. Vous, vous aurez la force de l’ouvrir, la serrure n’a pas l’air solide.
- Ah, merde, on peut pas rentrer là-dedans, y’en a peut-être qui nous reconnaitraient et qui pourraient donner l’alerte.
Mélie comprend alors qu’elle ne doit pas être la première victime de ces deux racketteurs et se réjouit intérieurement du mauvais tour qu’elle est en train de leur jouer.
- Ne vous inquiétez pas, tous les élèves sont partis à cette heure là, il ne reste que les personnes qui font le ménage. Allez, venez, vous n’allez pas laisser tomber maintenant, je me suis donnée assez de mal!
- Ok, on y va, mais ne t’avise pas de nous berner, tu pourrais le regretter.
- Qu’est-ce-que j’y gagnerais ? Vous avez décidé de me pourrir la vie et c’est le seul moyen pour que vous me fichiez la paix une bonne fois pour toutes, répond Mélie en adoptant un ton qu’elle espère convaincant.
Visiblement, ils ont l’air convaincus car ils emboitent le pas de Mélie et suivent le chemin qu’elle a emprunté quelques minutes auparavant. Ainsi qu’elle le pensait, ils ne croisent personne. Arrivés devant la porte fermée, l’un des deux baisse le regard et aperçoit le tasseau de bois. Il regarde Mélie avec tout le mépris dont il est capable et la bouscule méchamment.
- Pauvre idiote, t’as pas vu qu’y a une cale ?
Et il se baisse pour la dégager. Il ouvre alors la porte et tous les trois se retrouvent dans le petit enclos. Les deux garçons regardent tout autour d’eux et leur expression ne reflète que du vide. Ils voient les nombreuses planches de bois posées contre le mur de briques, puis leur regard se pose sur le seau d’eau posé au sol.
- C’est quoi ce bordel, il est où ton tableau de Mitasse ?
- Matisse, pas Mitasse, lui dit Mélie. Je l’ai caché entre les planches de bois, là, contre le mur.
Intrigués et pressés de régler cette affaire, ils se dirigent tous les deux vers les planches et commencent à les déplacer. Elles sont lourdes et encombrantes, ce qui détourne momentanément leur attention. Mélie doit maintenant agir très vite. Le succès de sa stratégie repose sur un enchaînement rapide et maitrisé des évènements. Elle s’accroupit subitement au pied du mur opposé en leur tournant le dos et leur dit d’une voix hachée :
- Je crois que je vais vomir, je ne me sens pas bien.
Et tous les deux se mettent à rire de bon cœur tout en continuant de déplacer les planches.
Mélie, tout en simulant les hoquets précédents un vomissement, sort de sa poche son téléphone portable. Ses cheveux dissimulent l’appareil. Elle actionne discrètement le numéro de la proviseur qu’elle a enregistré quelques heures auparavant. Celle-ci décroche à la première sonnerie.
- Deux types me séquestrent à l’arrière du lycée, dans la petite cour
contigüe au gymnase.
Mélie a chuchoté entre deux hoquets simulés, de façon à ce qu'ils ne l'entendent pas
parler, tout occupés qu’ils sont à trouver leur toile de maître. Elle attend quelques secondes pour être sûre d’avoir été entendue.
- J’appelle la police, répond Madame Vivero, et j’arrive tout de suite.
Mélie raccroche aussitôt et dissimule son téléphone. Elle se relève, sort de sa poche le mégot de cigarette et le briquet et les jette sur le sol. Puis, elle ôte promptement son chemisier qui va rejoindre le mégot et le briquet. Les deux garçons stupéfaits cessent instantanément leur besogne et l’un d’eux lui lance d’un ton goguenard :
- Qu’est ce qui te prend, t’as trop chaud ?
Tous les deux la reluquent en ricanant niaisement. Mais Mélie ne leur prête aucune attention, absorbée par le fait de n’omettre aucun détail. Cette mise en scène ne doit pas durer plus de quelques secondes. Elle tire sur le devant de sa jupe dont tous les boutons cèdent un à un, comme prévu. Seul le bouton de la taille résiste, si bien que Mélie se retrouve quasi dénudée : en soutien-gorge, la jupe découvrant ses jambes nues et laissant apparaître la culotte en pièces.
- T’es dingue, qu’est-ce que tu fous ? T’as pété un câble, rhabille toi vicieuse, on n’est pas là pour ça.
Vite, il faut faire vite !
Mélie se précipite vers le seau rempli d’eau, s’accroupit et s’immerge intégra-
lement le visage, faisant s’élever dans l’air des petites gerbes d’eau qui éclaboussent les deux garçons médusés. Ils comprennent aussitôt que quelque chose ne tourne pas rond et s’élancent vers Mélie le regard méchant et l’expression inquiète. Chacun la saisissent violemment sous les bras et la secouent dans tous les sens, laissant libre cours à leur exaspération. Mélie a le visage dégoulinant d’eau. Ses cheveux trempés sont plaqués sur ses joues. Elle offre une image pitoyable. C’est à cet instant que s’ouvre la petite porte et qu’apparait la proviseur accompagnée de deux hommes charpentés que Mélie reconnait. Ce sont deux personnes chargées de l’entretien technique.
Tous comprennent que l’affaire est grave. Madame Vivero se précipite vers Mélie et la recouvre de son gilet qu’elle vient de retirer. Les deux agents techniques se ruent sur les délinquants, les ceinturent méchamment malgré leurs gesticulations.
- Petits salopards, qu’est-ce-que vous lui avez fait ? hurle l’un d’eux.
- Mais on lui a rien fait, elle est complètement dingue. C’est elle qui a retiré ses frusques pour faire croire je sais pas quoi !
Mélie se met à grelotter et fond en larmes dans les bras de la proviseur.
- Regardez ce qu’ils m’ont fait, dit-elle en montrant les deux marques de brûlure sur son avant-bras. Ils ont voulu me punir de ne pas leur avoir obéi, de ne pas avoir voulu leur donner de l'argent. Ils m’ont maintenu la tête dans l’eau pendant un temps interminable. J’ai cru que j’allais mourir noyée. Et après, ils m’ont arraché mes vêtements, poursuit-elle en sanglotant. Si vous n’étiez pas arrivés, ils m’auraient violée, c’est sûr !
- C’est pas vrai, elle raconte n’importe quoi, on n’a jamais fait tout ça, c’est pas vrai, c’est une menteuse !
- Et tu crois que je me suis fait ça toute seule ? hurle Mélie en exhibant son bras. Regardez, poursuit-elle en s’adressant à la proviseur, ils ont laissé leur briquet et leur cigarette parterre.
Madame Vivero qui paraît bouleversée par la situation s’adresse aux deux voyous :
- Vous allez le payer cher, des types comme vous ne méritent aucune indulgence. J’espère qu’on va vous enfermer pour longtemps.
Puis, s’adressant à ses employés, elle ajoute :
- Maintenez-les fermement, la police ne va pas tarder à arriver.
Et, alors que les deux garçons se mettent à vociférer et s’égosiller, Mélie leur lance un regard chargé d’aversion et de rancune. Elle a réussi, son plan a fonctionné, sa vengeance est consommée. Un léger sourire passe sur ses lèvres et il lui vient en tête un proverbe qu’elle a lu quelque part et qu’elle n’imaginait pas aujourd’hui aussi
approprié : « Quand les brebis enragent, elles sont pires que les loups ».
Puis, entrainée par Madame Vivero qui l’entoure de ses bras aussi affectueusement que possible, Mélie traverse le couloir et se dirige au devant des policiers, prête à maintenir ses déclarations avec toute la conviction dont elle est capable......

Mélie n’a jamais modifié sa version des faits et personne n’a douté de sa parole. Elle a d’abord été conduite à l’hôpital où il a été constaté qu’elle avait été victime de brûlures de cigarette et qu’elle avait subi un choc psychologique important.
Elle a rassuré sa famille, arrivée rapidement sur les lieux, en se montrant forte et capable de surmonter cette épreuve.
Aux policiers qui l’ont interrogée à plusieurs reprises, ainsi qu’au juge chargé d’instruire l’enquête, elle a relaté le même scénario : le racket des deux délinquants et son refus de coopérer qui a aboutit à son agression. Elle a eu réponse à tout :

- Comment les deux délinquants ont-ils pu l’emmener dans cet enclos sans qu’elle n’oppose la moindre résistance ?

Rentrant chez elle l’après midi de l’agression, ils l’ont rattrapée en chemin et l’ont menacée avec ce qu’elle croyait être un pistolet. Ils l’ont ainsi conduite sous la contrainte jusqu’au lycée en la serrant de près, l’un d’eux braquant "l’arme" dans son dos sous un blouson jeté sur ses épaules. Il était trop tard lorsqu’elle s’est aperçue que l’arme n’était en fait qu’un tasseau de bois que l’on pourrait certainement retrouver sur place !

- Et comment avait-elle réussi à téléphoner à Madame Vivero en présence de ses agresseurs ?

Lorsque l’un d’eux est allé remplir le seau d’eau, l’autre faisait le guet dans le couloir, lui laissant quelques secondes pour joindre la proviseur !

- Comment s’expliquait-t-elle le lieu de son agression ? Un lycée n’est pas l’endroit idéal pour deux crapules voulant commettre leurs méfaits.

Ils connaissaient bien ce lycée, ils avaient déjà quelques victimes dans l’établissement. Et il n’était pas très difficile pour eux de se mêler aux autres jeunes pour déambuler dans les couloirs et y découvrir les endroits les moins surveillés. De plus, son agression avait eu lieu en fin d’après midi, moment où il n’y a que très peu de monde dans l’établissement.

L’enquête permit de conclure que Mélie n’était pas la seule victime des deux racketteurs. Plusieurs élèves vinrent spontanément témoigner dans ce sens, soulagés et libérés de la peur qu’ils avaient de porter plainte. Face à tous ces témoignages concordants, les deux délinquants ne réussirent jamais à faire entendre leur voix. Lors de leur procès un an plus tard, Mélie ressentit une incroyable satisfaction en entendant le verdict : cinq ans de prison ferme pour agression, actes de barbarie et tentative de viol.

A présent, elle pouvait redevenir la gentille brebis qu’elle avait toujours été, sachant qu’elle était capable de se défendre et de défendre ses proches grâce à son habileté à contourner les règles pour attaquer ses agresseurs, devinant leur faille et s’y engouffrant sans état d’âme.
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