Quand il y a un peu de piquant

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29 ans, écrit de tout, à partir de rien  [+]

Il existe à Disketcity un petit restaurant, «Coup de Foudre», réputé pour y faire des rencontres intéressantes. Après un premier rendez-vous dans ce lieu public, beaucoup de couples ont fini mariés à l'hôtel de ville de l'Unité Centrale à tel point que le taux d'unions maritales a explosé de 665,9 % l'an dernier.
La ville s'est libérée de l'humain, il y a une centaine d'années de cela. Depuis, la technologie règne en maître et les disquettes, cassettes, CD-roms, disques durs, et clés USB tentent de cohabiter dans la joie et la bonne humeur. De fait, plusieurs couples peuvent se former sans aucun jugement social. Chacun peut avoir la puce qui palpite pour qui il veut et personne n'a son mot à dire. L'amour est la chose la plus naturelle qui soit.
Il faut dire que la vie est paisible à Disketcity. Une telle harmonie n'a jamais été trouvée depuis le début de l'Humanité. A l'époque, on aurait jugé, sous prétexte de la différence d'âge, les cassettes qui se mettent en couple avec les clés USB. Autrement, les unions entre les disquettes et les CD-roms auraient été mal perçues car les deux technologies font partie en quelque sorte de la même famille. Enfin, les disques durs et les clés USB n'auraient pas le droit de s'aimer parce que leur technologie est similaire dans leur genre. Désormais, la tolérance est de mise et le bonheur se fait ressentir dans toutes les rues de la ville.
Aujourd'hui, au «Coup de Foudre», les disquettes ont vêtu leur plus bel habit de serveurs pour un événement bien spécial. En effet, El Ectric, le gérant du restaurant, a annoncé la veille au soir une grande soirée speed-dating prévue le lendemain. El, une disquette d'une cinquantaine d'années, est accoutumé aux annonces impromptues dans l'optique d'attirer une foule de clients en faisant parler de lui et de son établissement. Le bouche à oreille est important à Disketcity. Les rumeurs se propagent à la vitesse du son par des ondes puissantes Wifi et Bluetooth. La légende virtuelle raconte que l'on utilise le Wifi pour la diffusion des bonnes nouvelles et le Bluetooth pour les plus mauvaises. Étant donné que les habitants crient des «oui» à maintes reprises lorsqu'ils sont ravis et qu'ils deviennent aussi bleus que des caries en cas de contrariété, tout s'explique parfaitement.
Maintenant que les disquettes-serveurs sont en tenue, le speed-dating peut commencer.
Afin de mettre les clients à leur aise, El a demandé à ce que l'on serve sur chacune des tables des octets beurrés et quelques volts au gingembre. Toutes les tables sont disposées de sorte à favoriser le tête-à-tête. Il a même pensé à créer quelques hologrammes d'étincelles électriques qui planent dans les airs pour une ambiance plus intime et romantique.
C'est ainsi que le jeune Bit et la téméraire Avi se croisent pour la première fois. Le jeune disque dur externe a senti sa puce battre de plus belle au moment où Avi, la clé USB au charme magnétique, s'est approchée de lui.
— Monsieur Ectric m'a dit que je pouvais m'asseoir ici. Vous n'y voyez pas d'inconvénients, n'est-ce pas, Monsieur...
— Appelez-moi Bit. Et asseyez-vous, je vous en prie.
En prononçant ses mots, le jeune D.D.E se lève, recule la chaise d'Avi et la laisse s'asseoir confortablement avant de rapprocher cette même chaise de la table autour de laquelle ils s'apprêtent à dîner.
— Des octets beurrés, vous en voulez ? propose le galant.
— Je vais plutôt jeter mon dévolu sur les volts au gingembre. J'aime quand il y a un peu de piquant... dans mes repas, se justifie la clé USB en affichant un petit air malicieux. Et, soit dit en passant, je m'appelle Avi.
Le disque dur externe exécute une révérence des plus respectueuses avant de poursuivre leur conversation culinaire :
— C'est regrettable qu'il n'y ait pas un peu de sauce bolognaise. Qu'est-ce que j'adore les octets à la sauce bolognaise !
— Je les préfère à l'arrabiata ou au piment rouge parce que, comme je le disais tout à l'heure...
— Vous aimez quand il y a un peu de piquant, achève Bit avec enthousiasme.
Avi ne peut contenir un petit sourire. Pour autant, beaucoup de ses prétendants ont soutenu la connaître mieux qu'elle ne se connaissait elle-même. Cette approche est devenue tellement clichée qu'un léger sourire est la seule réponse qu'elle est capable de donner sans paraître désagréable.
En vérité, elle n'avait aucune envie de sortir ce soir. Mais ses colocataires USB avec qui elle partage un tiroir dans un magasin d'informatique l'avaient convaincue d'au moins tenter sa chance. Elle n'était pas du genre à être obsédée par la recherche de l'amour. À vrai dire, elle voulait juste que ses amies la laissent tranquille et elle était prête à payer le prix d'un speed-dating pour cela.
— Vous croyez en l'amour, mademoiselle Avi ? demande son prince attitré pour la soirée.
Bit aime la philosophie. Et il y a un concept qu'il n'a jamais réussi à comprendre : l'amour. Toute sa vie, il a grandi seul, n'a jamais aimé personne et, pour autant qu'il sache, personne ne l'a jamais aimé. Pour lui, il s'agit d'une véritable question existentielle et non pas d'une vulgaire tentative de séduction.
— Pour tout vous dire, j'ai énormément lu sur le sujet. À l'Université Serial Bus, certains de mes professeurs nous avaient fait lire le Traité de l'Amour Informatisé et c'était...
— Vous avez lu le T.A.I ? fait le disque dur externe, incrédule.
— Pourquoi trouvez-vous cela étonnant ? s'offusque-t-elle à moitié.
— D'après ce que l'on raconte, il fait plus de quatre millions de nano-pages et il faut plusieurs vies pour parvenir jusqu'au point final.
La jeune clé s'amuse de la réaction du disque dur. À en croire son regard, elle est une passionnée des livres, plus précisément des traités amoureux qui se lisent sans fin. Il a tort sur toute la ligne : on l'avait forcée à lire cet ouvrage, c'était la seule condition pour obtenir son diplôme universitaire.
— Mon cher Bit, une vie est suffisante pour lire le T.A.I. Les bruits qui courent sont faux... Le traité ne fait qu'un giga de pages et en un semestre, je vous assure que cela se lit facilement. Même quand on ne croit pas en l'amour.
— Vous n'y croyez donc pas ?
— Que j'y croie ou pas, là n'est pas la question. Le traité est resté l'une de mes lectures les plus intéressantes. Je n'ai tout simplement pas aimé que l'on me force la main pour que je découvre toutes ces théories, voilà tout...
Bit fait une moue d'approbation, hésitant à la relancer sur ces fameuses théories. Il meurt d'envie d'en savoir davantage. La clé USB a su éveiller pleinement sa curiosité et le son de sa voix l'enchante et l'émerveille au plus haut point.
Mais le détail de l'ouvrage réputé inaccessible devra attendre puisqu'El a décidé d'interrompre la soirée pour effectuer un de ses discours dans lequel il remercie tout le monde d'être venu, souhaitant à tous une longue vie de bonheur et pleine d'amour.
Le D.D.E croit voir la jeune Avi lui faire un clin d’œil. Ignorant s'il vient de rêver ou si elle cherche vraiment à devenir complice avec lui, il décide d'attendre la fin de la soirée pour être fixé sur la question. En attendant, le contenu du traité l'intrigue vraiment et cela lui permet de se laisser porter par la voix enchanteresse de la clé :
— On retrouve quel type de théories dans le T.A.I ?
— Vous ne lâchez jamais l'affaire, n'est-ce pas ?
Bit confirme sans honte et attend patiemment la réponse à sa question. Cette réponse ne vient pas tout de suite. El annonce l'arrivée d'un nouveau plat jamais servi nulle part ailleurs d'ici la fin de la semaine. Non sans insistance, il suggère aux clients de se tenir informés et de réserver une table au plus vite afin de goûter à cette dernière merveille culinaire. La clé USB et le disque dur externe remarquent une disquette à leur gauche qui en salive littéralement d'avance. Il faut dire que c'est toujours quelque chose de voir une disquette saliver. Leur bave est à la fois épaisse et très moussue. Ce n'est pas un spectacle à voir lorsque l'on se rend à un speed-dating et que l'on profite d'une charmante compagnie.
— Je vous conseille fortement de vous procurer un exemplaire à la bibliothèque numérique de Disketcity. Il m'est impossible de vous résumer un giga de pages en une soirée...
— Essayez, s'il vous plaît... Un bref résumé ! Après, promis, je ne vous perturbe plus avec le traité et l'on pourra discuter de tout autre chose.
Alors qu'elle peine à trouver ses mots, Bit sent tous ses circuits imprimés frétiller comme jamais. Il ignore la signification qui se cache derrière ce phénomène mais sa puce bat de plus en plus la chamade. Certains recoins de son disque transpirent quelque peu, une sensation de moiteur s'empare de lui. Des papillons semblent voyager sur toutes ses nervures neuronales.
— Le traité part du principe que l'amour naît au moment où notre cœur de ferraille se met à s'emballer.
Entendre la douce voix mélodieuse d'Avi prononcer ces paroles sur le ton le plus sérieux qui soit le déconnecte de la réalité l'espace de quelques secondes. Le pauvre disque dur externe a l'impression d'avoir frôlé de près le formatage. Cela aurait entraîné une suppression complète de sa personnalité ainsi que de son identité, telle une mort subite instantanée.
— Dès les premiers sentiments, toute la machine se détériore légèrement, entraînant quelques dysfonctionnements au niveau de la carte-mère ou d'un des circuits imprimés, si ce n'est plusieurs. Et certains ont relevé des irrégularités dans les battements de la puce greffée en nous. D'après ce livre, ce sentiment peut être dangereux s'il n'est pas surveillé de près par un professionnel.
La panique s'empare de chacune des connexions de Bit. Est-il possible qu'il soit en train de tomber amoureux en ce moment-même ? À en juger par l'impassibilité d'Avi, le sentiment est loin d'être réciproque. Elle donne tellement l'impression d'être charmante et inaccessible, en paix avec un célibat parfaitement assumé.
Pour oublier tous ces sentiments nouveaux et son trouble grandissant, le disque dur se focalise sur les hologrammes d'étincelles électriques. Au fond de la salle, il aperçoit même une cheminée holographique crépitant à feu doux de manière intimiste. Il n'y a rien à faire : cette soirée, toute cette ambiance le tuent à petit feu !
— Ensuite, y est développée toute une partie autour de la tolérance de l'amour informatisé. On peut découvrir dans ces pages l'historique des traités amoureux, les premières unions informatisées et enfin, l'ouvrage nous donne à voir toute une réflexion sur les joies et les bonheurs de la vie à deux. Avec ceci, également une mise en garde sur le fait de ne pas se perdre soi-même dans le couple, dans les connexions de son conjoint.
Avi ne remarque pas tout de suite l'état d'anxiété dans lequel se trouve son voisin de table.
— Pour moi, l'amour reste un concept mais un concept intéressant et passionnant depuis que la technologie a pris le pas sur l'humain. J'aime cette idée de paix et de sérénité même si personnellement, je ne crois pas cela possible pour tous les individus.
C'est alors que le disque dur externe manque de s'évanouir et de tomber de sa chaise. Affolée, la clé USB se lève et vient à son chevet. Pendant qu'El fait tout pour dissimuler l'incident auprès des autres participants du speed-dating afin que la soirée ne s'achève pas précipitamment, Bit reprend connaissance et a frôlé le formatage pour la deuxième fois de la soirée :
— Je... Je...
— Économisez vos forces, monsieur Bit. Quelques octets liquides et il n'y paraîtra plus. Vous avez dû vous déshydrater... Avec cette histoire de traité qui vous a obsédé, vous en avez oublié de vous hydrater !
— Je... Je...
— Chut... Ne vous inquiétez pas, on va bien s'occuper de vous.
Emmené dans un recoin des cuisines du petit restaurant, le disque dur externe reprend quelques couleurs.
— Je... Je... Je crois que j'ai envie que vous vous connectiez à mon port USB...
Avi affiche immédiatement un air choqué. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le D.D.E ne perd pas le nord de la boussole.
— Non, ma chère... Vous vous méprenez sur mes intentions. Je ne voulais pas dire ça comme ça... Mais je... Je crois que... Arf...
Durant le silence qui s'ensuit, tous deux se regardent les yeux dans les yeux. Ils se rapprochent l'un de l'autre et Bit a l'impression que leur regard se fait de plus en plus intense comme si de véritables étincelles remplissaient les cuisines.
— Je crois que je tombe amoureux... Je ne sais pas... Je n'ai jamais connu ça auparavant... Oh ! Mon Dieu ! Je me meurs, ma chère Avi. Je me meurs, j'en ai bien peur...
Stoïque, la clé USB envisage toutes les options qui se trouvent en ce moment-même à sa portée. Fuir ? Répondre favorablement à cette déclaration ? Le rejeter ? Étant donné qu'il est mal en point, le rejet en bonne et due forme n'est pas à envisager.
— Il faut vous emmener à l'hôpital. Si c'est la première fois que cela vous arrive, il faut à tout prix qu'un médecin numérique surveille votre état. Je ne voudrais pas avoir votre formatage sur les bras, monsieur Bit...
Ainsi, la clé USB prend le D.D.E sous son aile, sort du restaurant et s'approche de la charrette-taxi la plus proche, en direction de l'Hôpital Numérique.
— D'après le T.A.I, je pense que vous n'en êtes qu'aux premiers symptômes et que vous n'allez pas mourir formaté de sitôt. Ne vous inquiétez pas ! Une fois que je vous aurai déposé à l'Hôpital, vous n'entendrez plus jamais parler de moi et vous vous rétablirez bien vite. Votre puce sera sans doute un peu brisée mais vous vous en remettrez !
Même après sa sortie d'hôpital, Bit n'avait jamais su si ces paroles le réconfortaient ou le blessaient car, après tout, il avait vécu là son premier coup de foudre et sa première déception amoureuse et cela avait bien failli le tuer.
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Marguerite A · il y a
En regardant vite, cette œuvre me rappelle "Les choses voient" d'Edouard Estaunié, où il est question de meubles qui s'expriment.