Puisqu'il faut vivre

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Chroniqueur de mes délires introspectifs. Glorificateur de mon oméga instinctif. Amoureux du brut, du brutal et du sensitif  [+]

Ecran noir.
En fond sonore, des voix se mélangent dans une douce cohue ibérique.
Apparition sur le moniteur : une ruelle resserrée.
Nouvel écran noir.
Un interphone bipe, des battants basculent lourdement.
La caméra s’allume à la première personne et s’engage dans un lent travelling pour monter les escaliers en colimaçon.
Au troisième étage, l’image se stabilise.
Un poing cogne sec et la porte s’ouvre à la volée.
Erwan est là, accompagné de son sourire intarissable.

Erwan, c’est mon frelot d’enfance, le sale gosse avec lequel j’ai découvert que la vie était une aventure et qu’il valait mieux prendre des risques que de rester mollasson, quitte à s’y briser quelques chicots. C’est avec lui que j’ai construit mes premières cabanes, que j’ai arpenté les bois à longueur de journée, que j’ai pissé dans la boîte aux lettres de mes cons de voisins, que j’ai vidé mes premières canettes, que j’ai fait mes plus belles conneries et que j’ai connu mes plus franches suées.
Bref, c’est avec lui que j’ai appris comment m’abandonner à vivre.
Mais les existences sont autant de chemins sinueux qui oscillent et basculent dans toutes les directions ; aussi cela faisait-il quelques temps que nous nous étions perdu de vue avec mon grumeau de cœur. Pour tout dire, notre dernière vraie rencontre remontait déjà à près de trois ans, lors d’un périple d’un mois dans les Alpes italiennes – à l’arrache, cela va s’en dire. Et il me tardait de remettre le couvert, de me relancer pleine balle sur le grand-huit accidenté de l’expédition.

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Les années passent, les fronts s’allongent, les cuirs se durcissent, les routes se pavent d’expériences bien différentes, et pourtant, chaque fois que je retrouve Erwan, j’ai l’impression que la vie me projette mon alter égo. Non pas que nous soyons identiques sous tout rapport. Bien au contraire, à bien des points de vue, nous sommes même opposés. Mais nos dynamiques suivent un cours analogue, comme si nos vivacités fondamentales étaient accordées sur le même diapason. Je retrouve en lui ma passion essentielle, mon désir existentiel. Et chaque fois que nous bouffons la vie ensemble, je sens mes batteries pulmonaires se recharger.

Ce qui nous lie c’est la véhémence qui tapisse le fond de notre bulbe, c’est la vigueur dogmatique avec laquelle nous nous employons à vivre. Déjà gosse, nous étions deux boules nerveuses, émulatives l’une de l’autre, courant dans tous les sens comme des coqs étêtés. Sans vraiment que nous sachions pourquoi, il nous fallait déceler le jeu dans la moindre parcelle de l’existence, et ce avec tout le sérieux qu’il incombe à une telle mission.

Bien sûr, depuis lors, nous avons vieilli, mûri, nous nous sommes métamorphosés et même un temps perdus. Nous avons chacun emprunté des chemins qui nous étaient propres et qui nous ont burinés au plus profond de nous mêmes. J’ai croqué le monde par le voyage, j’ai exalté mon univers métaphysique par les études, l’art et les lectures, j’ai galvanisé mon abomination de l’ordre et de la norme en fréquentant les milieux militants, j’ai ouvert mon champ des possibles par la parole, le verbe, la poésie. Il serait même peut-être plus juste de retourner le constat et de dire que ce sont toutes ces épreuves, tout ce vécu, toutes ces pratiques, toutes ces rencontres qui ont déterminé en moi les aspirations que je crois désormais miennes. Le voyage m’a amené à vouloir engloutir le globe, l’art et les bouquins ont gravé leurs paysages idéels sur mon rhizome cognitif, mes camardes activistes m’ont instillé en intraveineuse la fièvre de l’autonomie et les mots nouveaux m’enseignent à dire l’indicible. Quant à Erwan, son sentier ontologique est tout autre. Le sport intense et extrême a bâti sa carcasse de roc, ses aventures avec les grimpeurs hispaniques lui ont communiqué la frénésie pure et fraîche de la liberté, ses heures passées en cuisine ont imprimé sur sa pilosité interne un rapport gastronomique à l’existence, les grands espaces l’ont initié à une appréhension du monde plus sereine, plus introvertie, plus grandiose. Et encore, tout ce que j’expose là est schématique, simplificateur, puisque le plus petit territoire de notre carte existentielle, la plus petite ramification de notre itinéraire nous a construit.
C’est ainsi que je devins extravagant, bavard, préoccupé, enflammé, exalté, souple et fuyant quand Erwan s’imposa comme solide, puissant, placide, confiant, mesuré, bienheureux, paisible et vigoureux.
Mais malgré ces différences de caractères, de corps, de désirs, et que sais-je encore, il restait en nous un invariant enfoui au plus profond, un cliquetis resté intact. Nous étions passés par deux pétrins différents, ce qui avait fait naître deux formes distinctes, et pourtant la force à l’origine de ces deux vies demeurait identique. L’élan enclenchant l’organisme, celui-là même qui faisait de nous deux des grumeaux de fortune, était toujours là, girotant plus vite que jamais dans le tréfonds de nos cellules stomacales.

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Les voix mielleuses d’Angus et Julia Stone alliées à la conduite peinarde d’Erwan m’irritaient tout autant qu’elles me berçaient. Je me sentais irrémédiablement happés dans les affres léthargiques du roupillon alors que j’étais excité comme une puce sur un clébard crados à l’idée des pérégrinations qui nous attendaient. Nous avions décidé, plus ou moins sur un coup de tête, de prendre la route des Pyrénées espagnoles pour arpenter les sentiers montagneux enneigés et ce plan continuait de faire bouillonner mon sang. Pourtant, j’étais là, à deux doigts de pioncer sur ce vieux siège inconfortable.
Je résistai un temps au flottement hypnotique du carrosse à mémé puis cédai au voile obstruant du dodo.

Mes mains sont comme métamorphes et contiennent un nombre inouï de doigts, ce qui me permet de coller à la paroi comme l’homme-araignée. La moindre aspérité de la roche est ressentie avec précision par mes phalanges qui les épousent avec souplesse. Je me sens vite extrêmement léger et me mets à évoluer sur la falaise par petits sauts. C’est tellement facile la grimpe. Hop, hop, hop, un bond par-ci un bond par-là. Salut petit rongeur, salut grand aigle royal. AHAHAH. Je pouffe comme un ouf et continue à rebondir félinement sur la rocaille. J’ai la bidoche qui toupille en force et c’est un méga kiffe.
Mais putain elle est où la corde ? Prise de conscience brusque. Après la rigolade, le gros flippe. Je me rends soudainement compte que je ne suis pas assuré. Pas de baudrier, pas de longes, nada, que tchi, à poils sur le mur. D’un coup, mes mimines se mettent à glisser, je n’ai plus de prise. Je suis salement dans la merde. Une balle de plomb se fiche dans le fin-fond de mes tripailles. J’essaie tant bien que mal de serrer les pinces, de m’agripper à la paroi mais c’est peine perdue et je me casse la gueule.
Suspension corporelle. Chute qui soulève l’estomac. Apnée de panique.

Pfou ! Réveil brutal.
Grande inspiration.
Whouah.
J’avais la bouche toute pâteuse. Erwan était plié à côté. « Bah alors on a le sommeil agité ? Un coup tu pètes de rire comme un débilos et après tu te mets à gémir comme une truie. Tu t’es fait attaquer par un yéti ? ». Presque

Nous nous arrêtâmes pour faire le plein et acheter quelques provisions histoire d’alourdir encore un peu nos paquetages de mules. Puis je pris le volant. Allez, fini de blaguer. TSR Crew à fond sur la sono, les pneus tendres de l’AX crissant sur la chaussée, ma tête ricochant au rythme des baffles et un gros smile illuminant ma ganache. J’étais enfin dans mon élément.
L’odyssée effervescente pouvait débutée, j’étais chaud patate.

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« Tu vois, les philosophies orientales partagent toute l’idée que les éléments se placent toujours sur un continuum et que la binarité n’est qu’une illusion. Il y a bien des pôles mais qui ne sont là que comme indicatifs des limites du monde ; tout ce que le cosmos contient prend place entre les pôles. Du coup, pas de Bien, pas de Mal, pas d’Esprit pur, pas de Corps pur. C’est incroyable de voir que pendant des siècles toute la civilisation chinoise a pensé en termes continus, organiques et circulaires alors que nous, en Occident, on est restés québlo sur une vision dualiste et progressiste des choses. Et c’est pour ça que je kiffe la sagesse orientale. Mais après, il ne faut pas non plus l’idéaliser sous peine de tomber, comme la plupart des hippies, dans des délires ésotériques et sectaires. Parce qu’en réalité, ces philosophies, elles sont bien souvent doctrinaires, voir dogmatiques. Ok, il y a plein de bonnes choses à prendre, mais dans le fond elles entendent toutes te montrer le bon chemin. C’est le sens étymologique du Tao d’ailleurs. Et qu’est ce que c’est la bonne route pour les taôistes ? Bah c’est juste de se replier sur soi-même, de ne pas se poser de questions, de devenir béat et de glisser progressivement dans le néant. Super comme projet : devenir une loque. De bons vieux nihilistes purs et durs. Et pour les bouddhistes ? C’est pas vraiment mieux. Ce qu’ils défendent c’est une neutralisation totale de ton être pour le fondre dans l’universel. Du coup, pas de positif, pas de négatif, pas de plaisir, pas de souffrance, que de la modération, du fade, jusqu’à parvenir au nirvâna où tu n’es plus un individu mais l’unité du cosmos. C’est quand même un gros bourrage de crâne ascétique qui te fait croire, dans les deux cas, que la vie ne vaut pas vraiment la peine d’être vécue telle quelle, que rien ne sert de s’activer et de se battre, qu’il suffit de laisser faire et d’attendre la rédemption. Ca schlingue sec ! Au final, il n’y a que le confucianisme qui ne s’empêtre pas dans une posture transcendantale. Mais qu’est ce qu’il te dit ? Soit comme le monde social attend que tu sois et tout ira bien. Putain, mais c’est un délire le monde oriental, il faut toujours laisser faire les choses et accepter le statu quo... »

A croire que la marche a une vertu volubile sur moi. Depuis des heures, ça s’écoulait de ma gorge en une cascade intarissable, une faconde nébuleuse impossible à stopper. Je ne savais pas vraiment si Erwan prêtait une oreille attentive à mes déblatérations philosophiques, mais il avait au moins la gentillesse de me relancer régulièrement par une ou deux questions.

Et puis, ce moment vint où la splendeur du paysage l’emportât sur mon verbiage. Aussi fermai-je sec mon clapet face au spectacle.
Nous surplombions la combe brumeuse de toute notre hauteur, le soleil de décembre tapant nos trombines avec ardeur. Il nous fut soudain impossible de percevoir le monde du dessous tant une purée de pois épaisse, la pura niebla, englobait la vallée. Nous étions seuls au monde, seuls sur les cimes enneigées, seuls au-dessus des nuages, côtoyant uniquement nos compères les rapaces qui perçaient le ciel de leur course leste. Au loin, là-bas, tout au fond vers le sud, il était encore possible de déceler les contours géométriques des tours de Montserrat.
Pendant quelques kilomètres, nous déambulâmes sur les crêtes, nous faufilant silencieusement entre les pins et les chênes verts, les bouvreuils et les écureuils, les ronciers et les églantiers. La vie se mit à foisonner en ronde autour de nos deux énormes sacs. Sans une parole, Erwan et moi comprîmes vite que nous accédions enfin à quelque chose de fort, que nous venions de nous frayer une place dans le théâtre de la nature organique. Plus de jambes lourdes, plus de fatigues, plus de vaines palabres, rien que l’écho de la substance pulsant, rien que substrats bardant en liesses.
Nous ne résistâmes plus, nos gambettes avançaient d’elles-mêmes et nous guidèrent plus bas sur le sentier en lacet. Une petite rivière incroyablement limpide nous fit face et, toujours sans le moindre mot, j’ôtai mes fringues odorantes et me jetai dans l’eau glaciale. Ce fut incroyablement revigorant. Mon corps était entièrement anesthésié, et pourtant j’en sentais la moindre parcelle picotante. Bientôt, Erwan me rejoignit et nous restâmes à barboter quelques minutes délicieuses.
Puis nous posâmes notre barda dans le coin, juste assez proche du ruisseau pour entendre la ritournelle de son clapotis. Nous plantâmes notre tente en deux temps trois mouvements, allumâmes un feu dense et préparâmes notre gueuleton en silence.

Ce n’est peut-être qu’après une ou deux bouchées de riz au dhal que nos langues se délièrent. « Putain, cet endroit est magique ». Je ne sais pas vraiment qui avait prononcé cette sentence mais, moi qui avais pourtant la verve si facile, je ne sus dire plus.

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« Mon merle a perdu quinze plumes.
Mon merle a perdu quinze plumes, quatorze plumes, treize plumes, douze plumes, onze plumes, dix plumes, neuf plumes, huit plumes, sept plumes, six plumes, cinq plumes, quatre plumes, trois plumes, deux plumes, une plume, plume, plume.
Mon merle a perdu seize plumes.
Mon merle a perdu... »

Cela faisait quelques kilomètres que nous nous répondions sur cette chanson entêtante. Et si notre ramage se rapportait à son plumage, c’était la déperdition totale et les pauvres piafs devaient vivre un enfer mélodique.
Le sentier que nous suivions montait sans s’arrêter traçant une flèche rectiligne en direction du firmament. Et moi, je n’avais même plus le courage de lever le viseur oculaire. Mes mirettes demeuraient fixées à un mètre en amont de mes panards. Ces derniers luttaient sauvagement contre le roulis redondant des rocailles relous. J’avançais par glissades, dans une ridicule parodie du moowalk. Les bretelles de mon paquetage de quinze tonnes me cisaillaient les épaules, mes cuisseaux s’enflammaient et de petits coussinets aqua-portés commençaient à poindre sous mes orteils.

Ah, qu’il est bon de sentir son corps à l’ouvrage, de noter l’effort vital dans chacun de ses muscles, d’apprécier la pulsation frénétique et fractionnée de son sang tambourinant ses artères, d’enclencher le vortex spiral de son souffle, de rechercher dans chaque soupir, dans chaque exhalaison, des gouttes de vigueur. Qu’il est jouissif de laisser son front perler de saumure physiologique, d’enlever les couches de fringues qui étouffent afin d’approcher toujours plus sa peau de la caresse du vent, de n’avoir plus de force et de laisser faire ses guiboles mercenaires qui n’ont nul besoin d’ordre pour galoper. Qu’il est tendrement éprouvant de dégager une effluve chargée, musquée, de laisser dans son sillage une nuée bestiale, sauvage, de prendre conscience de sa puissance et de tout ce que cela suppose, de tout ce que cela révèle de son potentiel, de cette virtualité en actes qui caractérise l’être. Qu’il est encore cruellement jubilatoire d’inoculer dans sa chair le sérum acidifiant de l’acharnement, de savourer les tensions ligamento-musculeuses, les coups de boutoirs rugissant des fonds de la cave intestinale, de se rappeler sans cesse la douleur comme pour sonder ce qui s’étaye au plus profond des cellules.

Il est toujours plus aisé d’être lyrique devant le clavier de son laptop.

En réalité, nous en chiions salement avec Erwan. J’étais en nage et cela faisait bien longtemps que la perte des plumes de mon merle n’était plus une préoccupation primordiale. Nos gourdes étaient à sec depuis plusieurs bornes et notre quête se résumait désormais à la découverte d’une source fraîche. Et comme pour couronner le tableau, histoire de faire prodigieusement grincer les violons du mélo, le ciel se mit à nous cracher sur la gueule de toute sa superbe, à nous déverser dessus toute son aqueuse supériorité. Erwan n’est pas facilement démoralisable, mais il devint petit à petit grincheux. Quant à moi, je n’avais même pas l’énergie suffisante pour ronchonner, je continuai donc d’avancer contrit, la face blafarde et la respiration haletante.

Le col.
La lumière déclinante.
Toujours pas de flotte.

Nous nous engagions dans la descente en tout-schuss lorsque nous tombâmes sur un gigantesque arbousier débordant de petits fruits orangés. Nous suivîmes la fougueuse ferveur de nos bidoches et sautâmes sur les branches comme de simiesques brutes. C’était donc ça le fameux prodige de la nativité ? Je bâfrai de tout mon soûl les boules débordant de nectar, je me goinfrai à en avoir la chiasse ; c’était ma façon à moi de remercier chaleureusement l’hirsute daron noël.
Même s’il nous faudra encore crapahuter deux heures dans le froid glacial avant de trouver notre liquide graal, même s’il nous sera impossible de lancer un feu avec le bois humide, même si des courbatures feront grincer ma carcasse toute la noche, même si je ne me les pèlerai jamais autant que cette nuit-là, cet arbre thaumaturgique transforma assurément ce jour saint de galère en souvenirs plein de délices.

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Apprendre de l’autre, se forger dans l’expérience sociétale, ce crédo tournait en boucle dans ma caboche. Mais pour qu’il acquière sa véritable valeur émancipatrice, ce principe devait être accepté de manière extensive. Bien sûr, la boule vive que dissimule notre rachibulbe enfle et virevolte au frottement de l’électroderme de nos semblables. L’humain solitaire n’est que chimère. Et d’ailleurs l’arène sociale est beaucoup plus vaste qu’on ne veut bien le croire. Le monde est là dans toute son étendue, composé d’éléments hétéropotents ; le monde est là et il n’attend qu’à être investi, à être interpénétré, à engager le dialogue. C’est certainement même le cosmos naturel, la terre globulaire, qui est lu plus susceptible de nous enseigner ses leçons les plus radicales, ses adventismes autant que ses atavismes. Pourquoi ? Simplement parce qu’ul nous résiste, de toute sa magnificence. Ul nous résiste beaucoup plus que nos compères humains. Or, c’est en nous mesurant à l’obstacle que nous nous découvrons, que nous comprenons, que nous vivons.

En suspension à cent mètre de hauteur, perché sur une corniche minérale, je ne pouvais que confirmer. Mon corps entier n’était plus qu’une seule et unique contraction, une informe raideur. Mes doigts farfouillaient la paroi à la recherche d’un bac ou au moins d’une petite prise pour s’agripper. Mon bassin rentrait ses courbes du mieux qu’il pouvait afin d’effleurer la roche. Mon genou tressautait d’une épilepsie croissante. Mes pieds compressés dans l’étau de mes chaussons maintenaient l’équilibre précaire de ma charpente.
Les muscles engoncés dans leur enveloppe trop étriquée criaient de tout leur brame. Frénétiques, sautillant, ils se laissaient emportés par leur élan confiant, rythmé par le cliquetis des mousquetons ôtés de la façade vierge. Ils étaient devenus les seuls et uniques guides, chefs de droit. Le reste obéissait. La respiration suivait la cadence souple de leur déchaînement tandis que le palpitant cognait la métrique de l’effort symphonique. Résistance. C’était la lutte qui donnait vie à l’organisme. C’était la falaise qui donnait sens à l’homme. Exit l’anthropie, laissons place au cosmun !

Absorber.
Assimiler.
Charnéliser.
Incorporer le milieu.
Fusionner avec l’écosystème.
Rayonner sur le biotope.

Et l’autre là-haut ondulant reptilement. Salaud d’homme-singe va. Salaud de veinard à qui la nature a bien voulu accorder un passe-droit. Il était là, légitime sur le granit déversant. Sa présence était aussi justifiée que celle des gypaètes barbus se soulageant sur les saillies rocailleuses, que celle des digitales pourpres se ménageant un espace vital, que celle des racines desséchées plongeant loin dans les failles biscornues, et que sais-je encore. Il surplombait le canyon de toute sa simplicité. Il s’abandonnait au congosto de Montrebei avec pureté. Et c’était tout ce qu’ul attendait. Ouvre ta cage thoracique, dépouille toi de ta frileuse pilosité, laisse béer en grand tes viscères, dégonde ta porte concupiscente et laisse lu pénétrer. Ul te le rendra au centuple. Ul te fera comprendre ce que signifie la coexistence, tout simplement.

En attendant, il fallut encore que je lutte comme un acharné dans mon baudrier afin d’obtenir les faveurs des ces gorges dantesques.

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Deux semaines à gravir les cimes, à sonder les mystères pyrénéens, à traîner nos gros bardas de vagabonds grimpeurs, ne nous avaient pas suffi. D’un commun accord, cocoonés par le bouillonnement du feu de notre bivouac, nous avions décidé de finir notre errance en apothéose. A quelques kilomètres d’où nous étions, en Aragon, il y avait le redoutable Monte Perdido qui s’élevait à plus de 3300m.

Du coup, nous voilà postés sur le bord de l’asphalte à lever le pouce. Les chauffeurs seuls dans leur cockpit défilèrent sous nos yeux sans même lever le pied. Ahlalala toujours la même rengaine.

Erwan : « On a deux fonctionnements complètement opposés. Toi tu réfléchis, tu conceptualises, t’envisages toutes les possibilités, puis tu te lances dans l’action. Alors que moi, je fais les choses à l’envers, je me lance tête baissée, je me laisse emporter par mes impulsions et je ne pense qu’après coup. Et encore, je ne cogite pas beaucoup. Bien souvent, puisque j’ai déjà agi, je n’ai plus besoin de me représenter les choses avec des idées. D’ailleurs, je me sens hyper frustré de ne pas parvenir à raisonner suffisamment pour me créer un univers mental. »

Moi : « Putain, je n’aurais jamais cru que tu puisses te sentir aussi désarmé. Tu sais, dans le fond, je crois que je t’enviais tellement ta façon pure d’agir, ton côté impétueux, désinvolte, presqu’inconscient, que je ne me suis pas rendu compte de la force que pouvait représenter la métaphysique. T’as raison, on a deux modes d’être au monde carrément contraires. Mais franchement, je ne suis pas sûr qu’il y en ait un meilleur que l’autre. En vérité, je m’accable souvent du reproche de trop conceptualiser ma vie et de ne pas suffisamment la vivre. »

Erwan : « Ok, il ne faut pas oublier de se jeter dans l’action. Mais franchement, sans pensée, sans métaphysique comme tu dis, t’as aucun moyen de te façonner un imaginaire. Du coup, tu te fais porter par la vie et tu n’arrives pas vraiment à remettre en cause ce qui t’arrive. »

Moi : « Ouai mais le raisonnement n’est que spéculation. Et il y a un grand danger là-dedans : celui de croire que parce que tu remets en cause idéellement les choses, cela a valeur d’actes. On vit dans une époque colonisée par l’esprit, si bien que tout le monde jacte mais que personne ne s’exécute. Je préfère largement celui qui ne sait pas mettre le vivant en mot mais qui se lance à corps perdu dans l’existence à base de grandes mandales dans la gueule du destin, que celui qui peut te décrire en détails littéraires et philosophiques tout ce qui l’entoure mais dont le cul est habitué au cuir matelassé de son siège. »

Erwan : « Bah moi je trouve con celui qui se jette bille en tête dans l’action. J’admire les mectons comme toi qui savent parler l’univers avant de faire leur choix. J’admire les concepts imaginaires qui sont des expériences en eux-mêmes. J’admire les systèmes que certains arrivent à ériger et qui leur permettent d’avancer avec confiance dans leur quotidien. En gros, la liberté c’est la Raison. »

Moi : « T’es fou. La liberté c’est l’activité, l’agir franc et passionné. La Raison n’est qu’au mieux un outil. Ce qui me fascine, ce qui me fait admirer la vie c’est de voir un vautour planer dans le ciel avec sérénité, c’est d’admirer un chevreuil détaler, c’est de te contempler escalader les falaises avec spontanéité. Voilà tout ce que je kiffe. »

Erwan : « On veut toujours ce qu’on n’a pas. »

Sur ce point, mon frelot avait bien raison. Et pour cause, lui comme moi, attendions avec impatience une voiture qui ne voulait toujours pas nous transbahuter vers le Mont perdu.

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Sous la puissance infernale du vent polaire je manquai de me ramasser la tronche sur la glace et me rattrapai de justesse grâce à mon piolet. Le blizzard me balança une nouvelle bourrasque mais j’étais désormais solidement campé sur mes appuis. Mon corps me donnait l’impression d’un étendard flottant sur son poteau. Je levai l’attirail oculaire et décelai enfin le sommet à un centaine de mètres là haut. Mais la dernière part de l’ascension s’élevait vraiment à-pic, « Ça finit par un bon coup-de-cul » avait dit mon breton de pote.
J’étais éreinté et les rafales me givraient les suées.
La tête rabaissée sur mes crampons, j’évoluai sur la paroi lentement en faisant bien attention d’avoir toujours au moins deux contacts bien ancrés dans la glace : un alpenstock, deux pompes harnachées de picots, ça demandait un peu de coordination. Je pourrais facilement retomber dans une logorrhée chantant les vertus et la beauté de l’effort physique, mais honnêtement ça rendrait mal compte de mes sentiments d’alors. En réalité, je ne pensais à rien, rien qu’au mouvement répétitif de mon corps et à la répartition de son poids sur la pente. Mécanique physiologique quand tu nous tiens.

Puis l’inclinaison du sol se tassa.
Puis la neige s’arrondit.
Puis Erwan, ici-là.
Puis les pics hérissèrent la vallée.
Puis le soleil pointa son pif rose.

Putain de soulagement. Putain de conquête. Putain de planète aux milles secrets. Putain de sphère aux milles recoins.
Une énorme étreinte comprima mon œsophage et je ne sus faire autrement que de pousser un énorme braillement. OUDELALI. YIHIIII. Telle est sans doute l’origine génétique du cri sauvage. Un râle pour libérer le souffle essentiel, pour exhumer le bouillonnement interne de l’existence. Parfois, la vie est si intense, si poussive, si drue, qu’elle nous baffe comme une montée brusque d’acide. Il ne nous reste alors qu’à expulser bruyamment l’oxygène de nos poumons et à laisser œuvrer le tourbillon ventral.
Et cette grimpée époustouflante était un stupéfiant des plus puissants. Celui du genre qui te transforme à tout jamais. YAHOUUU !

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Voilà que l’épopée prenait fin. Nous étions tellement pleins, de cette fraîche plénitude que procure l’usage du monde, que nous parlions à peine. Nous nous laissions portés par le balancement de l’AX sur la chaussée lisse. Et je n’eus plus rien à reprocher à la conduite paisible de mon frangin ni à la douce voix de Victor Jara qui éthérait tendrement mon être.

Quelques minutes plus tard, une seule problématique se mit à nous tarauder. Comment allions-nous nous y prendre pour célébrer cette fin d’expédition ? Un cénacle amical arrosé d’un savant mélange de rhum ambré, de citron vert et de gingembre ? Une grande bouffe habillée de mets épicés, de plats fromagers et de desserts crémeux ? Une danse hallucinée convoyée par une musique trépidante ? Des volutes brunes dans la nuit noire ? Une orgie, une fiesta, une bringue, une bamboula, une bacchanale, une nouba, un festin, une teuf... Un délire éméché, une euphorie radicale, une ivresse impérieuse.

Tout sourire, je m’enfonçai un peu plus profondément dans mon siège, les pieds sur le tableau de bord. Je me délectai de la moindre projection, de la moindre note crachée par la sono, du moindre regard jeté par la vitre.

Ces tribulations m’avaient béatisé.

Courir la montagne, escalader les aiguilles rocheuses, jouer au funambule sur les arêtes, avait tant fait bouillonner mon sang, tellement pétri mon endo-substance, qu’une nouvelle figure s’était développée en interne et ne demandait qu’à prendre la succession. Le nouvel être était prêt. Il attendait là, écorché vif. D’ailleurs, en sortant de la voiture, il me parut tout naturel d’abandonner cette mue fripée sur la place du mort.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Il n'était pas facile d'ouvrir la porte de votre univers nerveux , porté par la démesure .
Et pourtant , ce texte est éclairant. Il s'extirpe d'une rugosité pour s'accrocher à quelque chose de bien , un brin de liberté.

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Je(u) · il y a
Merci pour ce beau message.
Ah la démesure... Si tu savais comme je me méprise violemment devant mes écrits que je trouve souvent trop prétentieux. Et pourtant, je ne sais faire autrement, j'écris comme un impératif, ce qui rend la chose nerveuse comme tu dis. J'écris justement pour essayer de trouver l'espace de liberté que recèle le langage, cet espace même où il est parfois possible de déceler le vivant. Enfin tout cela n'est qu'un essai, et je me dis qu'il n'est peut être que charabia pour les autres ; mais si tu as pu en saisir au moins une bribe de quelque chose c'est que mon entreprise n'est pas totalement vaine.

Et voilà, même pour répondre à ton message je deviens chiant à crever eheh