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Protocole

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Oniris

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Une vaste pièce circulaire s'ouvrait sur un panorama imprenable de la cité. C'est là que, le lendemain matin, l'ambassadeur Himm recevrait la délégation des planètes confédérées du système de Galaï, émissaires du Prince Artos
III. Le chef du protocole, Ashiz, avait été prévenu au dernier moment et une telle pression engendrait forcément un certain stress. Cependant, Ashiz, qui possédait une grande et longue expérience dans ce domaine, savait relativiser,
gérer, organiser. Lorsqu'il reçut la confirmation de l'entretien, il inspira une profonde bouffée d'air, posa les mains à plat devant lui et tous les éléments de cette entrevue s'imbriquèrent parfaitement et logiquement dans sa tête, à tel point qu'il
vît les étapes à respecter et les devoirs à exécuter aussi bien que s'ils avaient été inscrits sous ses yeux.
Il s'assit à son bureau, fit apparaître une page blanche et, pianotant au-dessus de son clavier, il établit la liste
des recommandations à ordonner à son personnel. Il détailla le cérémonial d'une telle rencontre, effectua des recherches
sur le système de Galaï, parcourut moult archives concernant les us et coutumes de la confédération, relut les Livres
traditionnels des peuples, survolant même la généalogie du Prince. Il nota chaque information ayant lien avec le rôle qui
était le sien. C'était la mission de sa carrière. Cet échange devrait se passer à la perfection. Non seulement cela lui
permettrait d'accéder au rang supérieur qu'il objectait depuis sa prime jeunesse, mais sa renommée irait sans doute
jusqu'aux oreilles du Prince, et peut-être même à celles du Roi Krenzam VI. Qui sait ce qu'il pourrait obtenir si les
relations entre le Royaume de Galaï et la Confédération de la Voie Lactée se réchauffaient comme on l'espérait, surtout
si cela lui était dû en partie.
Au pas de la porte de la salle d’Apparat, Ashiz jaugeait tous les aspects de la décoration, de la mise en place et
du soin apporté à chaque chose. Il inspecta le moindre mètre carré de la pièce afin de s'assurer de la bonne installation
des sièges, objets, accessoires nécessaires au bon déroulement de l'entretien.
Un employé transportant un vase passa à proximité de lui. Ashiz le retint par le bras.
« J'avais demandé expressément à ce qu'on déroule un tapis à gauche de ce fauteuil. Et les fleurs déposées dans
la coupe là-bas ne sont pas assez fraîches. Changez-les par des plumettes sauvages mauves. Si vous n'en trouvez pas,
prenez des yeux-de-biche, ça fera l'affaire...
- Je m'en occupe tout de suite, Monsieur... »
Mais Ashiz apostrophait déjà un autre employé, chargé d'aligner les sièges des gardes du corps de la
délégation. Celui-ci fut réprimandé car l'espace laissé entre chacun d'eux dépassait de cinq centimètres la distance
protocolaire. Ashiz s'énerva contre lui, le congédia et effectua les changements à sa place. Regardant son bracelet, il
soupira. « Nous ne serons jamais prêts à temps si vous ne suivez pas mes ordonnances », gronda-t-il à l'attention des
gens présents dans la pièce. Il tapa dans ses mains pour activer le rythme des opérations.
« Pardonnez-moi de vous déranger, Monsieur » fit une voix derrière lui. Il se retourna vivement. Un employé
lui tendait une plaquette. Il s'en empara et lut le message qui y était inscrit. L'un des émissaires serait remplacé par un
autre. Ashiz analysa rapidement la situation puis renvoya le messager. Compte tenu des rangs sociaux occupés par les
émissaires, celui-ci devrait être placé à un endroit où son prédécesseur n'aurait pu prendre place. Cela augmentait la
difficulté. En effet, sept sièges au maximum pouvaient faire front au premier rang. Or, la position sociale du nouveau
venu aurait mérité d'y siéger également. Les titres portés s'équivalaient. Qui allait-il bien pouvoir installer au deuxième
rang sans le froisser ? « Heureusement qu'aucun repas officiel n'a été annoncé ! » pensa-t-il.
L'heure de la rencontre approchait. Ashiz se trouvait à présent dans ses appartements, prêt à s'habiller pour
l'occasion. Memric, son valet, faisait des allers-retours entre la chambre et le garde-costumes, présentant à son maître
les atours souhaités.
« Il me faut quelque chose de plus chatoyant, Memric. Apportez-moi une liquette bois-de-cire avec un col à
montage en soie d'or. Et une paire de gants fins, celle que m'a offert le Comte d'Ophaléa, par exemple. Ah non ! Sa soeur
a épousé un noble de la Province de Kinjé. Ce pourrait être ressenti comme une provocation de ma part. Je ne voudrais
pas être à l'origine d'un trouble diplomatique ! »
Memric, mi-amusé, mi anxieux, se pressait de suivre les injonctions de son maître au fur et à mesure qu'elles se
bousculaient à ses tympans. Cela faisait vingt années au moins qu'il le servait et à chaque visite protocolaire, son maître
se partageait entre exaltation, nervosité, assurance et excitation. Lorsque ce dernier, guindé dans l'extravagance de sa
tenue, passa la porte et disparut dans le couloir pour rejoindre la salle d'Apparat afin d'y jeter un dernier coup d’oeil
avant l'arrivé de la délégation, Memric, soulagé, s'assit sur le lit en soufflant fortement.
Comme à l'accoutumée, ce fut l'ambassadeur Himm qui pénétra le premier dans la pièce, suivi de près par deux
assistants. Dans leur sillage, les six ambassadeurs secondaires, marchant deux par deux, se dirigèrent directement vers
leur siège respectif, tandis que Himm vint à la rencontre d'Ashiz.
« Tout est-il en place ?
- Tout est prêt, Votre Grâce. Vous trouverez le programme protocolaire à côté de votre siège. »
Ashiz n'avait pas eu le temps de vérifier l'orientation des tentures et espérait que ce détail n'affecterait pas le
cours des échanges. Hormis cela, il avait plusieurs fois passé en revue chaque élément et n'avait relevé aucun
manquement à la qualité de l'accueil réservé à leurs hôtes. Sans incident impondérable et fortuit, l'entrevue devrait se
passer sans problème, du moins d'un point de vue protocolaire. Concernant les négociations, il laissait à Himm la
responsabilité d'un éventuel désaccord.
Les employés protocolaires firent leur apparition, se placèrent à leur poste et patientèrent en silence. La plupart
d'entre eux n'aurait rien à faire durant tout le cérémonial, si ce n'est d'éventer ces dames de la délégation placées au
dernier rang si la température ambiante l'exigeait.
Les ambassadeurs, imités par Himm, se plongèrent dans une lecture parcimonieuse et rapide du programme
protocolaire puis échangèrent sur ce sujet ou sur d'autres, moins sérieux, probablement dans le but de détendre un peu
leur anxiété naissante.
Un messager informa Ashiz que la délégation se tenait prête. Ce dernier fit alors signe à l'ambassadeur d'un
léger hochement de tête. Le silence se fit dans la pièce et tous les regards se portèrent en direction de la porte. Alors, à
pas lents, Ashiz s'y dirigea pour accueillir les émissaires. Le protocole voulait qu'ils se saluent exactement à l'entrée de
la salle. Habitué à ce genre d'exercice, Ashiz, prêtant l'ouïe aux échos de pas résonnant dans le vestibule, compta ses pas
et calcula la distance le séparant du sas. Ainsi, par ces indices, il se retrouva nez à nez avec le premier émissaire pile au
bon endroit et s'en félicita intérieurement. Cet entretien démarrait sous les meilleurs auspices.
L'homme à qui Ashiz faisait face lui était inconnu. Plutôt grand, son attitude semblait rigide. Son teint blafard
contrastait avec la masse sombre de ce qui s'apparentait à des cheveux et des yeux perçants fixèrent immédiatement le
chef du protocole. Suffisamment habitué pour ne pas s'en étonner ni s'en soucier, et suivant le protocole à la lettre,
aucun mot ne fut prononcé et Ashiz salua l'invité en joignant les mains sur la poitrine et en se courbant de huit degrés
environ vers l'avant, et ce pendant environ trois secondes. Se relevant, Ashiz aperçut en arrière plan les autres membres
de la confédération. Ils arboraient tous la longue robe jaune orangé du système de Galaï, frappée du symbole propre à la
cour du Prince Artos III. Mais chacun y avait associé un accessoire vestimentaire différent.
Sans autre préambule, Ashiz précéda les émissaires, leur garde du corps et leurs secrétaires, ainsi que leurs
épouses et leur assigna leur place. Ceci fait, il s'écarta de la place centrale et se plaça à quelques mètres à gauche du
plus proche ambassadeur secondaire. Comme l'exigeait son statut, il resta debout et se figea telle une statue de pierre.
Théoriquement, son rôle ne reprendrait qu'à la fin de l'entrevue, qui pouvait durer plusieurs heures, sauf si une nécessité
protocolaire demandait son intervention.
Les salutations d'usage se firent, puis les négociations s'engagèrent promptement. Les discussions, bien
qu'animées, n’entachèrent pas les rapports diplomatiques et l'ambiance ne tarda pas à se réchauffer. Des accords furent
trouvés, des alliances évoquées, des sourires et des amabilités échangées. Ashiz se décontractait à mesure que la
rencontre avançait. Plus rien ne pourrait mettre à mal cette audience. « Une bonne préparation est la clé d'un protocole
réussi » songea-t-il. Les tractations touchant à leur fin, il ne lui resterait plus qu'à raccompagner la délégation et à offrir
aux émissaires un cadeau de départ en signe de bonne entente.
Les membres de la Confédération de Galaï se levèrent pour prendre congé et leurs homologues humains les
imitèrent en guise de salut cordial. Ashiz précéda les invités jusqu'au vestibule où les attendaient une longue lignée
d'employés protocolaires dont chacun tenait un plateau translucide sur lequel se présentait une pépite de minerai
précieux. Chaque membre de la délégation en reçut une en présent et accapara ces pierres avec une joie mêlée d'avidité.
Après cet épisode, Ashiz accompagna la délégation jusqu'à l'espace d'embarquement où le vaisseau galaïen
attendait et laissa au responsable des transferts le soin de gérer les préparatifs de départ. Il demeura néanmoins sur la
zone, d'une part pour s'assurer que tout était fait selon ses prédications protocolaires et d'autre part pour tenir compagnie
aux émissaires et à leur entourage jusqu'à leur montée dans l'appareil.
Au bout d'un temps qui sembla interminable, l'annonce de l'embarquement fut annoncée dans les hauts-parleurs
et Ashiz entreprit de diriger ses hôtes vers l'accès du tarmac. Les membres de la délégation se joignirent en une longue
file d'attente et Ashiz les salua tous un par un selon la coutume consistant à montrer ses deux mains ouvertes à hauteur
des oreilles. Tour à tour, l'individu lui répondait par signes et gestes adaptés à son rang, son titre, son sexe. Ainsi, les
épouses des émissaires se contentaient de fermer le yeux quelques instants, alors que les gardes du corps se tapaient le
torse avec le poing. Quant aux émissaires eux-mêmes, ils adaptaient leur salut d'adieu en fonction de leur humeur.
Cette mascarade dura un bon moment et les échanges se prolongèrent jusqu'à ce qu'Ashiz se retrouve face à
face avec l'un des derniers émissaires. Il effectua son geste de salut comme précédemment, mais la réaction du Galaïen
fut différente de celle de ses congénères. Ce dernier resta immobile à sonder Ashiz du regard, les fines ouvertures lui
servant d'yeux clignèrent trois ou quatre fois et les plis de son orifice buccal s'affaissèrent. Ashiz, surpris, reconnut tous
les aspects de la colère galaïène. Immédiatement, puisant dans ses réflexes et ses connaissances, il passa en revue les
éventuelles erreurs qu'il aurait pu commises, mais rien de son comportement ne semblait être à l'origine du malaise
ressenti. Il se figea dans son attitude, bras levés, mains ouvertes et visage impassible, attendant un changement
d'attitude de son interlocuteur. Il y en eut un, mais pas celui escompté. L'émissaire expira bruyamment par le nez,
frissonna, déglutit avec effort comme s'il retenait sa rage en son sein et acheva d'exprimer son courroux en projetant
vers Ashiz une onde psycho-ondulante violente. Ce dernier, déstabilisé, choqué, oublia de garder les mains levées, ce
qui pouvait s'apparenter, en langage galaïen, à un refus d'échange ou de partage amical. Un affront difficile à nettoyer
par la suite, comme chaque ambassadeur le sait. L'émissaire lâcha un dernier souffle méprisant, fit volte-face et passa la
porte d'accès sans se retourner, suivi par ses congénères qui ne manquèrent pas de jeter un regard outragé vers leur hôte
si impoli avant de s'embarquer.
Ashiz paniqua. Il eut l'impression d'une douche froide, d'un cauchemar duquel il fallait s'éveiller. La
responsabilité d'une telle catastrophe ne pouvait être assumée par lui seul. Il avait besoin d'aide, mais c'est seul qu'il
venait d'affronter ce peuple étrange et ambigu, sensible et susceptible. Et avant qu'il n'ait pu réagir à la situation de
manière logique et posée, le vaisseau des galaïens avait disparu derrière la couche nuageuse rose qui s'étendait entre
l'horizon et le haut du ciel.
Le Prince Artos III, ayant entendu le rapport des émissaires de sa Confédération, coupa tout lien diplomatique
avec les humains et avec la majeure partie des mondes confédérés de leur galaxie. L'injure suprême qui avait été
proférée à l'encontre de Son Excellence Byr'mralg ne méritait, à ses yeux, aucune pitié, aucun pardon, ni aucune
conciliation. Les échanges commerciaux et politiques furent ainsi interrompus, tous les accords antérieurement signés
devinrent caduques, toutes les alliances furent anéanties. Et malgré la scène qu'il se rejoua des centaines de fois, Ashiz
eu beau chercher dans nombre d'ouvrages appropriés, il n'identifia jamais la raison de la colère du galaïen. « Voyezvous,
Memric, dit-il un jour à son valet, nous avons été si loin dans l'univers que nous pensons ne plus avoir aucune
limite. Et pourtant, la plus grande barrière qu'il nous reste encore à franchir, c'est une barrière culturelle. » Memric
opina silencieusement devant ces sages et profondes paroles, puis acheva de ranger les robes de son maître dans la
penderie.
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