Prostituée

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Cette femme, seule et lorgnée de regards, ne doit pas avoir plus de vingt ans. Jugée fausse blonde, aiguicheuse, avec des seins qu'on s'amuse à désigner comme mixés et remixés par un pressoir éléctrique, elle a l'étiquette de la personne mauvaise et démoniaque qu'on ne doit absolument pas fréquenter collée au front. Cette femme n'a pas d'autres noms que putain, pute ou prostituée. Peut-être ses parents l'ont-ils appelée Julie, Sarah ou bien Nathalie; personne ne sait ni ne cherche à savoir. Elle est sale, elle vend son corps; c'est une sale qui vend son corps, qui voudrait donc lui demander, à elle qu'on salie autant que chaque main crasse et bestiale posée sur sa peau tremblante ? Elle n'est rien de plus qu'une ordure, une enflure de trop dans ce monde qui cherche à évoluer et qui veut tout prix éradiquer les erreurs. Car ici, dans cette rue Montorgueil où des cafés on chuchote des choses abomimables en ricanant, des choses comme "elle s'est trompée de chemin je crois, la rue Saint-Denis c'est de l'autre côté", ou bien encore "pour être une pute, elle l'est bien ! vois comme elle se pavane, fière d'être la créature du mal qu'elle incarne", dans cette rue-là la femme subissant sa prostitution est une erreur, et d'ailleurs pour personne cette prostitution n'est subite, pour tout le monde elle est choisie, pire, appréciée ! C'est une salope cette femme, un démon qui passe ses nuits à tenter d'ouvrir les portes de l'enfer, à essayer de faire se déchainer celui-ci, alors surtout, surtout -!-, ne l'approchez pas.
Avec ses vêtements vulgaires, découverts ou plutôt délabrés, ses bouts de chairs exhibisionnés et sa bouche barbouillée d'un violet dont on est choqué car on est "riche et bien éduqué voyons", de notre petit coeur innocent et encore trop enfant, personne ne voit ce qu'elle est, ce qu'elle peut être, ce qu'elle a été. Qui sait ce qu'on pourrait deviner si on s'aventurait un peu plus sur ses traits tirés et son regard désespéré ? Qui sait ce qu'on pourrait voir, découvrir, comprendre ? Qui sait ce dont on pourrait se rendre compte, ce que cela pourrait entrainer ? Qui sait ce qui se passerait, ce qui se déroulerait après, ce qui pourrait s'instaurer ? Mais personne ne s'attarde sur son visage, ou alors seulement sur son maquillage; on ne regarde que son corps. On le regarde et on le sait déjà; on sait ses jambes plus blanches que la peau de son visage noyé sous bien trop fond de teint, on sait -ou plutôt croit-on savoir- les trous dans ses vêtements faits exprès, on sait le noir de ses collants typique de tous les noirs des collants fins et pleins de courants d'air. On sait tout son habillement par coeur, on sait tous ses détails, on sait tout parce qu'on s'y intéresse trop, pour pouvoir par la suite encore mieux la renier. Joli, non, cette chose qu'est le jugement ? Chaque geste, chaque posture, chaque balancement de hanche est propice à la critique, à la méchanceté. Il suffit juste de trouver la bonne personne.
Parcourant la rue avec l'imitation d'un sac à main de marque à l'un de ses bras maigres qu'on juge de la façon la plus supérieure qu'il soit, elle n'est rien d'autre qu'une erreur aux yeux de chacun. Une erreur, voyez-vous. Cette femme, seule et lorgnée de regards, qui ne doit pas avoir plus de vingt ans, qui marche comme un fantôme dans cette rue de Paris, ignorant du mieux qu'elle le peut les paroles haineuses dont on ne prive pas ses oreilles, cette femme-là souffre. Elle souffre terriblement. Cette femme-là souffre de douleurs que nous ne connaissons pas, et que j'espère nous ne connaitrons jamais. Vous voyez, n'est-ce pas, ce qu'il se passe dans ses prunelles ? Moi j'y vois des yeux d'hommes affamés qui la frappent et la fracassent pour les coups qu'on lui donne après, lorsque son corps a été bien humilié, cassé, malaxé, serré et étouffé. J'y vois de la honte profonde et inégalable, pleine de dégoût, de la honte rongeont tout l'intérieur de son corps lorsqu'on lui tend prestemment des billets pour rentrer sans pouvoir être reconnu. J'y vois de la peur d'être touchée à nouveau, d'être caressée d'une manière inconcevable à supporter, de la peur d'être entre les mains d'esprits horribles qui ne savent que faire effroyablement mal. J'y vois des regrets, des remords et de la détresse, de l'horreur lorsqu'elle est apperçue et parlée dans les cafés, de l'horreur pure, étrangère à vos yeux à vous, horrifiante. C'est une horreur qui n'a d'égal, alimentée par tous les viols dont elle est constamment la victime.
Alors, tu sais toi qui de ta chaise la regarde passer sans rien dire de fou, sans rien tenter d'admirable, en écoutant les autres déblatérer sur le cauchemard qu'elle est, soulève ton misérable fessier de ton tabouret blanc et va la rejoindre, va lui tendre la main, l'accompagner jusqu'au bout de la rue, jusqu'au bout de toutes les rues qu'elle a à traverser, jusqu'au bout de sa rue, jusqu'au bout de son escalier, jusqu'au bout de son couloir, jusqu'au bout de sa porte, jusqu'au bout de son coeur, et enfin souris-lui comme si elle pouvait être heureuse, raconte-lui des histoires fantastiques, de merveilleuses histoires. Transmet-lui de l'espoir, du courage, de la force. Explique-lui qu'elle est belle, qu'il y a d'autres sorties, d'autres façons de survivre, qu'elle pourra mieux vivre. Fais-lui comprendre surtout qu'elle subit, car elle a tendance à oublier, à croire que c'est de sa faute à elle, qu'elle y est pour quelque chose; fais-le lui bien savoir. Donne-lui la chance de changer, de ne plus être ni putain, ni pute ni prostituée. Si tu veux, tu peux même embrasser sa joue, y déposer un léger baiser, frais. La prochaine fois que tu la verras, promet-lui, ce sera à ton café, dans un uniforme cachant tous ses bleus, toutes ses blessures, toutes ces affreuses réalités, toutes ces effrayantes brûlures à cacher, toutes ces horreurs à oublier; elle y sera en tant que serveuse heureuse et respectée, sortie de l'enfer, sortie de la pollution de l'être, sortie de la prostitition, sortie de la plus inhumaine des organisations, sortie de la souffrance constante, sortie de la douleur abondante, sortie de sous-terre, sortie de sa putain de misère. Au milieu des tables et des clients, son tablier virvoltant, alors qu'elle était l'obscurité, elle sera la lumière.
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