Presque nu

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La joie de retrouver son amour apporte une intensité agréable. Éléa ne déroge pas à cette règle. Elle revient d’un déplacement professionnel de trois semaines. Malgré les nombreux coups de téléphone, malgré les milliers de SMS échangés, les quelques conversations vidéo volées, la présence physique de l’être aimé, manque. La frustration de ne pouvoir le sentir, l’impossibilité de se blottir dans ses bras, l’absence de pouvoir caresser sa peau, ces carences ont habillé de noirceur son esprit.
Par sa force caractéristique, le cœur possède une résistance aveuglante face aux épreuves, le rendant hermétique, conservateur de doux souvenirs, romantique nostalgique.
Les retrouvailles approchent, il s’emballe comme au premier jour. Éléa ressent cette excitation. Elle s’imagine quitter cet avion, prendre un taxi, rentrer chez elle, embrasser son cher mari, vivre des ébats amoureux sauvages, torrides.
Petite contrariété, elle devra prendre son mal en patience, Riccardo termine un dossier important à son travail. Tant pis, elle comblera cette attente dans un bon bain.

Les vapeurs chaudes n’ont pas atténué les ardeurs d’Éléa laquelle compte les minutes qui la séparent de son désir. Nue au milieu du dressing elle réfléchit à la robe capable d’enflammer l’ardeur de son mari. La bleue échancrée ou la noire courte ? Pourquoi pas un costume de Monsieur ?
La voici revêtue d’une chemise large, d’un pantalon à sa taille. Elle reste admirative devant le physique de son homme, inchangé depuis leur première rencontre. Mains dans les poches elle admire le style devant le miroir. Sa main droite découvre un papier. Sans hésiter, elle porte à sa connaissance un petit morceau blanc coupé bien droit, plié en deux. Sur le recto rien d’inscrit, sur le verso une écriture fine. Nul besoin d’endosser l’habit d’une experte pour deviner qu’il s’agit d’un prénom accompagné d’un numéro de téléphone.
Éléa redoute le pire, elle s’assied à même le sol, dévastée par cette découverte. La joie des retrouvailles se transforme en une peur de découvrir un secret terrible.
Tétanisée, son esprit assailli par les mauvaises pensées, se rembruni. La frayeur d’apprendre la perte de son amour prend le dessus. Pourquoi Riccardo aurait-il une maîtresse ? Pour se venger de mes absences ? Parce qu’il plaît aux femmes de par son élégance, de par son accent italien chantant, de par ses atours physiques indéniables ? Pourquoi ne s’en priverait-il pas au final ?
Éléa, les mains tremblantes, déplie le papier, sa raison refuse de le lire, elle enjoint Éléa à ne pas trahir la confiance de Riccardo. Le besoin de savoir domine.

Elle lit le prénom. Ses appréhensions se transforment en un cauchemar avéré, son monde s’effondre.
Outrée ! Choquée ! Énervée ! La rage ! Tout sauf ce prénom !
Elle se savait naïve. Elle l’avait envisagé à de nombreuses reprises que l’ex-femme de Riccardo reprendrait contact. Elle l’avait averti de cette éventualité, lui interdisant la moindre tentative de la revoir. Elle se remémore sa réaction : un simple haussement d’épaules pour signifier qu’il ne tenait pas compte de cette semonce, jugée démesurée.
Éléa, dégouttée, en colère, se lève pour attraper les costumes qu’elle jette à terre, qu’elle piétine.
Le pire réside dans l’écriture, celle de son mari ! Il n’a pas écrit à la va-vite, il a pris soin de s’appliquer.
« Chérie tu es là ? » ; « Chérie tu es où ? » ; « Tu es dans le lit, nue comme un ver ? » ; « Arrivo ! ».
Elle entend qu’il approche, il a l’air si sûr de lui, avec sa voix de crooner. Elle ne pourra plus jamais la supporter alors que cette singularité l’avait touché lors de leur premier échange. Ah Venise ! Le temps trace son chemin.
Dans son dos, elle devine sa présence, son charisme, elle sent son odeur, son sex-appeal, alchimie inexpliquée, trompeuse. Dans l’avion elle aspirait à sortir le grand jeu : dessous sexy, pose langoureuse, regards coquins. À cause de ce papier, la peine a rempli son cœur, sa relation de bonheur, balayée.
« Qu’est-ce que tu fabriques ? S’alarme Riccardo en constatant ses tenues froissées au sol.
Éléa n’ose se retourner. Elle renifle, d’une manière peu ragoûtante. À présent, elle s’en fiche, elle n’a plus à lui plaire. Elle agite le morceau de papier. À cette vue, Riccardo devient pâle. Désolé pour les mots suivants : il débande.
Il ferme les yeux, à la recherche d’une excuse, rapide, valable, conscient des conséquences fâcheuses de ce papier. Qui a bien pu lui laisser son numéro ?
La brune d’il y a quinze jours à la soirée chez Luca ? Il s’agit d’un coup bas.
Éléa ressent sa gêne, elle devine qu’il va lui mentir. Elle ne veut rien entendre. Elle veut revenir à sa vie d’avant, lorsqu’il l’aimait. Elle va tomber, consciente que la naissance de ce vertige représente le fossé entre eux deux. Parle mon amour. Parle-moi, se dit-elle pour tenir. Console-moi.
- Je suis désolé chérie, commence-t-il à s’excuser.
Elle se retourne.
Il constate les larmes le long de ses joues. Il grimace. Il prend conscience de l’ampleur de la situation, sa vie de couple suspendu à un fil. Il n’avait jamais constaté une telle détermination dans le regard de sa femme. Vite une solution pour sortir de ce pétrin, son avenir en dépend.
Pourquoi ne veut-il plus de moi ? J’ai pris du poids ? Pourquoi m’a-t-il oublié ? À cause de mes négligences envers lui ? Il agit tel un enfant en manque d’affection. Éléa n’arrive pas à calmer le flot de questions.
- Je ne voulais pas que tu le découvres de cette manière, poursuit-il en cherchant ses mots.
Je t’aime Riccardo, je peux te pardonner. Dis-moi que tu éprouves encore de l’amour pour moi, espéra entendre Éléa.
- Je voulais te faire la surprise, déglutit-il.
Éléa fronce les sourcils. Elle met ses émotions en sourdine, se concentre sur ses paroles.
- Je suis trop nul pour les secrets. Tu le sais ? Essaye-t-il de se justifier.
Il se gratte la tête, regarde ses chaussures, petit sourire gêné, Éléa reconnaît ces signes annonciateurs : il ment.
Il a besoin d’un élément pour fomenter une défense solide. Il joue le gêné, il décide de se taire, il attend l’opportunité.
Pourquoi il s’arrête de parler ? S’interrogea Éléa. Parle-moi ! J’ai besoin de comprendre !
Elle ne supporte pas ce silence.
- Isabelle ! Ton ex-femme ! Tu m’avais promis de ne plus la revoir ! Hurla-t-elle de colère.
À l’énonciation de ce prénom, Riccardo bénit le diable.
Éléa se retrouve déstabilisée face à la réaction de son mari. Il esquisse un sourire. Il se met... À rigoler. Il s’esclaffe même. Il l’humilie.
Riccardo ne réussit pas à contenir ce rire nerveux. La contrainte d’un avenir assombri s’éloigne. Il remercie ce coup de pouce du destin. Grâce à l’excuse qu’il va donner, il conservera son train de vie actuel.
Rassuré, il a hâte d’appeler cette mystérieuse Isabelle. La rousse croisée au casino ? Cela l’agace de ne plus se souvenir.
- Riccardo ? Tu m’as entendu ? Tu te moques de moi ?
- Pas du tout chérie.
Il s’avance, il l’enlace. Au passage, il récupère le papier.
Éléa abasourdie, se laisse encercler.
Elle adore se lover dans ses bras. Il sent si bon !
- Ton ancienne amie à l’école primaire. Je l’ai retrouvée ! Susurre-t-il à l’oreille de sa femme.
Elle se détache, le repousse.
- De qui parles-tu ? Arrête de sourire comme un bêta !
Bonne question, pensa Riccardo.
Il plonge son regard amoureux dans les yeux d’Éléa.
Elle se retient de l’embrasser.
- Mon amour, j’évoque ton amie d’enfance que tu recherches depuis si longtemps. Je voulais te faire la surprise pour ton anniversaire. Pourquoi penses-tu à mal ?
Éléa analyse la sincérité des propos. La raison tranche pour le non. La crainte accepte cette version. Éblouie par son amour Éléa évacue le poids énorme qui pesait sur ses épaules. La voici débarrassée de cette turpitude involontaire. Elle s’élance au cou de son mari pour l’embrasser fougueusement, ravie de n’avoir pas subi une affreuse nouvelle, ravie de reprendre le train de la quiétude.
- Pardon, répéta-t-elle, à plusieurs reprises.
Il ne pouvait lui en vouloir, heureux du culot qu’il l’a sauvé d’une mauvaise passe.
Il n’a plus qu’à jouer le bouquet final pour qu’elle se sente en confiance.
Il commence à la déshabiller, elle le met nu.

La décence de ce récit ne nous permet pas d’entrée dans la profondeur des détails du débat amoureux consommé au milieu de tissus de mensonges.
Parfois ses habits arrangent tout le monde.
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