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Prénoms incestueux

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Paco

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Leur rencontre improbable s’est produite sur le lieu de travail de ma mère. Elle était contrôleuse sur ligne dans une usine de caoutchouc de la région havraise. Elle avait quelques diplômes mais ne trouvant pas de débouchés faisait de l’intérim. Une annonce a retenti dans l’atelier comme lors de l’appel d’un agent: « y a t’il dans le personnel quelqu’un qui parle croate ? ». Elle a relevé la tête, incrédule et a regardé les autres, stupéfaite, comme s’ils la désignaient, m’a t’elle dit. Le chef a aperçu son air interrogatif et lui a lancé: « ben quoi tu le parles ? », « un peu, elle a dit ! ».
Ça elle me l’a raconté peu de temps avant son AVC. Je ne savais pas qu’elle parlait croate avant de rencontrer mon père. Et d’ailleurs je ne l’ai jamais entendu parler cette langue ni même mon père originaire de ce pays où, à ma connaissance, il ne se rendait plus. Moi-même j’y suis allée jeune enfant avec ma mère, paraît-il ! Je n’en ai aucun souvenir. Pour connaître la suite il fallut que je l’interroge, lui !

Il s’est passé de longs mois avant que je n’aborde le sujet, peut-être même une année. Ma mère revenue au domicile était aphasique et hémiplégique. J’étais accaparée par son état et l’aide à lui apporter. C’était l’année après mon bac et j’ai repris la fac seulement l’année suivante sous la pression de mon père. Il était toujours aussi absent qu’auparavant. Son manque d’affectation de la situation et du devenir de ma mère a activé ma rancœur. La haine sourde que je sentais parfois chez elle à son encontre m’envahissait.
Elle entendait et comprenait ce qui se passait ou se disait. Elle s’exprimait d’une main en la faisant virevolter de gestes multiples et souvent signifiants. Parfois du pied, poussant la chaise roulante, elle montrait violemment un désaccord sans équivoque. Son visage, figé d’un côté, frémissait de faibles mimiques que j’avais apprises à décoder. Seuls ses yeux restaient fixes comme terrifiés. Et ce regard de ce corps immobilisé, cloué, était souvent insoutenable à l’entourage. Les soignants, aides à domicile et surtout mon père évitaient de la regarder de face. Lui elle le scrutait à l’en déchirer.
Et quand il m’a demandé de moins m’occuper d’elle, de reprendre mes études, de ne pas reproduire le dévouement qu’elle avait montré pour mon éducation, abandonnant tout projet professionnel, m’enfermant dans une relation exclusive et démesurée. Elle n’a pas bronché. Je m’en défendais et il a insisté. « Elle s’est consacrée à toi au point de t’étouffer, elle a refusé toute intervention extérieure. Son entourage s’est lassé, sa famille ne nous a plus côtoyés. Toi-même adolescente tu n’avais comme amie et confidente que ta mère. Ne reproduis pas la même chose ! ». Là elle s’est rapprochée rapidement de la table où nous nous tenions et à taper violemment dessus du plat de sa main, sa chaise roulante écrasant le pied de mon père! Il s’est levé et a quitté la pièce précipitamment.
Plus tard quant ma mère a été couchée, il m’a rejointe au salon. Il repartait le lendemain et entendait me soumettre à son avis. D’ailleurs, il avait embauché une garde malade à la journée dès septembre. Je lui ai dit que l’amour que j’avais pour ma mère était à la mesure du sien et ma souffrance de la voir ainsi réduite à n’être qu’un corps empêché. Il m’a écouté sans compassion semble t’il jusqu’à ce que je lui demande de me raconter leur rencontre. Là il s’est un peu animé comme s’il revenait à un temps d’avant. D’avant je n’imaginais pas quoi !

Nous avons fait connaissance dans le bureau du directeur de l’usine dans laquelle elle travaillait depuis trois jours, m’a t’il dit. Je venais chercher des machines outils qu’il revendait à des industries des pays de l’est. J’étais ingénieur et parlais mal anglais mais mieux que mon interlocuteur. De fait nous ne nous comprenions pas. Après son annonce ta mère a débarqué dans le bureau. Elle était plutôt jolie et avais dans les vingt-cinq ans. Elle a dit qu’elle comprenait le croate mais ni ne le lisait, ni ne l’écrivait. Sa mère étant d’origine croate et le parlait à la maison avec sa grand-mère maternelle. Celle-ci lui chantait aussi des chansons dans cette langue avec laquelle elle s’était familiarisée sans jamais l’étudier. Elle n’était jamais allée en Croatie.
Hormis quelques termes techniques, elle a bien traduit ce que je lui disais et nous avons finalisé les clauses du contrat me liant à son employeur.
J’ai tenu à la remercier et je l’ai invité au restaurant. Je suis resté trois mois pour apprendre à faire fonctionner les machines avant de repartir dans mon pays. J’étais plus âgé d’une dizaine d’années et, je crois, très amoureux. Nous nous appelions tous les deux Axel. Ce qui était fortuit mais pas étonnant Axel étant un prénom également croate. De peur qu’elle ne me repousse je lui avais tu mon âge. Elle l’a découvert par l’agent d’état civil à la mairie lors du mariage. Elle ne me l’a jamais pardonné... Du moins c’est l’histoire qui s’est racontée ensuite dans sa famille pour justifier notre éloignement... Ou bien c’est eux qui ne nous ont plus côtoyé après la mort de la grand-mère que ta mère a veillée pendant des jours. Tu venais de naître.
Son caractère a beaucoup changé. Elle a semblé même me rejeter, ne plus vouloir de moi. Elle n’a jamais plus reparlé croate avec moi. Elle tolérait ma présence ponctuelle parce que je subvenais à vos besoins, je suppose.
Puis il est resté silencieux un moment et a ajouté. J’aurai tant moi-même à en vouloir, surtout à sa famille!...Ils se sont mutuellement rejetés et elle a cristallisé une sorte de haine contre moi comme si j’étais responsable de je ne sais quoi. J’ai dû m’arranger une vie sans vous, à côté de vous mais pas trop près.
Il a quitté la pièce pour une fois avec un air anéanti. Je l’ai trouvé pathétique, lui qui m’était toujours apparu comme un intrus. Ses passages à la maison suspendaient le cours de notre existence, à ma mère et moi, qui reprenait son déroulement normal et plutôt léger en son absence. Très jeune, je refusais instinctivement de l’embrasser, qu’il me touche. Jusqu’à ce que je comprenne qu’il en était de même pour ma mère. Il a hurlé un jour son dépit et ses allers et venues ont été encore moins fréquents.

Dans les jours qui ont suivi cet épisode ma mère était agitée. Je l’interrogeais sur sa famille mais elle restait sans réaction. Puis un soir où je la retrouvais après la fac, elle me tendit l’ordinateur portable sur lequel elle avait écrit, sans ponctuation ni syntaxe, la révélation de sa tragédie. Elle quitta la pièce me signifiant ne pas vouloir dîner.
Je lus que sa grand-mère lui avait dévoilée avoir compris l’identité de mon père lors du mariage. Pour elle mon père était le frère de ma mère. Sa fille devenue fille-mère à 15 ans après un viol perpétré lors des conflits, avait abandonné l’enfant avant d’émigrer. Mais ma grand-mère connaissait l’identité et le lieu de naissance de l’enfant l’ayant visité plusieurs fois avant leur départ.
Ma mère avait ensuite demandé des explications à sa propre mère qui avait nié tout en bloc mais sans être persuasive tant elle se défendait. Cette situation a abouti à leur éloignement et sa mère est morte sans rien lui dévoiler.
Elle a fait des recherches lors de notre seul voyage en Croatie qui lui a confirmé les propos de sa grand-mère. Et elle n’a pas imaginé une seule fois que mon père ne soit pas au courant. Elle pense qu’il a fomenté une vengeance à l’encontre de sa mère voire d’elle même ayant usurpé sa place et jusqu’à son prénom ! Elle n’a jamais pu en parler avec lui mais sa haine, son dégout n’ont fait que croître. Dans l’ordinaire, la parole était déjà rare alors dire çà ne se pouvait pas. Ça s’exprimait par le corps. Je suis le fruit de cette imposture et elle a toujours craint pour ma santé étant née d’une relation quasi incestueuse. Et non d’une noble lignée comme le signifierait leur prénom Alix mais, d’une descendance dévoyée, interdite voire maudite venant de l’ennemi.

Je suis restée ébahie par ses révélations et j’ai mis des jours à me décider d’en parler à mon père. Mais je voulais stopper ce cycle infernal des secrets familiaux au risque de l’innommable, stopper cette situation de camps retranchés, obliger mon père, cet être pervers et condamnable, par la sédition.

Quand j’ai enfin parlé, ma révolte fut brève. Les digues de la citadelle ont cédé. J’ai compris trop tard que mon père n’en savait rien ! Qu’il avait été victime de son histoire toute sa vie. Et c’était sa fille aujourd’hui, cet agent double, ce résidu abhorré qui l’enferrait jusqu’à sa fin dans ce destin abjecte. Par ce geste je me suis aliénée à vie à la culpabilité de l’indicible.
Ma mère aurait dû parler pour que je puisse me taire et vivre!
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Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
Une histoire incroyable... et triste, tellement lourd de vivre avec cela
Image de THIERRY VION
THIERRY VION · il y a
Les secrets de famille sont toujours les plus lourds.