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Première fugue

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André Le Cam

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L’année de ses six ans, un événement se produisit, pour Barnabé égal aux bouleversements que connaissait le monde en cette année-là, qui affecta le cours de sa vie.
Son petit frère puis sa sœur tombèrent gravement malades, victimes d’une dangereuse toxicose.
Il faut dire qu’avec les conditions de logement de l’époque...

En ce temps-là, la Libération n’était pas si éloignée et il ne manquait pas de châteaux réquisitionnés, en raison de la collaboration des propriétaires avec l’ennemi, qui avaient été transformés en établissements sanitaires et sociaux.
Même si de premières lézardes n’allaient pas tarder à apparaître : les révélations du 20ème Congrès du Parti Communiste de l’Union Soviétique, Budapest... les organisations ouvrières restaient puissantes et son militant de père n’eut aucun mal à trouver pour son aîné, une place en sanatorium.
A titre préventif, soit, mais aussi parce que sa femme aurait fort à faire pour soigner les deux malades.

Barnabé connut donc, plusieurs mois durant, la séparation et la vie en collectivité. Il n’aima ni l’une ni l’autre mais il fallait bien continuer de vivre.
Sa montagne magique à lui se situait en basse altitude, dans le Cher.
Il préférait déjà les randonnées en forêt aux autres activités auxquelles il ne participait guère, trop timide, trop malheureux.
Elles ressemblaient pourtant plus à des marches qu’à des promenades. On ne se déplaçait pas autrement que par groupes, par compagnies, au pas parfois. Berk !

Alors qu’il commençait à douter sérieusement qu’il reverrait ses parents , vint le jour de la fête qu’on préparait activement depuis plusieurs semaines.

Une scène avait été dressée au centre du parc du château, dans lequel tout arrivant, placé en quarantaine, logeait.
Le spectacle commença après l’arrivée des autocars qui avaient transporté les parents jusque ici. Les siens y compris !

Avec d’autres camarades, se tenant la main comme il se doit, les uns, comme Barnabé, habillés en marin, les autres déguisés en pingouin (il l’avait échappé belle !), il entonna « Si tous les gars du monde voulaient se donner la main ».
Après tout, n’était ce pas le vingtième anniversaire de la victoire électorale remportée par le Front Populaire ?

Puis, enfin, il fut permis aux choristes de rejoindre les parents.
De timides mais heureuses retrouvailles se multiplièrent, chacun des enfants se montrant avide de partager le théâtre de la vie qui avait été la sienne ces derniers mois.
Au soir, le sanatorium se vida. Les parents repartirent, remportant les pensionnaires avec eux.


Barnabé retrouva sa sœur et son frère qui avaient survécu, de justesse pour le dernier.
A l’occasion de leur convalescence, la famille partit en vacances pour la première fois. Elle s’installa pour deux semaines dans une maisonnette qui paraissait se situer loin de tout.
On était dans la Nièvre, cette fois.

Les départs en vacances restaient encore souvent exceptionnels. Aussi, les parents avaient également emmené des enfants d’amis.
Il y avait aussi le passage des oncles et tantes.

Pourtant, Barnabé restait un peu distant. Il ressentait un mode de relation familiale devenu autre, comme si il lui fallait reconstruire, par touches, le tissu affectif.
Il oscillait entre recherche de solitude et travaux d’approche.
Avec son père surtout qui, de son côté, se demandait comment s’y prendre pour retrouver son fils.

Il y eut des sommets : quand le père se montrait intarissable au sujet des indiens d’Amérique dont il savait par cœur le nom des tribus et de leurs chefs.

Il y eut des bas aussi : un certain riz à la tomate bien trop salé et surtout un jeu idiot, source de vexation que Barnabé fit payer en mordant la main de son père jusqu’au sang avant de fuir hors de la maison.

Fautif, son père ne le punit pas lorsqu’il revint timidement, prêt à recevoir une réprimande ou même un châtiment.
Il fit pire en l’ignorant, y compris quand le garçon l’invita à admirer un rat mort, gisant plus loin sur le sentier, histoire de gagner son attention de nouveau...

Le malheureux se sentit tellement coupable qu’il partit, bien décidé à ce que ce soit pour toujours..


Au bout du sentier poussiéreux, chaque pas soulevait une tornade miniature, une route menait au village.
En face, on devinait une propriété, dissimulée derrière une végétation assez dense.

A gauche, abritée derrière un bosquet, une fermette se cachait, bien en retrait de la route.

Des bergeronnettes traversaient cet air chargé des odeurs propres à la campagne, entêtantes, enivrantes.

Et pour cause ! A droite, de part et d'autre de la voie, des prés jusqu'au village. Dans le plus proche, des faucheurs coupaient le foin qui, lié en bottes par des femmes, était ensuite chargé à la fourche sur une charrette tirée par un imposant cheval de trait.

Après avoir observé les opérations avec grand intérêt, Barnabé traversa et escalada le talus lui faisant face.
Il se trouva bientôt en surplomb d’une soue d'où provenaient les couinements de dizaines de porcelets.
Un énorme verrat s'ébattait dans la fange en compagnie de trois ou quatre truies en grognant.
L’animal le fixait de ses yeux rouges. Ses dents étincelaient.
Barnabé ne devinait pas seulement qu'il le dévorerait à la moindre occasion, il le savait. Pis ! il le sentait...

Il choisit d'aller de l'avant, sur le côté droit de la mare.
Une jungle se dressait derrière des barbelés entre lesquels il lui fut facile de se faufiler.
Des bambous grimpaient à l'assaut du ciel. Une aristoloche étalait ses feuilles équatoriales. Buis, fusains, thuya, bois noir, le sol était chauve et glissant. Un rouge-gorge le fixa un court instant en piaillant plaintivement avant de sautiller vers d’autres branchages.

Dans un demi-jour, des rais traversaient le feuillu.
Il peinait un peu à se frayer un chemin à travers les cannes, en rangs serrés, dardant leurs feuilles séchées effilochées comme des lames de rasoir.

Mais il parvint à se diriger vers la clarté d’une trouée entre deux fourrés, tout près d’un sureau.
D'autres barbelés, vite franchis, semblaient protéger un pré, un tapis vert qu’il foula.

De ce poste d’observation qu’il venait d’atteindre, il distinguait une butte sur laquelle une table était dressée, couverte d'une nappe en dentelle. De jolies chaises en fer forgé l'entouraient.


Assise sur l'une d'elles, sous un parasol léger comme une ombrelle, une dame, très élégante, l'avait repéré, de toute évidence. Etait-ce à cause de ce merle qui prît son envol dans un cri de protestation strident ?

La dame lui fit signe d'approcher et, comme subjugué, il obéit.
Au fond de lui-même, Barnabé se demandait s’il ne venait pas de faire la rencontre d’une fée.

Elle le fit asseoir à ses côtés et tinta une clochette qui se trouvait près d’elle, ce qui tendit à confirmer son impression.

De la grande maison, qui ressemblait à un château, accourut une femme habillée de noir avec une coiffe, une collerette et un tablier blancs qui s'écria en le regardant :
" Oh ! Quel charmant garçonnet ".

La fée donna quelques ordres qu’il ne comprit pas, tant sa voix lui paraissait un chant, tant ses gestes voletaient avec grâce.
Un paon s’approcha de l’hôtesse qui lui accorda quelques miettes. Barnabé n’avait jamais vu d’oiseau si beau.


Quand la soubrette revint, après être retournée au château, elle lui servit un plateau sur lequel un bol de chocolat était accompagné de pain beurré et de fruits.
Il lui fallut d’abord se laver les mains dans une bassine qu’avait apportée une autre femme vêtue de manière identique.

Bien entendu, la politesse lui commanda de faire honneur à cette offrande...

Bien, lui dit la dame, voyons, comment t'appelles-tu ?
...
Barnabé ?
Oui... dans un souffle.
Barnabé... je ne t'ai jamais vu auparavant...

En un rien de temps, la fée apprit tout de lui, les fées sont vraiment extraordinaires...

Elle sut qu’il était parisien, en vacances pour la première fois, qu’il sortait du sanatorium et que son père ne lui parlait plus...

Il poursuivait son babillage tout en se régalant. C'est fou comme vivre l'aventure aiguise l’appétit.

La fée l'observait en souriant, angélique.
Mais qu'il faisait beau ! Le temps passait délicieusement.

Ce moment paradisiaque prit pourtant fin lorsque, un peu plus tard, la Marquise se tourna vers la demeure et quand, suivant son regard, il vit venir à eux son père et sa mère, accompagnés par un monsieur habillé en costume de velours et coiffé d'une casquette.


Il comprit aussitôt que la dame qui n'était pas une fée, il en était persuadé maintenant, venait de le trahir en envoyant un serviteur prévenir ses parents de l’endroit où il se trouvait.

Je pense que c'est à dater de ce jour que Barnabé commença à douter de la véracité des contes de fées...

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