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Première anachronique : Mise en quarantaine

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AliceDumontier

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Les Anachroniques

Première anachronique : Mise en quarantaine

1er janvier 2018. Tout le monde se souhaite la bonne année. Et la santé surtout. Et le bonheur, aussi, ah oui c’est important, ça le bonheur. Et du travail, bien sûr (moue dubitative de la narratrice qui se dit depuis quelques années que son travail est vraiment incompatible avec la santé et le bonheur et se demande donc ce que fait cet immonde intrus dans le lot des jolis souhaits pour la nouvelle année).
Les souhaits coulent à flots. Ils dégoulinent même, c’est écœurant. Autant que l’excès de foie gras et de dinde aux marrons qui ont marqué de leur indélébile empreinte la fin de 2017.
Nous sommes le 1er janvier 2018 mais personne, je dis bien PERSONNE, n’a pensé à me souhaiter mes quarante ans plus un mois. Pourtant, c’est un cap, voyez-vous. Ça veut dire que je suis vraiment dedans, désormais : me voici toute entière en quarantaine.
Je suis une quadragénaire. Pas une quarantenaire, comme on l’entend de plus en plus (je fais partie de ces vieilles lourdingues qui parsèment les conversations entre amis de ces horribles petits «on ne dit pas le sac à la dame, on dit le sac de la dame». Alors on ne dit pas « quarantenaire », s’il vous plait. Parce ce que quarantenaire signifie « qui dure quarante ans », et qu’aujourd’hui, 1er janvier 2018, j’ai quarante ans et un mois et que je suis toujours en vie. Enfin je crois (un doute m’assaille, soudain : serais-je, comme le héros du Sixième Sens, trépassée mais toujours parmi les vivants, lesquels me qualifient de « quarantenaire » pour tenter de me signifier que je ne suis plus ? Gloups). Mais je me ressaisis rapidement (en bonne hypocondriaque qui se respecte, je suis passée, durant les quarante années écoulées – et un mois, environ 1564 fois à deux doigts de la mort, ce qui fait que je me remets de plus en plus rapidement de mes expériences de mort imminentes. Pas plus tard que la nuit dernière, je suis quasi décédée d’une rupture d’anévrisme - une douleur intense au côté droit de la tête -avant de me faire à l’idée que l’association : sinusite + surdose d’huile essentielle de menthe poivrée autour des yeux + inhalateur à l’eucalyptus, en était plus probablement la cause.
Je ne suis pas morte, donc. Je suis juste un peu vieille (ce qui, dans notre société, est quasiment synonyme). Me voilà passée chez les quadragénaires. Me voilà « une personne qui a entre quarante et cinquante ans».
La quarantaine. Je suis désormais la cible de la crise du même nom, des maladies cardiovasculaires, de la baisse de la fertilité (voire de la ménopause précoce), des chutes en tous genres (je ne vous fais pas de dessin des quantités de choses qui peuvent « chuter » sur le visage et le corps d’une femme après quarante ans. Et deux enfants).
Je n’ai pas pris de résolutions cette année. Parce qu’à quarante ans, je sais (d’expérience, hé hé) qu’il est inutile de payer un abonnement annuel tout inclus au Body Shape Fitness Club du coin de la rue, avec option « serviette et chaussons fournis à chaque séance pour cinq euros de plus par mois seulement ». Parce qu’à quarante ans, je sais que mon abonnement annuel va me saigner de 660 euros et que j’irai trois fois par semaine en janvier, puis deux fois jusqu’à la mi-février environ et que ma fréquentation chutera rapidement à une seule séance jusqu’à fin février parce que j’aurai « trop-de-boulot- tu-comprends-là-c’est-exceptionnel-mais-j’irai-plus-souvent-dès-le-mois-de-mars ». Mon travail étant très chronophage et moi dépourvue de toute volonté, je sais bien qu’à compter du 2 mars, le club prélèvera mensuellement et automatiquement sur mon compte la coquette somme de 55 euros, laquelle aura pour seule et unique utilité de me permettre de brandir ma carte de membre à quiconque osera prétendre que je suis sédentaire en hurlant « ah, bah attends tu crois pas que j’ai pris un abonnement Body Shape Fitness Club avec serviette et chaussons inclus pour ne pas y aller, tout de même ? Faudrait être idiote, tu ne crois pas ! ». Bang. Calmée, la copine arrogante. Certes, plus par ma réaction excessive que par le fait que je sois bel et bien abonnée au Body Shape Fitness Club, mais qu’importe.
Aucune résolution, donc. Une décision, néanmoins : écrire de petites chroniques, de-ci de-là, pour donner à l’écriture une place plus importante dans mon quotidien (et pas : «après le travail», «après le ménage», «après les courses», «après que les enfants sont couchés », «après mon gommage du corps à la verveine de chez L’Occitane», «après-demain», «après après-demain». «L’an prochain». «On verra lors de ma prochaine vie». «Bon, OK, on verra plutôt lors de la suivante, parce que le planning de la prochaine est déjà bien rempli de tout ce que je n’ai pas fait dans l’actuelle».
Première étape : le titre. Concentration, quel est le premier mot qui me vient quand je pense à moi ? Non, je veux dire, à part « grosse » ou « fatiguée », lesquels feraient de très mauvais titres. Quel mot me représente ? Jouons à « et si tu étais un mot » (parce que oui, figurez-vous qu’en 2017, on trouvait encore des articles de presse dans lesquels le journal demandait à une célébrité « si tu étais un mot », je l’ai vu de mes yeux chez mes parents pendant les fêtes). Donc, je ferme les yeux trois secondes et le voilà qui surgit.
Anachronique.
Oui oui : anachronique.
Anachronique, c’est le mot qui me représente, vraiment. Si j’avais 18 ans, je dirais, « c’est trop le mot qui me représente ». « Grave ». « Sérieux ». « Tu Vois ? » « Genre ». « T’sais ».
Mais je n’ai plus 18 ans et je suis anachronique. Preuve en est, pour vous démontrer que c’est bien le mot qui me représente, je suis allée voir dans le Larousse. Pas sur Wikipédia. Dans le Larousse. Ce truc en papier d’environ 2 kilos avec couverture cartonnée, centième édition anniversaire 1905-2005. Parce que oui, je fais partie des individus qui possèdent un dictionnaire papier en 2018. Pire : je le consulte régulièrement. Ce qui m’a permis d’apprendre - soit dit en passant - que le mot qui suit « anachronique » dans le dictionnaire est « anaclinal » (rien de scatologique, rassurez-vous : selon le Larousse papier édition 2005, anaclinal « se dit d’un cours d’eau dont la direction d’inclinement est contraire au pendage ». Pan. Ce n’est pas Wikipédia qui vous aurait soufflé ça, hein ?! Et ç’aurait été dommage de passer à côté d’un tel nouveau mot. Le tout, dans l’obscurité et sans lunettes. Certes, maintenant, il va falloir chercher ce que signifie pendage (mais je vous laisse chercher dans votre propre dico. Rien de scatologique non plus, juste pour vous rassurer).
Voici donc comment je me suis enfin trouvée, un soir de janvier, à la page 83 du Larousse papier édition 2005. Anachronique : « en retard sur son époque, vieilli, désuet ».Voilà. Dix ans de Body Shape Fitness Club à raison de 660 euros par an. Soit environ douze séances de step, pilates, zumba et aquagym, toutes regroupées sur la première moitié du trimestre de chaque année civile, le tout pour s’entendre dire, par Larousse papier édition 2005 interposé, qu’on est « vieille et désuète ».
J’ai envie de dire (mais je déteste les personnes qui disent « j’ai envie de dire ») : remboursez (« Grave », « Sérieux », « Genre ». « T’sais ».)
Je vais donc tenter d’écrire de petites chroniques que je ne soumettrai volontairement à aucune contrainte particulière de régularité (parce qu’en 2018 ET à 40 ans, on ne s’impose pas de contraintes à soi-même, on détermine les règles, on est maîtresse du reste de sa vie, on tient enfin les rênes de sa destinée, on s’affranchit des diktats en tout genre. Oh et puis mince, en 2018 et à quarante ans, on n’a pas à se justifier).
Est alors venue la question : où poster lesdites chroniques ? Ne trouvant nullement de réponse dans le Larousse papier édition 2005, je m’en suis remise à Google. Google, mon ami, qui me traque et me trace, mais comme je ne me rends pas encore compte à quel point, je continue de chercher tout et n’importe quoi sur Google (et d’acheter tout et n’importe quoi sur Amazon avec mon Iphone. Souvent je pense à faire une séance d’hypnose visant à m’affranchir enfin du GAFAM, mais je n’ai pas le temps. Et le temps, c’est précieux. Ca me sert notamment à ne pas aller au Body Shape Fitness Club mais à prétendre qu’en fait, j’y vais).
Donc je tape sur Google : « sur quel support publier une chronique » (ouep, je vous dis tout, je n’ai aucune fierté : à quarante ans on dit « je m’assume », mais la vérité est qu’on a perdu notre fierté, au fil du temps, en raison d’évènements tels que (i) accoucher devant une rangée d’étudiants en médecine (« ça ne vous dérange pas si les jeunes gens regardent ? ») », (ii) travailler douze heures par jours sans broncher sous prétexte qu’on est bien payée (alors que du coup, rapporté à l’heure, on est payée comme tout le monde), (iii) se présenter, grasse et penaude, chaque 2 janvier au Body Shape Fitness Club et y affronter le regard apitoyé de l’hôtesse d’accueil, laquelle n’a ni vieilli, ni grossi depuis 1998 (peut être rapport au fait qu’elle s’entraine 3 fois par semaine de janvier à décembre, depuis 1998). Et j’en passe. Autant que des pages du Larousse papier édition 2005 (il y en a 1856, pour information).
Les réponses fournies par Google ne me sont d’aucune aide. Je décide de taper mes Anachroniques dans un bon vieux document Word, de les poster sur un site d’écriture en ligne et d’en faire « la réclame » sur Facebook. Facebook, mon deuxième meilleur ami après Google, qui sait où j’ai dîné avant-hier, avec qui et qui me propose de publier la vidéo des meilleurs moments de ladite soirée. Sauf que je ne vais pas poster des photos de ma voisine et moi en train de boulotter tous mes chocolats de Noël en regardant les enfants combattre des zombies sur Playstation. (Oups, j’ai dit ça tout haut ?). Nous verrons bien à l’usage ce que cela donne (sauf, bien entendu, si la rédaction des Anachroniques suit la logique de mon abonnement au Body Shape Fitness Club, auquel cas on ne verra rien du tout. Même pas la trace d’un petit bourrelet qui aurait tenté de disparaître.
Allez, même si vous avez oublié de façon collective (voire délibérée, j’ai quelques doutes) mon anniversaire de quarante ans plus un mois, je vous souhaite une belle année 2018 (santé, bonheur et du travail, hein, surtout) et vous donne rendez-vous à une date indéterminée pour la deuxième Anachronique.
PS : petite correction : le Larousse papier édition 2015 pèse près de 2, 5 kilos (bah euh oui, j’ai vérifié avec ma balance de cuisine...aucune fierté, je vous dis).


(Soundtrack: Therapy? Going nowhere)

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