Prémices

il y a
5 min
184
lectures
20
Qualifié

L'idée d'écrire remonte à l'âge de 10 ans. D'abord, un hebdomadaire, que j'envoyais à mes sœurs. J'y racontais des anecdotes désopilantes, histoire d'oublier la distance qui nous séparait à  [+]

Image de Été 2021
Dans le grenier de grand-père dormaient des souvenirs oubliés, ceux qui avaient jalonné sa formation de tailleur de pierre. Avare en paroles, il m'accordait parfois, alors que j'étais enfant, le privilège d'une histoire vécue, tirée de son parcours de compagnon sur les routes de France. Nous montions tous les deux par un escalier en bois. Je frémissais à chacun de nos pas, de peur de réveiller les créatures qui peuplaient son grenier. Grand-père plaisantait pour me rassurer, mais une fois là-haut, quand il enlevait la bâche qui les recouvrait, grand-père prenait un air sérieux. Elles sont là, disait-il, elles sont mes captives. Je ne voyais que des sculptures taillées dans la pierre, des chimères qu'il avait copiées pour mieux s'en inspirer. Il voulait retrouver le geste des bâtisseurs de cathédrales, le secret des maîtres tailleurs du Moyen-Âge. Puis il les recouvrait, disait-il, pour les protéger de la lumière de lune.

Grand-père est mort. Seule désormais dans cette vaste bâtisse, je repensais aux doux moments partagés avec celui qui avait fait de moi ce que je suis aujourd'hui : un être de savoir. Mais je suis encore ignorante de bien de choses, comme de mes origines. Les enfants que j'ai pu voir dans les livres peuvent s'enorgueillir d'avoir des parents qui les aiment, des frères et des sœurs avec lesquelles ils partagent des moments de joie et de tristesse. Ils vont dans des écoles, des universités où ils accumulent tant de connaissances. Jamais je n'accéderai comme eux aux trésors des bibliothèques prestigieuses, aux conférences des meilleurs cerveaux de l'humanité. Je devrais dorénavant me débrouiller seule, mon maître n'est plus.

Tout ce qu'il m'avait appris, comme l'architecture, les arts à travers les âges, le souffle de l'artiste quand il métamorphose par son génie une idée en chef-d'œuvre, tout cela grand-père me l'avait transmis, mais d'où je viens, jamais.

Alors, je décidais de transgresser la règle qu'il m'avait fixée : ne cherche pas à savoir qui tu es, disait-il, apprends ce que je t'enseigne, apprend l'univers. Son univers. Désormais, j'allais à la découverte de mon monde.

Les dossiers recouvraient le sol du salon, des années et des années de notes, d'articles de presse, de photographies d'églises, de plans de cathédrales, parfois très anciens, retranscrits par des moines bâtisseurs. Le latin n'avait plus de secret pour moi. Grand-père me l'avait appris comme une langue maternelle. Maternelle. Doux euphémisme pour qui n'a aucun souvenir de celle qui l'aurait mise au monde.

Un petit cahier à la couverture déchirée et aux pages jaunies attirait mon attention. Pourquoi grand-père gardait-il dans ses archives si bien tenues, si bien rangées, cette exception à la règle ? Je feuilletais ce qui ressemblait à un livre de comptes. Des chiffres, des pages de chiffres sans aucune autre annotation. Ça n'avait pas de sens. Pourtant je pensais tenir dans mes griffes la clef d'une énigme, ou tout au plus son point de départ.

Dans une des caches du secrétaire, celle de droite se trouvait une clef. Je le savais, car souvent je m'amusais à l'espionner, à furtivement grimper sur le dernier rayon de la bibliothèque et à me blottir pendant des heures, alors que lui, ignorant ma présence, refermait le tiroir de droite et rangeait la clef dans sa cache. Puis il m'appelait, inquiet de ne pas m'avoir vue de la journée.

La clef n'y était plus. Qu'à cela ne tienne, d'un coup d'épaule, j'envoyai le secrétaire en métal s'écraser contre le mur. Le tiroir de droite explosa, libérant son contenu sur le sol : un cahier dans un état pitoyable. À l'intérieur, des lettres, une succession de lettres, sur le recto de la première page. Le reste du cahier renfermait des photos de chimères, avec pour chacune d'elles, une légende. De la Grèce antique au Moyen-Âge, en passant par les Étrusques, grand-père avait rassemblé toutes les représentations de ces créatures fabuleuses.

Un cahier rempli de chiffres et un autre de lettres, il y avait là de quoi satisfaire ma curiosité. Mais un bruit provenant du parc interrompit ma réflexion. La propriété, bien qu'isolée sur une île à 200 mètres de la côte, attirait parfois des pêcheurs à pied. Ses plages rocheuses recèlent de savoureux crustacés pris aux pièges dans des bras de mer éphémères. Je m'y promenais la nuit, en catimini, sans que grand-père s'en aperçoive, pour dévorer les imprudents. Il m'interdisait la plage, car disait-il, la mer y déferle sa colère. Parlait-il des tempêtes qui souvent rejettent sur les rochers les bateaux en perdition ?

Trois têtes encapuchonnées remontaient l'allée centrale éclairée par les derniers rayons d'un soleil sanguin. Grand-père ne recevait personne sur l'île. Quand il partait pour son travail, il me laissait seule, enfermée dans ma chambre. Mais depuis qu'il n'était plus là pour me surveiller, je découvrais avec appréhension, mais aussi avec beaucoup de plaisir, ce nouvel espace de liberté. Alors, bien que je ne les visse plus, je les sentais se rapprocher, comme un seul homme.

Je m'étais embusquée à l'abri d'un bosquet de jasmin et de bougainvillier. Grand-père m'avait appris que les animaux sauvages ont un sens inné pour camoufler non seulement leur corps, mais aussi leur odeur. Le vent devient un ennemi quand il vous souffle dans le dos, emportant avec lui un morceau de vous-même. Le vent de terre me donnait un avantage et si par malheur il tournait, le parfum délicat du jasmin me servirait d'alibi.

La porte-fenêtre ne résista pas longtemps, et je compris dès lors que leurs intentions n'étaient pas bienveillantes. On pouvait supposer que le manoir était inhabité, que grand-père n'avait pas témoigné de mon existence. Alors on comprenait que ces trois-là ne se doutaient pas de ce qui allait leur arriver.

Il m'était aisé de les suivre sans me montrer, car munis de lampes torches, ils progressaient dans le manoir, pièce par pièce. Arrivés dans le salon, ils fouillaient méthodiquement chaque recoin jusqu'à trouver ce qu'ils cherchaient : le premier cahier. Je devinais la suite. Ils se dirigèrent vers le bureau, et s'emparèrent du second cahier qui gisait sur le sol. Je n'avais plus qu'à attendre, juchée au sommet de la bibliothèque, attentive à leurs gestes et à leurs paroles.

L'un des capucins regardait le cadre accroché au mur du bureau, une photo souvenir de grand-père sur un de ses chantiers. Il la montra à ses complices, en tapant sur la vitre pour désigner grand-père comme un tueur de chimères. Ils échangeaient entre eux tout bas, le premier feuilletait les cahiers, le deuxième dictait au troisième en sifflant.
Un long moment s'était écoulé depuis leur arrivée. Dehors, les étoiles déployaient leur scintillement que la lune d'est en ouest allait balayer, reine incontestée d'un ciel à sa merci. Subitement, ils sortirent du bureau, emportant les cahiers avec eux. J'entendais leurs galops dans l'escalier qui desservait les étages, la porte s'ouvrir sur le couloir qui aboutit à la tour nord. Je percevais leur souffle quand ils montaient l'escalier de bois, qu'ils entraient dans le grenier. Je les devinais prononcer des mots d'incantation – les mots décryptés –, et un froissement tel que celui produit par le geste de grand-père quand il retirait la bâche.

J'escaladai la tour nord, m'agrippai au faîte du toit du manoir. Comme un chat sur sa gouttière, je m'approchais sans bruit, et je les vis en dessous par le soupirail. Des rais de lumière bleutée entraient dans le grenier par les lucarnes, se déplaçaient imperceptiblement, découvraient centimètre après centimètre les formes d'une créature. Celle-ci semblait se mouvoir en dodelinant de gauche à droite, puis de plus en plus rapidement, au point d'effrayer les capucins imprudents — ce que je croyais. Je compris alors qu'ils redoutaient, non pas cette chimère qui sortait d'un long sommeil au contact de la lumière de lune, mais moi, la féline qui fondait sur eux.

Une odeur de fer remplit le grenier, jeta l'effroi sur les visages ensanglantés de mes assaillants. D'instinct, mes griffes acérées emportaient des lambeaux de chairs à la volée, découpaient les têtes une à une, lionnes à crinière, chèvres et serpents. Les corps des chimères se vidaient de leur sang, secoués par de brusques et vains sursauts. Le funeste dessein d'avoir voulu libérer leurs sœurs avait échoué.

Le calme revenu, je bondis hors du manoir et lentement, je descendis l'allée en direction de la plage. La fraîcheur de l'aube m'enveloppait tout entière quand je perçus comme la promesse d'une rencontre savoureuse, les rires des premiers pêcheurs sur l'estran.
20

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Lyncée Justepourvoir
Lyncée Justepourvoir · il y a
Surprenantes griffes de chimères !
Merci

Vous aimerez aussi !