7
min
Image de Flou

Flou

403 lectures

125

Qualifié

Le charognard planait depuis longtemps, trop à son goût... Mais la patience était dans ces gènes, alors il continuerait à effectuer des cercles au-dessus de sa proie, jusqu'à ce qu'elle morde la poussière brûlante de son désert qui le nourrissait à chaque fin de vie.
Jack marchait, il n'avait pas le choix... Il se contentait de mettre un pied devant l'autre et c'était tout.
Son cerveau était en équilibre, il hésitait à plonger dans le délire qui lui avait arraché un rire aigu quelques instants auparavant, quand il s'était imaginé en tranche de pain grillée entre deux résistances ; sol et soleil.
Ouais ! Marrant, le désert en grille-pain... Mais il s'était vite repris, Fais pas l'con Jack !, et il avait fixé l'ombre qui le suivait suspendue au-dessus de lui, comme une croix sombre. Il la guettait, comme elle aussi, et le temps défilait au rythme de sa marche et des circonvolutions du vautour.
Alors il pensa au vieux Budy, pas par affection, mais pour se booster la cervelle. « Sans elle le reste du corps ne vaut rien », c'était sa devise au vieux Budy et Jack était d'accord. Sans doute parce que leur vie se ressemblait. Alors quand il lui avait donné le cylindre en cuivre quelques jours avant de calancher, Jack savait qu'il en aurait bien besoin de la force sous son crâne pour aller jusqu'au bout.
Mais il était tranquille de ce côté-là, son passé lui avait forgé un mental dur comme une enclume. L'orphelinat d'abord, une belle machine à durcir la cervelle ou la broyer... Il avait choisi la première option naturellement, et il avait bien fait, parce que la maison de redressement l'attendait, encore plus efficace, comme une forge qui avait trempé son crâne bouillonnant pour parfaire sa solidité. Depuis il avait survécu, sans sentiments, passant dans une autre maison, celle d'arrêt, au gré de ses coups de sang, de ses coups sûrs qui ne l'étaient pas vraiment.
Une vie qui était passée comme une gorgée de whisky, âpre, brûlante, jusqu'à ce jour où il s'était retrouvé une nouvelle fois derrière les barreaux.

La proie buta contre une racine, s'étalant de tout son long. L'oiseau effectua une spirale descendante jusqu'à elle, prudemment quand même, sa faim pouvait encore attendre... Mais l'être humain se redressa, alors un mouvement d'aile du volatile le fit brusquement changer de direction et il remonta vers les hauteurs, reprenant ses cercles aériens, jouant avec le vent. Le moment n'était pas encore arrivé, il attendrait donc, sûr de son issue, certain de déguster les entrailles du gros mammifère avant la nuit.
Jack fit l'effort de lever la tête, juste le temps de voir le charognard retourner dans le ciel. Il mit sa main en visière.
Encore au moins trois heures à griller. Des étoiles dansèrent devant ses yeux qu'il ferma quelques instants. Sa gorge était sèche et sa langue semblait prendre toute la place. L'eau s'en allait de son corps, comme aspirée par l'atmosphère brûlante, vidant sa vie mètres après mètres. Même sa vessie ne donnait plus rien depuis longtemps, depuis qu'il s'était abreuvé de son contenu.
Il suivait une espèce de ligne droite qui le mènerait bien vers son but, celui que lui avait donné le vieux Budy. Seule la mort l'en détournerait, c'était comme ça, il n'avait pas le choix.
Il l'avait d'abord pris pour un vieux pédéraste, quand on l'avait jeté dans la même cellule, il faut dire que les propos de Budy prêtaient à confusion. « J'ai un trou de balle en or » qu'il lui avait balancé. Jack allait lui allonger son poing dans sa vieille tête de tarlouse, histoire de lui expliquer qu'il déclinait l'invitation, mais l'ancêtre avait vite remis les choses en place : le plan d'un magot roulé dans deux douilles de 38, bien à l'abri entre ses fesses.
Il cherchait une protection le Budy, il avait flairé l'homme de la situation, parce que les deux voisins de chambre ne mouftaient plus depuis que Jack était entré. Oh ! Ce n’était pas le plus costaud, mais les deux gars avaient compris que pour ce qui était de la brutalité, le Jack avait fichtrement gagné sa place. Pour lui c'était naturel, et comme il aimait à penser, il n'avait pas le choix. Et puis après tout, ça avait quand même été sympa de se faire servir par N'a-qu'une-oreille et Bras-cassé, désormais leurs nouveaux noms qui faisaient se marrer le vieux.
Mais ça, c'était l'apéritif, Budy en voulait plus ; s'occuper d'une sorte de double mètre noir...
Bien sûr, il s'était posé les bonnes questions Jack ; et si le vieux racontait des salades ? Et après tout, il pouvait se servir direct sans lui demander son avis, il le pondrait bien son bout de cuivre...
Finalement, c'était Double mètre qui avait pris la décision à sa place, parce qu'il y avait eu des fuites concernant le petit trésor du vieux, et puis il ne fallait qu'un caïd...

Jack continuait, tête baissée, obstiné. Un bon point, la chaleur diminuait. Il s'accrochait à ne penser que positif, c'était son billet pour s'en sortir, ne concentrer que le bon dans la cervelle et rien d'autre... Oublier les menottes qui lui cisaillaient les poignets.
L'ombre était toujours là, à guetter, planant en ange de la mort, Jack serra les dents en un rictus méchant. Attends gros piaf... Attends.

Double mètre se tenait jambes écartées, à poil, arborant son rostre devant Jack, l'ordonnant de lui mettre dans sa bouche.
Les douches étaient étrangement vides, à part deux témoins, noirs eux aussi. Les matons fumaient tranquillement leurs clopes à l'extérieur. Encore maintenant Jack se posait la question ; pourquoi le black avait-il eu cette idée ? Autant jouer à la roulette russe.
Pourtant il aurait dû se douter, Jack n'avait pas le choix...
Il avait gueulé Double mètre ! Un cri qui ne correspondait pas à sa carrure tellement c'était aigu, et le sang qui tapissait le carrelage, et les deux autres en train d'essayer de faire lâcher prise à Jack en le bourrant de coups ! Mais il encaissait le Jack, et il avait de bonnes dents.
On n'avait plus revu Double mètre et Jack, après un isolement de quelques semaines avait goûté le confort d'une cellule à deux, le vieux et lui.
« J'ai le crabe qui me bouffe les éponges » lui avait confié un jour Budy. « Il est temps que je te donne les clefs du paradis avant que je calanche. »
Il avait bien remarqué que le vieux sifflait de plus en plus comme un soufflet de forge, et question haleine, il envoyait drôlement ! Mais Jack avait quand même été un peu surpris.
Alors pendant toute une nuit, le vieux lui parla du casse de la bijouterie, de la valise et de la façon de la retrouver, dépliant le petit rouleau et expliquant de son doigt déformé le plan ultime pour arriver à un rocher fendu. Et là, Jack l'avait vraiment cru, non seulement à travers ses yeux, mais surtout en se remémorant les articles qu'il avait lus sur le fameux hold-up sanglant de la bijouterie de Downhill. Fameux par sa valeur et par ses victimes, voleurs compris...

Jack tomba sur ses genoux et s'étala sur le dos. Le vautour battit des ailes frénétiquement, comme pour fêter l'événement, et il piqua en direction du festin.
D'abord le meilleur, les yeux... Son long cou s'approcha, c'est le moment que choisit Jack. Comme un félin, il happa le point faible du volatile et y planta ses dents dans un nuage de plumes et de poussières. Enfin, il arracha la chair du cou, les vaisseaux, et s'abreuva de la sève qui sortait à flot pendant que le cœur essayait de pomper. Il n'avait pas le choix... Jack aspira encore, malgré ses spasmes de dégoût, éructant, crachant une salive rougeâtre de tuberculeux.
Sauvage... C'était l'adjectif qui lui convenait le mieux depuis sa naissance. De ses ongles, il entailla la chair encore chaude et plongea sa main en faisant craquer la cage thoracique du vautour, en ressortant l'organe noble. Encore une fois, Jack avait de bonnes dents, il mâcha le muscle par petites bouchées, ne pensant qu'au bien que lui apporterait cette nourriture et enfin, il s'étendit, repu.

Il n'avait pas choisi le plus simple, une fois sorti du véhicule accidenté. Jack avait piqué droit vers le désert, sans eau, sans armes, puisqu'il avait dû abandonner la voiture en feu et ses deux gardes en train de rôtir, et sans clefs de menottes, tant pis.
Le vieux Budy lui avait dit entre deux quintes de toux : « Alone, c'est le nom du patelin ».
À croire que le pionnier qui avait planté la première pancarte s'était débrouillé tout seul.
« La station-service, à partir de la pompe, tu files droit vers le pic le plus haut ».
Pourvu qu'elle soit encore là, avait pensé Jack.

La nuit était tombée. Mets-toi en route mon vieux ! Et Jack s'était relevé, requinqué du vautour, allongeant ses godasses sur le sol plus clément. Il positiva, avant l'aube, il serait sur les lieux, foi de Jack.
Et l'aube était arrivée, en même temps que Jack devant Alone.
La station et trois maisons... Tellement petit que l’on pouvait voir simultanément les deux panneaux : Welcome to Alone... Goodbye Alone, toute l'hospitalité du Wild Wild West.
Texaco, avec son manche rouillé. Jack regarda au-delà de la pompe à essence et vit avec satisfaction le grand pic.
Un grincement, il tourne la tête sur une fillette d'à peine douze ans accolée au chambranle de l'entrée. Plutôt une brindille, avec de gros yeux noirs, du genre métis.
Pas le choix Jack... T'as les flics au cul.
Sans un mot, elle l'invite à entrer. Juste un comptoir, quelques curiosités poussiéreuses pour touristes égarés, des clopes et des boissons en arrière-plan. Au fond un frigo qui expire bruyamment.
Attends un peu mon vieux. Il retient ses mains. La bière est trop tentante et il a si soif.
Elle plonge sa tête dans le froid et lui tend la canette. Il n’a pas l'habitude Jack... Un geste pour lui et un regard comme ça, pas même effrayé.
Alors il boit. Brindille lui apporte une galette de maïs avec des haricots rouges dessus, mélangés à de la viande.
Y'a pas à dire, c'est quand même meilleur que ton dernier repas.
Il a à peine le temps de roter et la revoilà avec un coupe-boulons aussi gros qu'elle, la chaîne se brise, efficace la Brindille... Jack la remercie en faisant rouler ses épaules engourdies.

Budy lui avait dit : « Une faille dans un rocher, pas plus large que ma cuisse. J'ai lancé la valise à l'intérieur, reliée à une corde que j'ai attachée, avant de me faire choper. »
Et si la corde était bouffée par un rongeur ?
Jack était pragmatique, il évalua Brindille et lui prit le bras, puis il fila avec elle droit vers le pic. Pas le choix...
La voix éraillée du vieux Budy résonnait encore dans son cerveau pendant que Jack se concentrait sur son bout de papier.
« À partir de là, tu n'as plus qu'à suivre mon plan jusqu'au rocher fendu. » Il avait sorti son rire grasseyant. « Il a la même forme que ce que t'as dans ton slip au p’tit matin... Ah ah ! Tu ne peux pas te tromper. »
Brindille marchait à ses côtés, il ne se donnait pas la peine de la tenir. Une fille qui ne parle pas, qui le reçoit sans en être obligée... Dommage qu'il n'ait pas le choix.
Il n'avait pas tort Budy, l'espèce de phallus minéral n'offrait aucune confusion, sacré vieux !
La corde était bien là, rongée, sans rien au bout. Jack se félicita d'avoir anticipé, il gagnait du temps.
Décidément, elle lui plaisait la gamine, sans un mot elle s'engouffra à l'intérieur comme une enveloppe dans une boîte aux lettres et ressortit trente secondes après, tenant une petite valise en cuir.
Jack eut un coup de faiblesse en la voyant, il s'assit, n'osant l'ouvrir tant il redoutait la déception. Pourtant, elle ne demandait qu'à s'offrir, une simple ceinture la maintenait fermée.
Alors Brindille s'assit devant lui en tailleur et l'ôta à sa place. Décidément, il aurait bien du mal à l'éliminer Jack.
À présent elle le fixait de ses grands yeux noirs, le couvercle était ouvert, il essayait de savoir si la vie allait enfin lui sourire à travers le regard de la gamine qui maintenant plongeait vers le contenu.
« Alors ? »
Ça l'avait coûté d'être si bavard, mais il fallait qu'il sache Jack.
Brindille laissa tomber le dessus de la valise. Le vieux Budy n'avait pas menti ; un tas de pierres précieuses noyé dans des entrelacs dorés qui faisaient cligner des yeux Jack.
Il ne s'était pas méfié, pour la première fois de sa vie. Peut-être la fatigue ou les yeux hypnotiques de Brindille, à moins que ce ne soit la faute du vieux Budy qui ne l'avait pas prévenu.
Elle pointait un Colt vers lui, si gros dans sa main frêle qu'il se demanda si elle pourrait le tenir longtemps en joue.
Réagis Jack ! T'as pas le...
BANG !

PRIX

Image de Printemps 2018
125

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Bonjour Flou. Vous avez soutenu Mumba et je vous en remercie. Soutiendrez-vous tout autant ma chienne Ianna en finale automne ? : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes Bonne journée à vous.
·
Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
Pan dans les dents X)
Vraiment agréable à lire, ton texte a du mordant !
Merci et bravo pour ton récit, Flou :)

·
Image de Miraje
Miraje · il y a
Il y a du Sergio Léone entre les lignes, et un harmonica derrière les phrases.
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Bonjour Flou ! Je relis avec plaisir votre nouvelle captivante !
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

·
Image de Paul Thery
Paul Thery · il y a
Ouah ! C'est sauvage ! c'est aussi dur que ça, de travailler à l'assistance publique ? :-))
·
Image de Flou
Flou · il y a
Parfois oui. Le planning hospitalier est implacable...
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Un plaisir de lecture énorme. On s'y croit dans le désert avec le vautour qui plane en haut. Pauvre bête, elle est tombée sur Jack. Jack qui finalement se fera avoir comme un bleu. Bravo, Flou ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba sur le destin tragique d'un migrant : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
C'est même pas flou... Très clair, au contraire et toujours sympa à lire.
·
Image de Vaucey
Vaucey · il y a
J'aime beaucoup : un vrai bad boy, et une vraie chute ;) Bravo !
·
Image de Fafa
Fafa · il y a
Toujours agréable à lire
·
Image de Flo'o
Flo'o · il y a
Waaaaah Bravo belle plume !
2 intrigues en même temps. Ha si j'avais votre plume !
Et ça, j'achète !

·
Image de Flou
Flou · il y a
Merci beaucoup ! À propos de plumes, vos éloges font agréablement gonfler mon jabot...
·