Poussière d'étoile

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Vingt-six lettres dans l'alphabet et autant de récits qu'il y a d'étoiles dans le ciel  [+]

Image de Été 2020

Yr-Thal contemplait la désolation qui s’étendait à perte de vue. Brulé par un soleil sans pitié, la chair rouge de la terre se gerçait. Des volutes de fumée s’élevaient du sol vers un ciel qui virait à l’ocre. La rivière Gasenthi agonisait, asphyxiée par une sécheresse dont la mémoire avait oublié l’origine. Yr-Thal ne se souvenait plus de la forme que prenaient les nuages, il était encore enfant la dernière fois qu’il avait plu. L’air était chargé de cendres, une odeur âcre flottait dans l’atmosphère. Au loin, il vit la lueur vive du feu qui ravageait la plaine. Yr-Thal leva les yeux au ciel. Rax se levait à peine et déjà il dardait ses rayons menaçants, semblant vibrer d’une puissance inouïe. Sa couleur rouge tournait au pourpre. Yr-Thal avait l’impression que Rax s’était rapproché de la planète. C’était comme si le soleil envahissait peu à peu tout l’espace.

Yr-Thal reprit son chemin, le cœur serré. Il secoua la tête pour en chasser les sombres pensées et accéléra le pas. La situation exigeait qu’il se concentre sur sa mission. Il devait d’abord passer au Temple pour vérifier les dernières mesures effectuées par les prêtres de Rax. Yr-Thal ne doutait pas des résultats, une confrontation avec Ber-Oz, le grand-prêtre, était inévitable. Il avait déjà trop retardé ce moment. Il quitta le chemin poudreux pour accéder à la voie pavée menant à Ur-Tak, la cité sacrée. À mesure qu’il approchait de la capitale, la route était encombrée par les réfugiés fuyant la catastrophe ravageant l’arrière-pays. Ils avançaient tête basse, le visage hagard en tirant des carrioles dans lesquelles ils avaient jeté toutes leurs richesses, et d’abord leurs enfants qui dormaient, écrasés par la faim et la fatigue, après avoir voyagé toute la nuit. Chaque fois qu’Yr-Thal dépassait un convoi, les paysans, en reconnaissant sa tunique noire de prêtre, marquée du sceau rouge de Rax, lui jetaient un regard chargé de colère et de ressentiment.
« Durant des milliers d’années, ils ont sué sang et eau pour le Temple et aujourd’hui nous sommes incapables de leur fournir la moindre réponse, si ce n’est de prier Rax qui les tue à petit feu », songea Yr-Thal. Il fut soulagé en arrivant devant la porte de la cité. Les gardes du Temple, juchés sur leur Gnawa, ces créatures si impressionnantes, contrôlaient tous les accès. Les ailes bleues et or des montures étaient repliées sur le dos en signe de soumission tandis que leurs naseaux frémissants fumaient d’impatience, montrant qu’elles étaient prêtes à bondir au moindre geste de leur cavalier. À l’aide de leur fouet, les gardes éloignèrent brutalement la foule massée devant le gigantesque édifice marquant l’entrée d’Ur-Tak et ouvrirent un passage à Yr-Thal. Le Temple de Rax était situé dans l’alignement de la Porte, au sommet d’une côte, afin d’être admiré par tout visiteur pénétrant dans la cité. La légende voulait qu’il ait été bâti par Rax lui-même, qui en avait ensuite confié l’usufruit aux prêtres.

En admirant les proportions parfaites du Temple, sa sobriété, son élégance ainsi que la finesse de ses ornements, Yr-Thal n’était pas loin de croire qu’un être surnaturel avait érigé ce monument. Il grimpa la côte et accéda enfin au Temple. Après la fournaise du dehors, il apprécia la fraîcheur des murs recouverts de guaco, cette substance organique aux propriétés miraculeuses. Sans reprendre son souffle, Yr-Thal se précipita dans la salle des mesures. En pleine journée, la vaste pièce était remplie de prêtres affairés à compiler les observations effectuées par les télescopes du Temple. À cette heure, la garde était seulement assurée par Nar-Dul. C’était une bonne nouvelle, malgré sa fidélité à Ber-Oz, Nar-Dul ne ferait pas d’histoire pour lui confier les mesures effectuées dans la nuit. Dès que Nar-Dul aperçut Yr-Thal il vint à sa rencontre aussi vite que le lui permettaient ses jambes fatiguées par de longues nuits à observer le ciel. Sa grande barbe blanche et son visage ridé empreint de bonhomie tranchaient avec la sombre austérité de sa tunique. Il tendit à Yr-Thal une liasse de documents en lui annonçant triomphalement « Les dernières mesures confirment vos prédictions. » Il se reprit aussitôt « C’est une terrible nouvelle. » Yr-Thal se saisit des feuillets et se concentra sur la dernière page qui faisait la synthèse des relevés de la nuit. Il frémit en découvrant les valeurs, la situation était encore plus catastrophique qu’il ne le pensait.

— Puis-je conserver ce document ? demanda-t-il. Je dois absolument en discuter avec le grand-prêtre.
— Je vous en prie. J’espère que cette fois il se rendra à vos conclusions.
— Je vous remercie de votre confiance.

Yr-Thal se rendit aussitôt chez le grand-prêtre, le cœur lourd, mais les yeux emplis d’une farouche résolution. Il se tenait devant la porte imposante gravée d’un soleil rouge aux rayons d’or en forme d’éclair, la main levée, prête à frapper contre le bois de la porte lorsque la voix assurée de Ber-Oz retentit.

— Entrez Yr-Thal. Je vous attendais.

Comme toujours, le grand-prêtre avait l’art de surprendre ses interlocuteurs. Yr-Thal se promit que cette fois Ber-Oz n’aurait pas le dernier mot. Il pénétra dans l’impressionnant bureau. La pièce était richement décorée de tapis de pourpre brodés d’or et d’argent. Les chaises, les fauteuils et les tables étaient tous en bois massifs et minutieusement sculptés. La plus grande partie de la salle était encombrée d’objets de culte précieux. L’œil qui scrute en permanence, la coupe d’où jaillit la vie, le collier qui permet au défunt de se délivrer de ses entraves, le sceptre d’où provient la renaissance, la lance, forgée du métal le plus pur, la couche et le berceau, tous les signes de la puissance de Rax, symbole de vie et de mort, de violence et d’amour, étaient réunis. Les murs étaient couverts des portraits des prédécesseurs de Ber-Oz, posant en majesté. Un des tableaux accrocha le regard d’Yr-Thal, ce que ne manqua pas de remarquer le grand-prêtre.

— Vous auriez été encore plus grand que votre grand-père si vous aviez accepté la charge qui s’offrait à vous, Yr-Thal.
— Je suis précisément à la taille qui me convient. Du reste, je ne suis pas venu parler de mes choix de jeunesse. Avez-vous pris connaissance des derniers relevés ? demanda Yr-Thal en brandissant la synthèse de la nuit. L’urgence impose de prendre des décisions.
— Vous n’avez rien perdu de votre fougue. Rassurez-vous, je suis parfaitement au courant de la situation. Que préconisez-vous ?
— Il faut avertir la population. Que chacun puisse se préparer à l’inévitable. Rax est en train de mourir.
— Je suis d’accord avec vous, Rax se meurt. Mais dites-moi, vous qui êtes notre meilleur spécialiste de Rax, quel est votre pronostic quant à la date du décès ?

Yr-Thal hésita.

— Le soleil peut exploser à tout moment.
— Fort bien, mais pouvez-vous être plus précis ? Aujourd’hui, demain, dans dix ans, dans cent ans ou peut-être plus encore ? Est-il possible que Rax nous accorde un répit ?
— Eh bien, mes calculs indiquent que Rax est en fin de vie depuis plus de dix mille ans. Il ne lui reste que mille ans tout au plus avant de s’effondrer.
— Mille ans ! Mais dans mille ans, vous, moi, tous nos descendants ainsi que leurs descendants et bien plus encore aurons disparu ! Et vous voudriez que je crée une panique qui précipitera la fin de notre civilisation bien avant que Rax ne le fasse !
— L’explosion peut se produire dans mille ans, mais elle surviendra probablement bien avant. Peut-être demain. Le soleil est si instable qu’il est impossible d’être plus précis.
— Vous semblez oublier notre mission. Nous sommes les serviteurs de Rax, chargés de l’étudier, mais aussi de l’honorer car nous redoutons sa colère. Il est vrai que vous n’avez jamais vraiment cru au dogme, Yr-Thal. Est-ce pour cette raison que vous avez renoncé à diriger le Temple ?
— Peu importe ce que je crois ou pas. Seuls comptent les faits et en cet instant ils nous disent que notre soleil va s’éteindre très prochainement.
— Nul ne peut prévoir ce qui va se passer avec Rax et cela fait des milliers d’années que nous vivons avec ce risque. Mais je peux vous prédire ce qui adviendra si nous vous écoutons. La terreur va tout submerger. Tous les liens qui nous unissent les uns aux autres disparaitront. Les mères abandonneront leurs enfants, les maris leurs épouses, il n’y aura plus ni frères ni sœurs, simplement des êtres vivants terrifiés, en sursis, dans l’attente non seulement de leur mort, mais de la disparition de tout ce qui est. Ce sera le chaos, un chaos primitif d’où émergera un monde de bêtes sauvages prêtes à s’entretuer.

Les derniers mots du grand-prêtre firent bondir Yr-Thal. Sa voix vibrait d’une colère qui ne demandait qu’à se répandre.

— Vous et toute votre clique, vous avez toujours vu le peuple, ceux qui vous nourrissent, comme une menace. Vous les craignez à un point tel que vous ne les considérez plus comme vos semblables, mais comme des êtres dégénérés incapables de se maîtriser, un ramassis, que leurs vices, leur ignorance et leur misère rendent dangereux. Contrairement à vous, j’ai foi en tous ces gens et je crois qu’ils méritent la vérité tout autant que les prêtres du Temple. Faites-leur confiance et vous verrez triompher l’amour et l’entraide plutôt que l’égoïsme et la peur ! Car tout comme vous Ber-Oz, chacun a le droit de se préparer dignement à la mort, entouré d’êtres chers.
— Mais nous ne savons pas quand le soleil va exploser ! Comment se préparer à un événement qui pourrait se produire dans mille ans ? Écoutez Yr-Thal, demain je réunirai l’assemblée des prêtres et vous aurez l’occasion de faire valoir votre point de vue, je m’y engage. D’ici là, je vous en conjure, ne diffusez pas la nouvelle. Restons unis comme le Temple l’a toujours été.

Ce ton presque implorant était si inhabituel chez le grand-prêtre qu’Yr-Thal ravala ses objections et hocha la tête « Dans ce cas, à demain. » Il tourna aussitôt les talons et quitta la pièce laissant Ber-Oz seul et sans voix.
Yr-Thal se couvrit soigneusement le corps et la tête avant d’affronter la morsure de Rax. Il eut cependant un mouvement de recul en sortant du Temple. L’air vibrait sous l’effet de la chaleur, le soleil était encore plus ardent qu’à l’accoutumée. À cette heure pourtant matinale, la lumière éclatante de Rax lui fit cligner des yeux. Yr-Thal se mit en route. Il marchait péniblement, suffoquant sous la chaleur énorme, même les pierres étaient chaudes. Malgré tout, il se pressa vers sa destination. Sur le chemin, il ne rencontra personne. Le contraire l’eut étonné, à l’exception des prêtres du Temple nul ne se hasardait à se déplacer en plein jour, sous le feu des rayons du soleil.
Yr-Thal pénétra dans une cour intérieure décorée de corbeilles de fleurs fanées et de fontaines taries. Au-dessus d’un sol de mosaïques défraichies, les murs craquelés étaient couverts de motifs à la gloire de Rax. Yr-Thal tendit l’oreille pour entendre le bruit familier des couverts qui tintaient, le pas discret des domestiques qui s’affairaient, mais le silence régnait dans la maison. La vie semblait avoir abandonné la demeure. Yr-Thal franchit le seuil et s’avança dans la pièce principale. Une voix autoritaire rompit le silence « Qui est là ? ». Au son de cette voix, Yr-Thal sentit son cœur battre plus fort comme lorsqu’il était enfant.

— C’est moi, Yr-Thal.

Le vieillard aux longs cheveux blancs qui se dirigeait vers lui était semblable à son souvenir. Il se dégageait toujours de sa haute stature, de ses larges épaules, une impression de puissance adoucie par des yeux d’un bleu azur, profonds et pénétrants. Il s’arrêta à un pas seulement d’Yr-Thal et le toisa.

— Que fais-tu là ?
— Père, je suis venu te demander pardon.
— Va-t’en, je n’ai nul besoin de ton repentir.
— Sache que Rax est en train de mourir. La vérité, c’est que notre soleil va bientôt exploser et que nous serons tous réduits en poussière. Je voulais…
— Qu’ai-je à faire de ta vérité ? coupa brutalement le père. Cette vérité que tu ne cesses de brandir, remplit-elle l’estomac ? Réconforte-t-elle l’âme du pêcheur ? Au moins, nous enchante-t-elle ? Tu te tiens juché sur une montagne de doutes à la recherche de la Vérité, tandis que nous, pauvres mortels, nous nous trainons sur le sol en quête d’espérance. Peu importe la vérité, ce que nous voulons, c’est croire. Et moi, je veux croire que Rax est immortel !
— Écoute-moi, Papa, je regrette toutes ces années perdues. J’aurais dû venir il y a bien longtemps pour te dire que j’ai besoin de toi, qui m’a permis de devenir qui je suis. Mais si j’ai perdu la foi que tu m’as inculquée, j’ai hérité de ton orgueil qui m’a empêché de voir combien je t’aime. Tu as raison, peu importe la vérité, tout ce que je sais, c’est que tu m’as manqué.

Les yeux du vieillard brillaient. Il cligna des paupières pour ne pas pleurer. Un faible sourire se dessina sur ses lèvres.

— Je me suis comporté comme un idiot, dit-il, un parfait imbécile. Il n’y a pas un jour où je n’ai pensé à toi. Je me souviens de tous ces instants inoubliables où nous étions encore si proches. Tout a changé lorsque tu nous as quittés pour rejoindre le Temple. Ce jour-là, avec ta mère, nous étions si fiers et un peu tristes aussi. Moi-même, bien des années auparavant, j’avais vécu ce moment, mais quand je t’ai vu partir, j’ai su que ce serait différent. Tu avais l’étoffe d’un grand-prêtre, comme ton grand-père. Je me suis dit que le génie avait sauté une génération. Puis, avec le temps, tu t’es éloigné de nous. Tu t’es mis à rejeter tout ce qui nous était cher, jusqu’à finir par refuser la charge suprême qui t’était offerte. Je me suis senti humilié, c’était comme si je recevais une gifle en public.
— Tout ce que j’ai appris, tout ce que j’ai accompli, je te le dois, Père. Je n’ai aucun génie si ce n’est d’avoir tenté de suivre la voie de la rigueur morale que tu m’as transmise. Lorsque j’étais enfant, j’étais émerveillé par tout ce que tu me racontais à propos de Rax, mais quand j’ai vu la corruption dans laquelle a sombré le Temple, tout cela m’a paru complètement faux. Alors, je me suis détourné du dogme et de toi qui l’incarnait si bien à mes yeux. J’ai été bien plus stupide que tu ne l’as jamais été, Papa.
— Je regrette qu’à l’époque tu ne m’aies pas parlé de ce qui se passait au Temple. Mais pourquoi avoir renoncé à le diriger ? Cela t’aurait permis d’agir pour changer le cours des choses.

Yr-Thal avait longuement réfléchi à cette question qui le hantait. Il était temps pour lui d’y répondre.

— La vérité, répondit-il en baissant la voix, c’est que j’ai été lâche. J’ai préféré me réfugier dans l’observation de Rax plutôt que d’affronter la caste qui dirige le Temple. Je n’ai pas ta force de caractère, Papa. Mais je ne me tairai plus. Cette fois, j’ai bien l’intention de crier haut et fort pour être entendu.
— Je ne sais pas si tu es orgueilleux Yr-Thal, mais ce dont je suis sûr c’est que tu es la personne la plus courageuse que je connaisse.

Le vieillard s’approcha, ouvrit les bras et serra contre lui son fils. Leur étreinte dura de longues secondes, comme pour effacer toutes ces années de brouille.

Le ciel était gorgé de chaleur lorsqu’Yr-Thal rentra chez lui pourtant il y avait longtemps qu’il ne s’était senti aussi bien. Il était enfin au complet comme s’il avait retrouvé une partie de lui-même. Arrivé à son domicile, il ouvrit la porte d’entrée sans faire de bruit et pénétra à pas de loup dans la maison. Tout était calme en apparence, Yr-Thal ne percevait aucun mouvement, n’entendait aucun murmure. Il traversa le hall d’entrée, jeta un œil dans la cuisine qui était vide et entra dans le salon. Une femme était assise dans un grand fauteuil en bois sculpté dont la forme rappelait celle d’un berceau. Elle était plongée dans sa lecture. Yr-Thal s’arrêta sur le seuil et la contempla. Ses longs cheveux dorés tombaient sur des épaules athlétiques, encadrant un visage fin et délicat à l’ovale parfaitement dessiné. Elle était vêtue d’une tunique courte, qui mettait en valeur le galbe de ses longues jambes. Un pli délicieux barrait son front si pur. Yr-Thal n’avait jamais vu une femme aussi sensuelle. L’espace d’un instant, il oublia sa mission. Rax, le Temple, son père, plus rien n’avait d’importance, seul comptait ce moment dérobé. Il laissa échapper un soupir. Es-Vein leva les yeux et un sourire radieux se dessina sur ses lèvres.

— Tu es de retour ! s’exclama-t-elle.

Elle se précipita vers lui pour se jeter dans ses bras. Elle l’embrassa passionnément, comme si elle pressentait que leurs jours étaient comptés. Puis, elle s’écarta pour l’interroger.

— Tu ne devais pas rentrer demain ? Note bien que je ne me plains pas, dit-elle dans un sourire lumineux.
— Je voulais te faire la surprise.
— J’aime ce genre de surprises. Raconte-moi comment ça s’est passé, je veux tout savoir.

Il lui fit le récit de sa mission en n’omettant aucun détail. Lorsqu’il eut terminé, elle lui prit les mains et les serra contre elle.

— Je suis heureuse que tu te sois réconcilié avec ton père. C’est un vieux chameau, mais il ne peut pas être foncièrement mauvais puisqu’il t’a engendré. Quant à Rax, il est voué à disparaître comme tout ce qui existe. Il ne reste plus qu’à espérer que ce soit le plus tard possible. Dis-moi mon amour, combien de temps faut-il à sa lumière pour nous parvenir ?

Yr-Thal sourit. Après toutes ces années, Es-Vein parvenait toujours à le surprendre.

— Eh bien, la lumière du soleil met douze minutes pour arriver jusqu’à nous. Pourquoi cette question ?
— Douze minutes, c’est un bon début pour faire l’amour. Venez, monsieur mon mari, votre femme réclame que vous l’honoriez comme il convient après cette longue absence, dit-elle en l’entraînant vers la chambre.

Ils se déshabillèrent fébrilement puis s’étendirent sur le lit dans une étreinte passionnée. Yr-Thal embrassa Es-Vein d’un baiser farouche et brûlant qu’elle lui rendit avec la même fougue. À l’instant où leurs lèvres entrèrent en contact, une réaction en chaîne d’une puissance inouïe se déclencha dans les profondeurs de Rax. Le noyau du gigantesque soleil s’effondra brusquement entraînant une explosion visible à des milliers d’années-lumière. Douze minutes plus tard, l’extraordinaire vague de chaleur et d’énergie détruisant tout sur son passage atteignit Es-Vein et Yr-Thal. Elle les surprit au moment où Es-Vein cria le nom d’Yr-Thal.


Un silence de mort régnait dans le néant glacial, le temps était immobile, tout était figé. Là où Rax avait brûlé d’un feu bouillonnant pendant des milliards d’années, de gigantesques nuages de gaz et de poussière tourbillonnaient dans l’espace infini, s’éloignant et se rapprochant sans cesse comme s’ils hésitaient entre s’unir ou se fuir. La nuit et le jour n’existaient plus, la course des planètes s’était arrêtée, seul le flux et le reflux chaotique de l’amas de poussière et de gaz agitaient l’espace. La danse des titans dura ainsi une éternité, jusqu’à ce que soudain, écrasée par son poids, la nébuleuse s’effondre dans un fracas qui ébranla l’Univers et déchira l’espace-temps. De cette secousse naquit le plus merveilleux des objets de la Création. À la périphérie d’une galaxie située au milieu du cosmos, une nouvelle étoile brillait d’une lueur hésitante. Ivre de liberté, elle se mit à tourner de plus en plus vite, entraînant avec elle la matière dans une sarabande effrénée.
Le temps s’écoulait sans rien, ni personne, pour le mesurer. Le nouveau soleil grandissait. Il était devenu si lumineux qu’il attirait encore plus de matière dans une course sans cesse accélérée. Tout autour de l’étoile, c’était un ballet désordonné de chocs et de collisions. Ainsi naissent les planètes dans un chaos tourbillonnant de poussière. Peu à peu, chacune d’elles trouva sa place autour de l’étoile. Chaque seconde, le soleil propulsait une quantité astronomique de particules de lumière qui partaient voyager dans l’Univers. Une fraction de ce flux atteignait la troisième planète pour la réchauffer sans la brûler. Une force primitive façonnait ce monde, faisant jaillir les montages et séparant les continents. L’eau y était si abondante qu’elle lui donnait sa couleur, de magnifiques nuances de bleu teintées de pale. Tout était prêt pour que le miracle se produise. Dans les profondeurs des abysses fut forgée la matière dont les cellules sont faites. Alors, de l’union du soleil et de l’eau naquirent des myriades de cellules qui se reproduisirent, et la Terre se mit à chanter, d’un chant vibrant qui résonnait sur toute la surface du globe.
Pendant que la planète poursuivait sa course inexorable autour du soleil, la Vie avait transformé la Terre en une étonnante symphonie de couleurs mêlant le vert au bleu et partout, dans les mers, sur terre et dans les cieux, une infinité de formes les plus belles et les plus merveilleuses avait évolué et continuait d’évoluer. Les animaux naissaient, s’aimaient puis mouraient tandis que les plantes creusaient le sol pour monter au ciel. Quatre fois, la Vie faillit s’éteindre, mais après chaque catastrophe elle repartait de plus belle. Par une chaude matinée tropicale, la vie s’écoulait, insouciante, lorsqu’un astéroïde géant frappa au cœur du monde, blessant la Terre à mort. En signe de deuil, la nuit dura plusieurs années. Les animaux agonisaient puis s’éteignaient un à un. Cependant, un petit animal, les oreilles aux aguets, se cachait en attendant son heure. Lorsque les plus gros animaux eurent disparu, engloutis dans ce cataclysme, le petit animal sortit de sa cachette et partit à la conquête du monde. Bientôt, ses descendants peuplèrent les terres et les océans. Un jour, l’un d’entre eux décida de se dresser à tout jamais sur ses pattes.


Kor-El observait le troupeau de gazelles. Il leva les yeux, le soleil était haut dans le ciel et sa chaleur le réchauffait agréablement. Il se demanda d’où provenait cette lumière et où disparaissait le soleil chaque nuit. Il décida d’offrir à l’astre la prochaine gazelle qu’il tuerait pour que le soleil revienne chaque jour chasser l’obscurité, si terrifiante. Il tourna à nouveau son regard vers le troupeau. Une idée germa alors dans son cerveau fertile.

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Vrac · il y a
J'aime bien le côté intemporel de cette fiction, qu'on peut lire comme un mythe cosmogonique ou une anticipation terrifiante
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Nasser Mebarki · il y a
Merci beaucoup ! J’ai adoré votre nouvelle Fête.Nat.
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien écrite et captivante, Nasser !Une invitation à venir accueillir “L’Exilé” qui est aussi en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un beau texte qui donne au jour ce qui manque à la nuit .
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Nasser Mebarki · il y a
C'est votre commentaire qui est beau ! Merci à vous
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BertoX · il y a
Belle histoire !
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Nasser Mebarki · il y a
Merci beaucoup ! Heureux que cette histoire vous ait plu
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Eve · il y a
c'est un joli texte ---
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Nasser Mebarki · il y a
Merci pour ce joli commentaire

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