Pour une maman géniale !

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24 décembre dans l’après-midi

Lola, petite fillette rêveuse, se penche au-dessus de plusieurs rectangles en papier. Ils sont pliés en deux et éparpillés sur la moquette défraîchie de sa chambre. Ses longs cheveux fins, dont la couleur oscille entre la paille jaunie par le soleil et le poil roussi du renard, cachent un visage soucieux. Un voile de tristesse s’est posé sur ses joues froides qu’aucun baiser ne vient réchauffer.
Agenouillée, l’enfant saisit un de ces billets, et l’ouvre. Elle arrondit ses yeux soulignés de cernes bleus, sur les mots imprimés puis avec difficulté, elle déchiffre.
Maman, ne change rien, tu es parfaite.
Ses doigts maigres referment soigneusement le message et le déposent dans une enveloppe qui traîne à proximité. Puis elle en prend un deuxième, le lit.
Je suis heureuse, grâce à toi.
… avant de le ranger à son tour. Le troisième lui arrache un sourire furtif qui égaie malgré tout son masque habituel.
Je rêve d’une maman géniale, c’est toi.
Avec soin, elle réunit tous les autres, et les place dans leur pochette rose foncé sur laquelle une écriture cursive blanche indique :
Compliments pour une maman géniale.
Samedi passé, sa mamie l’avait accompagnée dans les magasins du centre-ville à la recherche d’un cadeau pour sa maman. Elle avait trouvé ces messages parfaits.
Il ne lui reste plus qu’à envelopper son présent d’un joli papier. Elle se relève rapidement et fouille dans son bureau. Puisqu’elle ne trouve rien à la hauteur de ses désirs, la fillette choisit de découper une page de son grand cahier à dessin. À l’aide d’un feutre rouge, Lola y trace de grands cœurs. Comme sa mère est partie acheter de quoi manger – peut-être un super repas de Noël – cela lui laisse du temps pour soigner son œuvre. Grâce à une quantité de scotch impressionnante, elle parvient même à obtenir un résultat satisfaisant.
Bientôt, elle l’offrira à cette maman souvent absente et peu câline. Peut-être qu’ainsi elle changera. C’est du moins ce que la petite fille espère.
Il faut maintenant que Lola cache le cadeau. Pas question que maman le découvre avant la nuit de Noël avec sa manie de fouiller sa chambre et de menacer de tout mettre dans le vide-ordures.
« Pourquoi gardes-tu encore cette saleté de peluche… tu ne peux pas ranger ? C’est une porcherie, ta chambre… Et ça… et ça… poubelle ! » Ces paroles terribles la glacent. Elle ravale ses larmes en repensant aux scènes de nettoyage par le vide, toujours accompagnées de cris.
Ses dessins, ses petits jouets, les cadeaux de mamie disparaissent dans le sac plastique noir, perdus à jamais, emportant son insouciance enfantine. Et c’est ainsi à chaque passage de l’ouragan maternel.
Elle dissimule son paquet là où Maman ne le trouvera sans doute pas : sous son matelas. Rassurée, Lola s’assoit sur son lit.
Son regard va de la table de nuit brillante sous la lumière franche de l’après-midi, à son bureau placé contre le mur de droite. Ce matin, comme maman encore, Lola avait joué à la parfaite ménagère, le débarrassant de tout ce qui l’encombrait. Aucune poussière ni aucun objet ne doit traîner dans cette pièce.
Elle avait frotté le chiffon presque partout jusqu’à ce que l’appartement reluise.



À 7 ans, c’est l’âge de raison. Cesse de te plaindre, et prends-toi en charge ! Tu es grande maintenant !
Puis, elle avait avalé son petit déjeuner en solitaire puisque Maman ne se levait pas.
Elle imagina son visage souriant lorsqu’elle découvrirait le petit paquet à côté de sa tasse, demain matin, jour de Noël. Le souhait le plus cher de Lola : que maman soit la plus heureuse des femmes.

*
Vers 15 heures, tranquillement assise sur la banquette du salon de l’appartement de banlieue, Lola songe à sa vie d’écolière. Aujourd’hui, elle n’a pas classe. Ce sont les vacances de Noël et elle ne pense pas à jouer. Lola n’aime pas sortir. Tous les chemins mènent à Rome, dit le proverbe. Lola, elle, emprunte la plupart du temps un seul chemin qui souligne la triste réalité de son quotidien. L’école et le centre aéré. Et ce trajet l’effraie, mais elle n’a personne à qui raconter ses craintes. Le hall d’entrée de son immeuble, recouvert de graffitis, avec son odeur nauséabonde qui lui retourne l’estomac est la première ignominie de ce parcours infect. Ensuite, la traversée de l’espace vert qui l’oblige à slalomer entre les emballages, les ordures, des objets tombés du ciel, des seringues et les crottes de chien. Sans que sa mère lui tienne la main. Toujours seule. Elle est devenue experte en solitude.
Elle pourrait retrouver des copines dehors, mais elle n’en a aucune envie… et pas le droit.
« C’est trop dangereux », comme le dit maman.
« Maman a raison », admet-elle.
Tous les soirs, Lola espère que maman rentrera tôt, qu’elle la serrera dans ses bras, et que la journée ne se terminera pas comme toujours par des reproches.
Le pire c’est pendant les vacances. Elle s’ennuie à mourir. Cette veille de Noël s’étire en longueur. Elle ne sait plus quoi faire à part rester affalée sur ce canapé informe.

*

Dans l’après-midi, Lola s’est assoupie.
À son réveil, la pièce est plongée dans le noir. Il doit être tard.
Lola allume la télé. Un reportage bien de saison dévoile le budget moyen que les parents dépensent pendant cette fête tant attendue.
La fillette s’imagine toutes les familles réunies autour d’un sapin, accueillant l’événement avec joie, prenant le temps d’emmener leurs enfants en ville et les questionnant au sujet de leurs listes de cadeaux. Toutes, sauf sa famille à elle.
Elle se demande parfois si le père Noël existe. Une de ses copines lui a confié avoir vu ses parents déposer les cadeaux au pied du sapin. Chez mamie, le lendemain de Noël, il y a toujours des surprises pour elle. Par contre le bonhomme rouge ne passe jamais à la maison.
Sa mère ne l’emmène pas dans les magasins, ni ailleurs, et ne lui laisse que la télé pour toute distraction. Et c’est ainsi presque toute l’année ! À de rares occasions, lorsqu’elle doit voir le médecin, à cause de son asthme, elles traversent une galerie marchande, et s’arrêtent pour contempler les vitrines des boutiques. Mais tout est toujours trop cher.
Lola perçoit le bruit des talons de sa mère. Ils claquent sur le lino. De plus en plus proche.

— Maman, j’ai commandé une poupée mannequin au père Noël, lance-t-elle.
La répartie de Maman brise net ses illusions. Une fois de plus. À travers le mur, sa voix résonne :
— Je t’ai dit cent fois qu’il n’existe pas, et que l’argent a déserté la maison. C’est malpoli de demander ! Tu entends ? Nada ! Tu n’auras rien !
Cette dernière phrase hurlée dans les aigus la met en garde. Sa mère a bu et cette soirée finira, comme souvent, par des insultes, des coups, et l’interdiction de quitter sa chambre pendant un temps indéterminé. Elle en pleurerait si l’habitude ne l’avait pas résignée.
— D’ailleurs, tu le mérites ? Tes notes du trimestre… lamentables !
Le refrain perpétuel ne fait que commencer. La fillette se referme. Elle ne répond pas. Ses mauvais résultats aux dernières évaluations, catastrophiques, ne satisfont personne. Elle n’y arrive pas, c’est comme ça ! Parfois, elle possède les bonnes réponses. Pourtant, c’est toujours la plus erronée qu’elle choisit. Pourquoi ? Sûrement parce que sa maîtresse ne l’aime pas ! C’est ce qu’elle pense. Et sa peur maladive de se tromper la perturbe à tel point que son cerveau ne lui obéit plus.
— Tu pourrais t’excuser, sale mioche… Il va encore falloir que j’aille à cette réunion d’équipe éducative à la con ! Quelle plaie ! Un jour, je te tuerai ! Viens ici !
Le mieux est de se taire. La bonne blague ! Souvent, maman lui hurle :
« Tais-toi ! »
Puis ensuite, lui pose cette question :
« Tu as bien compris ? » Comment acquiescer, à part en hochant la tête d’un air las ? Lola veut répliquer. C’est plus fort qu’elle et elle lâche presque en criant :
« Si ! Le père Noël existe et il m’apportera ce que j’ai demandé. À l’école, je lui ai écrit et la maîtresse a envoyé ma carte ! »
Lola ajoute pour adoucir sa réplique « Je t’aime, mamaaaaan » dans une plainte interminable.
Cette dernière s’engouffre dans le salon telle une furie, le visage déformé par la colère, et se rue sur son enfant. Elle souffle, renverse une chaise qui se trouve sur son passage. Une claque retentissante déstabilise la fillette qui tombe du canapé.
Elle se relève, mais sa mère l’agrippe par le bras et l’envoie valser contre le mur d’en face. Des coups de poing dans le dos et des coups de pied dans le ventre lui coupent la respiration. Le visage de sa mère l’emplit d’effroi. De l’écume blanche coule au coin de sa bouche. La pauvre enfant ferme les yeux, reste inconsciente. Elle ne souffre plus. Muette, elle prie intérieurement le père Noël :
Aide-moi ! Ce n’est pas ma maman ! Elle a été transformée en méchante sorcière. Si tu m’entends, tu peux la remplacer ? S’il te plaît !
… avant de sombrer.
La femme continue un moment à la frapper, puis se lasse, et se dirige vers la cuisine. Elle titube en y pénétrant, fonce droit devant, ouvre la porte du meuble sous l’évier et en extirpe une bouteille de vodka. Avec un plaisir certain, ses lèvres enserrent le goulot : l’alcool coule à flots dans son gosier. Sa fille peut crever, son seul intérêt immédiat est de succomber à l’ivresse la plus totale.

*

Un quart d’heure plus tard, dans la pénombre du salon, un cliquetis répétitif tire la fillette de son inertie. Étendue contre un mur, près de la porte-fenêtre, la petite victime se redresse pour examiner les alentours. Elle tremble que ce soit le monstre qui surgisse et la frappe à nouveau. Des douleurs la traversent de part en part provoquant des décharges électriques qui la figent.
Un bruit de pas feutrés.
Lola se traîne vers l’halogène. Elle réussit à bouger le variateur. Un doux halo se diffuse dans la grande pièce. Le froid la saisit. Une sensation qu’elle connaît la couvre de picotements et de frissons. Elle claque des dents.
Une forme se reflète sur l’écran éteint de la télévision. Plusieurs rires en cascades s’échouent contre le mur du silence. Leur timbre lui rappelle le bruit des casseroles qui valdinguent sur le carrelage de la cuisine.
Elle voudrait disparaître dans un trou. Ces sons inattendus l’inquiètent. Rejoindre sa chambre puis se cacher sous la couette lui vient à l’esprit. Ses muscles raidis et ses chairs meurtries ne lui permettent pas d’aller loin. Quelques centimètres, pas plus. Elle s’arc-boute de toutes ses forces aux accoudoirs du fauteuil le plus proche. L’effort qu’elle déploie pour se hisser sur l’assise et s’installer au fond, sur le coussin, lui arrache un gémissement.
— Je suis là, tu n’as plus à t’en faire…
La fillette sursaute malgré la raideur de son corps. Son cœur s’accélère. Son instinct la pousse à fuir mais elle est clouée au siège. Des suées glaciales inondent son visage. Elle tourne lentement la tête dans la direction de la voix inhumaine.
Celle qui parle est adossée contre un mur, sous la fenêtre et lui sourit. La gamine n’en revient pas : une poupée démon ! Une déesse gothique ! Qui l’a mise là ? Le père Noël ? Une autre la rejoint. Cette dernière exhibe fièrement une magnifique paire de lunettes de soleil sur sa touffe de cheveux verts formée de serpents, et lui adresse une œillade. Ses mains larges, son menton carré, son pantalon et son blouson de cuir noir clouté ainsi que sa façon de se déplacer en chaloupant la font ressembler à un mauvais garçon. De multiples cicatrices sur le visage accentuent son côté rebelle. Des chaussures à semelles épaisses et une chaîne autour du cou complètent son look de petite frappe. Ces deux-là bougent et s’expriment comme des êtres vivants. Cette situation anormale terrifie Lola. La peur blanchit sa peau, mais les intrus qui la dévisagent s’en accommodent. Elle attend.
— Noire-Divine et moi, on va lui faire sa fête à ta daronne ! annonce méchamment le gars en s’approchant d’elle.
— Vous ne pouvez pas, elle est trop forte, articule Lola avec difficulté. Et puis, c’est mal, ajoute-t-elle dans un souffle inaudible.
— Pas de pitié, elle t’a massacrée, enchérit Noire-Divine.
De pâle, le teint de la figurine devient blême sous l’effet de la colère.
— Tu peux rester là si tu as la trouille. Tu viens, Brandon ?
Ce dernier relève l’index et le majeur en forme de V.
Noire-Divine s’approche de la table du salon. Elle s’empare de la télécommande du téléviseur, sélectionne une chaîne musicale tout en augmentant le son et confie l’objet à sa nouvelle amie.
Les deux poupées se hâtent vers la cuisine.

*

Madame Piaget, la mère, ignore pourquoi elle a besoin de déverser sa rancœur sur la gamine. Son travail épuisant comme infirmière ? Le fait qu’elle ressemble beaucoup trop à son ancien amour trahi qui l’a délaissée pour une autre ? Les deux, probablement. Depuis plusieurs années, elle use et abuse de la seule parade capable d’étouffer sa rage, sa haine et son aigreur. L’alcool.
Évidemment, à peine la porte de la cuisine franchie, elle a commencé à entamer son nouveau litre de vodka.
C’est Noël, mais cette femme vide ne sait pas comment combler sa soirée.
Il va falloir qu’elle se soûle plus encore si elle veut dissoudre cette boule dans sa gorge. Elle se saisit une nouvelle fois de la bouteille, y porte les lèvres quand, derrière elle, un sifflement strident la fait sursauter. Mais le puissant alcool l’attire plus que tout, et elle avale goulûment plusieurs lampées du liquide qui lui fait perdre la mémoire. Mais au moment de reprendre sa respiration, elle ne parvient pas à dégager le goulot de sa bouche. La bouteille est comme vissée à ses lèvres, à tel point qu’elle se met à suffoquer. Elle ne comprend pas ce qui se passe, panique. Elle manque de force pour dégager cette satanée sangsue. Celle-ci cogne contre ses dents comme si elle devenait vivante, contrant ses pitoyables efforts pour se libérer, l’empêchant d’agir. Des doigts lui pincent le nez. Ses yeux rencontrent deux iris, l’un rouge et l’autre vert, au milieu d’une figure semblable à celles des nouvelles poupées monstrueuses à la mode. Une de ces horreurs que sa gosse désirait pour son anniversaire. Elle n’avait pas cédé. Elle réalise soudain l’aberration qui la dévisage. Une poupée vivante qui la dépasse d’une tête !
Elle n’a pas suffisamment bu pour avoir des hallucinations. Elle n’a guère le temps de réagir, la pression dans sa gorge devient insupportable. Elle voudrait crier mais le col de la bouteille enfoncé au fond de sa gorge l’en empêche et lui donne des haut-le-cœur. La douleur est telle que des larmes jaillissent de ses orbites. Du sang gicle de ses narines. Sous la poussée violente, la bouteille se brise, elle avale du verre cassé. Les tessons tranchent les muqueuses de son gosier sans peine, tailladant la trachée. Son corps est parcouru de spasmes, mais elle perçoit distinctement une voix métallique lui souffler dans les oreilles :
— Tu n’as que ce que tu mérites. Nous sommes là parce que tu maltraites ta fille ! Cette nuit, nous vivons pour la venger. Tu ne te rappelles pas ? C’est la nuit des jouets. Joyeux Noël !

*

Les deux poupées se rapprochent de Lola qui, absorbée par les prestations de chanteurs connus, n’a remarqué ni le bruit de la lutte ni les menaces proférées. Le petit écran la tient à distance de l’angoisse, panse les plaies de la malheureuse enfant.
Brandon et Noire-Divine s’assoient avec précaution à côté d’elle. Leur taille se modifie à nouveau pour ne pas excéder les vingt-cinq centimètres règlementaires. Lola finit par s’apercevoir de leur présence. Elle a envie de jouer avec eux. Sa curiosité remplace la peur.
Ils sont redevenus des jouets pour son plus grand bonheur. Après de longues minutes à imaginer les poupées en proie à de terribles ennemis, Lola s’endort, épuisée.

Quatre jours plus tard, des policiers constatent le décès de Madame Piaget. À part le corps de la femme, l’appartement est vide. L’enquête risque d’être difficile. Aucune trace d’effraction. La posture de la morte et la cause de son trépas défient les lois de la raison. Est-elle tombée, la bouteille à la bouche ? Où est sa fille ?
Des voisins avaient prévenu la gendarmerie. Tout d’abord, il y avait ce bruit en continu, des voix, de la musique en fond sonore. Puis, ils avaient constaté qu’ils n’entendaient plus leur voisine dévaler les escaliers comme elle le faisait chaque jour pour aller travailler. Le lendemain du réveillon, ils ne s’en étaient pas inquiétés, mais les jours suivants, ils avaient remarqué des changements dans ce qu’ils tenaient pour le comportement normal de leur voisine. Parfois, avant cette soirée de Noël, des cris les alertaient que la petite se faisait corriger comme il faut et cela ne les gênait pas. Mais là, la télé à fond jour et nuit, ça n’arrivait jamais. Ça devait cesser ! Ils avaient tambouriné à la porte. Les vociférations d’un chanteur couvraient leur intervention vouée à l’échec. Ils n’avaient pas osé actionner la poignée. S’ils avaient essayé, ils auraient pu entrer, car la porte n’était pas verrouillée. N’obtenant ni réponse ni interruption des décibels, ils se tournèrent vers les autorités compétentes.

*

Noire-Divine et Brandon transportent Lola au pays du père Noël. Il vient à leur rencontre, un sourire illuminant ses yeux froids.

— Merci les enfants, nous allons procéder à sa transformation ! Avant, je dois la préparer. Elle est vraiment très abîmée !

Lola ne bouge pas. Ses joues tuméfiées, son petit corps recroquevillé font peine à voir. Ses cheveux emmêlés, maculés par du sang coagulé le désespèrent. Il la soulève délicatement pour l’installer sur une grande table d’opération. Celle-ci se compose d’une plaque de verre, de tubes et divers ustensiles. Le père Noël commence par déshabiller la fillette, puis il saisit une sorte de gelée gluante, et l’enduit complètement jusqu’au cuir chevelu. Il insiste sur chaque partie rougie. Les hématomes, nombreux, retardent un peu son travail. Il persévère avec tendresse jusqu’à ce qu’une nouvelle peau se forme, semblable à une enveloppe plus épaisse et résistante. Il allume un néon bleuté, situé juste au-dessus. La lumière a pour effet de réduire la taille de la fillette. Lorsqu’elle ne mesure plus qu’une trentaine de centimètres, il lui applique une pâte rose sur le visage. Aussitôt retiré, le masque révèle des traits apaisés, des petites lèvres ourlées, des yeux fixes aux longs cils noirs. Une légère cicatrice à la racine de ses cheveux blonds lui donne un air mystérieux. Dans le creux de ses reins, une cavité peut accueillir plusieurs piles. Puis vient l’habillage : une culotte de dentelle, une splendide robe de tulle violet, un gilet en velours grenat et des chaussures noires vernies. Lola devient une magnifique poupée vivante, et ses mains potelées se referment sur son cœur.

— Répète après moi : Maman, je t’aime ! Maman ! invite le vénérable homme.

— Maman, je t’aime ! ressasse inlassablement Lola, d’une voix mécanique. Maman ! Maman, je t’aime !
Brandon la porte jusqu’à une boîte d’emballage rose, l’allonge et lui effleure doucement le ventre pour la faire taire. Noire-Divine lui colle un baiser sur le front.
— Tu sens bon ! On se reverra ! Il y a parfois des nuits où notre père à tous, nous ramène au pays.
— Au revoir, ma beauté, et à bientôt, ajoute le couple.
Malgré sa métamorphose, Lola entend distinctement le père Noël lui chuchoter à l’oreille avant de refermer le couvercle :
— Ma poupée chérie, te voilà prête ! Nous allons te trouver une maman. Dans quelques heures, tu seras sous le sapin d’une petite fille. Sandra. Elle t’attend pour te câliner.
Lola prend conscience de son état et s’effraie à l’idée de perdre sa mobilité. Tout compte fait, elle se dit que ça ne changera pas beaucoup par rapport à son ancienne existence peu enviable. Elle n’était qu’un vulgaire jouet que sa génitrice prenait plaisir à casser. Un pauvre petit ange à qui l’on avait arraché les ailes. Dans quelques heures, elle gagnera la tendresse d’une maman de substitution.
Enfin, Lola comprend son destin. Elle sera là pour veiller sur Sandra. Pour la défendre contre quiconque s’aviserait de la tourmenter.
Dans la pénombre du salon de sa nouvelle famille, Lola sourit. Les boules s’agitent et les guirlandes clignotent au rythme des battements de son cœur.

Fin

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Nelson Monge · il y a
Un plaisir que cette nouvelle qui rappelle les petites comptines horrifiques des années 60.
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Françoise Grenier Droesch · il y a
Merci beaucoup pour votre retour de lecture ^^
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Philippe pinel · il y a
Tristement terrible et terriblement triste. J'ai adoré ton texte. Vraiment magnifique et émotionnant.
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Morrigan K. Stern · il y a
Toujours cette plume particulière, à double tranchant. Fan inconditionnelle de ton monde !
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Françoise Grenier Droesch · il y a
Eh oui. Tu as le mot juste. J'aime explorer des thèmes difficiles ; cette nouvelle est assez ancienne en fait : 2013.
Merci pour ce commentaire enthousiaste que j'apprécie beaucoup car tu m'as toujours soutenue. Je suis très reconnaissante ^^
Et toi, tu écris un peu ?

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Morrigan K. Stern · il y a
Toujours !
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Nathalie Vignal · il y a
Un très bon moment de lecture !
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BertoX · il y a
Je ne sais pas si c'est une fin heureuse d'etre transformé en jouet ... Et si Sandra était une méchante petit fille ?
En tout cas ce huis clos est aussi triste que bien écrit !

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Françoise Grenier Droesch · il y a
En effet -_- J'ose espérer que ce ne sera pas le cas... Merci pour votre commentaire.
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Véro-Lyse Marcq · il y a
Un petit conte horrifique qui, dans une certaine mesure, punit les méchants et donnerait un meilleur avenir à la petite fille. Je dis "donnerait" car je ne suis pas totalement convaincue qu'il le sera en format poupée. Tu as bien amené ce sujet douloureux de la maltraitance. Un texte bien écrit qui fait réfléchir.
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Françoise Grenier Droesch · il y a
Merci Véro. La fin suggère un meilleur "avenir" à prendre au second degré et comme tu le sais, il s'agit d'un texte fantastique quand même.
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cendrine borragini-durant · il y a
Une façon très originale d'aborder la maltraitance et de rétablir la justice. Votre petite Lola nous atteint au coeur et on s'identifie très facilement à elle : on souffre avec elle, on tremble des coups qu'elle reçoit, on s'attend à mourir... Heureusement, les jouets veillent et même si leur vengeance est abominable, on se réjouirait presque de ce qui arrive à cette "maman". Trop d'enfants sont encore les jouets de parents malades ou pervers et votre texte pourrait être l'occasion d'une sensibilisation à cette thématique. Si j'étais enseignante, je pense que votre texte me serait un excellent support pédagogique pour aborder cette thématique avec des élèves.
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Françoise Grenier Droesch · il y a
Merci Cendrine ^^ Quel beau commentaire !!! Qui me va droit au cœur.
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Françoise Grenier Droesch · il y a
Merci à vous premiers commentateurs ^ ^
Pas un texte facile, j'avoue.

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Nathalie Alexandre · il y a
J'avais peur du sort réservé à cette pauvre fillette et tout s'illumine à la fin, magique et apaisant.
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Lyne Fontana · il y a
Une histoire de maltraitance transformée en conte de Noël fantastique, après être passée par la case "genre horreur". Triste et troublant.

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