Pour toujours

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Axel en avait bondi de joie.
« Eh ! Ne transperce pas le plafond mon lapin ! lui avait dit sa mère en caressant ses cheveux blonds d'un geste affectueux.
Mais comment faire pour se retenir ? Ce soir, c'était la fête foraine et elle venait de donner, à lui et à Martin, la permission de minuit. C'était tout simplement extraordinaire.
Son frère avait reçu la nouvelle d'un air plus réservé. Comme si cela lui était indifférent, presque. Martin avait de ces bizarreries en ce moment. Par exemple, il apportait un soin saugrenu à son apparence. Jusqu'à avoir installé un miroir dans sa chambre. Comme une fille, t'imagines un peu. Il était plutôt solitaire ces derniers temps et condescendait même plus à jouer aux billes lorsque Axel le lui demandait. Il lui répliquait alors un laconique et rébarbatif « Cours toujours ! » C'était d'ailleurs devenu une antienne quasi systématique. Martin avait quinze ans, Axel sept, et l'écart semblait se creuser chaque jour davantage.
Mais ce soir, tout serait différent. Axel avait aussitôt songé à la fierté qui rosirait immanquablement ses joues lorsqu'il déambulerait au milieux des manèges aux côtés de son frère alors que tous ses amis _ à supposer qu'ils aient la chance de se rendre sur la fête foraine si tard le soir _ aînés de leurs familles, traîneraient à leur suite d'insupportables marmots braillards et, pire encore, seraient contraints de rester dans le sillage de leurs parents. Il s'était délecter de leur complicité retrouvée, de leurs rires lorsque leur avion décollerait à l'assaut du ciel, de leurs cris d'enthousiasme guerrier dans les embouteillages des auto-tamponneuses, de la barbe à papa qu'ils partageraient en se léchant les doigts.
Tout cela jusqu'à minuit. Minuit ! Représentez-vous donc ! Autant dire pour toujours.
Et à présent, ils étaient là, tous les deux, les deux frères réunis, sur le trottoir. Axel avait eu tout le temps de s'impatienter durant les préparatifs de Martin, de trépigner devant la porte de sa chambre alors que ce dernier devait sans nul doute vérifier l'effet de sa tenue dans le miroir, de porter mille fois son regard sur la jolie montre qu'on lui avait offerte à son anniversaire pour qu'il s'habitue à lire l'heure, mais voilà, enfin, ils s'en allaient.
De la place du village provenait un tonitruant et joyeux tintamarre. Les exclamations des forains se mêlaient aux bruits divers des machines : vagissements, explosions, vrombissements et pétarades tout à la fois.
« Allez ! En route moussaillon ! »
Axel aurait eu envie de courir. Cependant, Martin avançait calmement, imposant à leur duo une allure d'escargot. « Cours toujours !  semblait encore dire Martin, je n'irai pas plus vite. » A ce rythme-là arriveraient-ils avant minuit ? Axel, inquiet, consulta plusieurs fois sa montre. Mais les aiguilles tricotaient. Cela aurait été si simple si la grande avait indiqué le douze, l'heure pile.
Enfin, ils abordèrent les premiers manèges. Les réjouissances se dévoilaient dans un épais relent de sucre et de poudre brûlée. Avions, pêche aux canards, tir à la carabine, confiseur, auto-tamponneuses, chenille, et même le train fantôme que leur mère, dans ses nombreuses recommandations, avait si formellement interdit à Axel _ il ferait des cauchemars. Bref, tout y était dans un étourdissant maelström de musique et de rire.
« Martin !
_ Pauline ! »
Une fille venait de se précipiter dans les bras de son frère,sourire aux lèvres et baisers sur la bouche. Axel resta quelques secondes interloqué. Son frère, amoureux ? Alors, tout s'expliquait.
« Ca fait longtemps que tu es là ?
_ Je viens juste d'arriver.
_ Moi aussi, par contre... »
Martin n'acheva pas sa phrase. Il désignait Axel d'un air gêné.
« C'est ton petit frère ?
_ Oui, ma mère a voulu qu'on vienne ensemble et...
_ Ce n'est pas grave. On va bien s'amuser tous les trois, n'est-ce pas bonhomme ? »
Pauline ébouriffa les cheveux d'Axel, de la même manière que l'aurait fait sa mère, et il décida qu'elle devait être gentille. Le visage de Martin se détendit et Pauline demanda :
« Tu t'appelles comment ?
_ Axel.
_ Et tu voudrais faire quoi Axel ?
_ Les avions ! »
Sa réponse fusa, portée par l'enthousiasme. Martin aurait probablement dire encore « Cours toujours ! » mais Pauline rit. Elle était décidément belle. Et lorsque son bolide décolla pour un tour de folie, Axel prit conscience qu'il s'envolait comme dans un rêve. L'air était si saturé de joie...
Un peu plus tard, Pauline, mutine, apostropha Martin :
« Je suis sûre que je suis meilleure que toi à la carabine. »
Hop ! On se transporta jusqu'à la caravane de tir. Le défi méritait d'être relevé et l'impudente d'être vaincue. Cependant, Pauline continuait, toujours aussi délicieusement malicieuse :
« Cartons ou ballons ? Je te laisse le choix des armes. 
_ Cartons. »
Martin avait répondu sans hésiter. Le carton ne bougeait pas mais la cible était si petite qu'il fallait déjà une bonne dose d'habileté pour marquer des points.
« Comme tu voudras. »
Martin posa une main sur l'épaule d'Axel.
« Tu vas voir, je vais la pulvériser. »
Le petit tressaillit de fierté. Intérieurement, il jubilait. Son frère était le meilleur et lui serait son premier supporter.
Lorsque le forain se tourna vers le petit groupe, Martin se fit galant.
« Honneur aux dames, dit-il en désignant Pauline »
L'adolescente chargea son arme avec application et tira.
« Pas mal, condescendit Martin. »
Pauline venait de toucher le cercle lui permettant de remporter quatre points. Le deuxième plomb vint se loger à proximité du premier. Le troisième atterrit sur le dernier cercle, ne marquant ainsi qu'un minuscule petit point.
« Alors, c'est ça la grande championne internationale ? 
_ Je n'ai pas dit mon dernier mot. »
Pauline épaula sa carabine pour un avant dernier essai. Le coup ne partait pas. Martin se moquait, gouailleur :
« Alors, tu accouches ?
_ Je me concentre. »
On attendit encore quelques secondes que mademoiselle...
Pan ! En plein cœur.
« Bof ! Un coup de bol. »
Pour toute réponse, Pauline tira de nouveau avec le même résultat. Vingt points en deux coups.
« Allez, à toi. »
Le forain changea le carton et déposa sur le comptoir cinq nouveaux plombs.
« Vas-y Martin ! »
Axel exultait. Certes le score de Pauline était honorable finalement mais ce n'était pas une fille qui allait en remontrer à son frère.
Martin tira une première fois. Huit points. Peut mieux faire mais déjà bien. Une deuxième fois, dix points.
« Vas-y Martin, t'es le plus fort ! »
Une troisième fois, six points. Un peu mou mais il n'y avait cependant plus grand chose à faire pour surpasser le score de Pauline.
« Vas-y Martin, tu vas gagner ! »
Le quatrième coup rata totalement son but. Où était-il atterrit ? Mystère.
Allons ! Il fallait se ressaisir.
« Vas-y Martin, te laisse pas faire ! »
Le dernier coup partit. Axel espérait de tout cœur. Ce n'était guère compliqué. Six points, même, suffirait.
« Ouh ! Quel coup formidable, se moqua Pauline »
Le carton s'ornait d'un nouveau trou, dans l'angle gauche, bien en dehors de la cible.
« Pour la peine, c'est à moi de choisir le cadeau. »
Tandis que Pauline inspectait les différents lots, Martin méditait sa défaite en comparant les deux cartons, un peu à l'écart de la caravane.
« Tiens, c'est pour toi. »
L'adolescente était revenue avec de nouveaux baisers sur les lèvres et un trophée dans les mains : un petit cœur rose en porte-clés sur lequel on pouvait lire « Pour toujours ». Martin embrassa Pauline en retour, mauvaise fortune bon cœur, garda l'objet dans les mains, à défaut de poches ou de passants de ceinture, puis apostropha son frère :
« Ca te plairait le train fantôme ? »
Axel regarda Martin, éberlué, avant de répondre :
« Mais Maman a dit...
_ Peu importe ce que Maman a dit. Elle n'est pas là. Ce sera notre petit secret entre nous. Alors ? »
Axel hésitait. D'un naturel timoré, il n'avait pas l'habitude d'enfreindre les interdits. Mais le train fantôme, c'était trop tentant : ses spectres, ses monstres, ses créatures surnaturelles et terrifiantes, ses pièges et autres chausse-trapes. Et puis, c'était la fête et il y avait Martin. Alors ? Alors au diable l'obéissance !
« Oui.
_ Je savais bien que tu dirais oui. Tu es un grand. Tu es un guerrier. »
Martin souriait de fierté et Pauline aussi. Que n'aurait pas donné Axel pour ses sourires ? Une chaleur étrange l'inonda. Il allait vivre un grand moment, il le pressentait, un de ces instants d'éternité qui marquent une vie à jamais. Et bien qu'il ne veuille pas l'avouer tout haut, il était bien obligé de reconnaître au fond de lui-même que ses jambes flageolaient en montant la rampe de bois qui desservait le train.
Les wagons n'ayant que deux places, les tourtereaux se mirent ensemble dans la voiture numéro deux, selon le chiffre porte-bonheur de Pauline, tandis qu'Axel se retrouva dans la numéro trente-et-un _ un conseil de Martin, cela correspondait avec sa date anniversaire _ et son ventre se contracta. Il allait donc subir les épreuves seul ? Pas question cependant de quémander une présence rassurante. Il aurait eu l'air de quoi ? Et puis, c'était bien naturel cette répartition : on ne sépare pas des amoureux.
Mais lorsque le garde-corps chromé se fut abaissé et que le train démarra, toute appréhension disparut pour laisser place à une exaltation galopante. Oubliées, les recommandations de sa mère, l'estime de son frère, et ses leçons de mathématiques pour le lundi suivant, le petit cœur « Pour toujours », le numéro de son wagon et la permission de minuit. Tout cela valsait en bloc, cul par dessus tête. Il n'y avait plus que l'instant. A peine se remettait-il de la terreur que lui avait causée une araignée géante et velue qu'un spectre hideux, blafard et borgne lui attrapait le bras de sa main décharné. Et tout aussitôt, le train tombait dans un gouffre sans fond où retentissait des ricanements machiavéliques. Puis des chauves-souris survolèrent les voyageurs, les giflant de leurs ailes. Il y eut encore un fantôme en drap blanc et boulet aux chevilles, une sorcière dont la verrue éclata, libérant des milliers d'asticots affamés, un monstre absolument invraisemblable, issu du croisement d'un serpent, d'un cloporte et d'un rhinocéros.
Cependant, le plus horrible se profilait au bout d'un long couloir tout droit. Une hache énorme en gardait l'extrémité et décapitait les voyageurs au fur et à mesure que le train avançait. Axel hurla plus fort encore. Loin devant, il vit Martin et Pauline disparaître sous l'acier. Puis il n'y eut plus que cinq wagons, deux, un...
Aaaaaaaaaaaah !
C'était fini.
Le train s'arrêta brusquement. Axel resta quelques secondes encore, pétrifié, les yeux clignotants. Les lumières de la fête foraine, ses bruits estompés à l'intérieur de l'attraction, lui firent l'effet d'une gifle. Il fallut que le forain lui lance un « Alors, tu descends gamin ? » pour qu'il relève le garde-corps et s'extirpe de son siège.
Un peu plus loin, Martin l'attendait. Seul. Bras ballants.
Et sans port-clés.
« Allez, on rentre ! »
Atterré, Axel consulta sa montre.
« Mais... il n'est que onze heures. »
Là, il en était sûr, la petite aiguille sur le onze et la grande sur le douze.
« Ce n'est pas juste ! protesta-t-il. »
Et sa voix se gonflait de sanglots.
« La fête finie.
_ Mais c'est trop...
_ Court, toujours. »
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
J'aime, faute de plus!
Bonne continuation!

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Aurélien Azam · il y a
Ce texte présente quelques coquilles. Par contre, l'écriture est top top top ! Il y a de la vie, de l'énergie, une sensation d'étourdissement très bien rendue. On ressent la fête, on ressent cette fraternité restituée avec le juste ton. La fin est très belle, habile, triste et progressive à la fois. Une atmosphère que je trouve étrangement presque mélancolique, avec ces heures qui passent, et ce déroulé d'actions qui a la brillance des souvenirs. Un vrai coup de cœur pour moi, passionnel plus que rationnel. :)
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Korete · il y a
Votre commentaire me touche beaucoup. Vous avez bien résumé tout ce que j'ai tenté d'écrire dans ce texte. Merci. Par contre, je ne vois pas de quelles coquilles vous parlez. Est-ce que j'ai laissé traîner des fautes d'orthographe?