Pour que le grain ne meure

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Il émergeait d'une nuit lugubre et d'un sommeil interminable, sans rêve. Nulle pensée, mais la sensation d'exister de nouveau. Confusément.
Des bribes, des lambeaux de sensations, attachés en grappes, émanaient de lui.
Encore enfouies, elles lui rappelaient qu'il avait existé. Il avait vécu. Il le sentait.
Il : qui avait-il été ? Qu'était-il à présent ? Il l'ignorait.
Il émergeait à peine, comme au sortir d'un sommeil agité, oubliant ce qu'il était; différent de ce qu'il fut.
Cela lui paraissait si loin. Une autre vie, un autre monde. Porté par un corps nouveau, mû par une autre énergie.
Il ne saisissait que des bribes d'existence passée, sans couleurs ni odeurs. Sans douleurs.
Car le temps s'était arrêté, insondable, dans l'ignorance totale. De la vie et du néant.
Il émergeait d'un gouffre sans fond.
 
Était-il toujours mâle, toujours "il"? Il n'en savait rien et ne gardait de lui que des impressions nébuleuses et éthérées. Enveloppe asexuée, angélique.
Intemporelle.
Était-il dorénavant mâle ou femelle ? Il n'aurait su le dire.
Il et elle à la fois, il et elle confondus.
Ielle.
 
Ses yeux demeuraient fermés, ou bien peut-être avaient-ils disparu ? ; pourtant, Ielle ressentait la présence du monde. Un univers existait autour, qui répandait sa matière ardoisée, uniformément.
Une lourdeur plus pressante, un appui prononcé, maintenait vers le bas tout le poids de son être, échappant à la pesanteur.
Nulle conscience, pourtant, dans cette sensation. Aucune réflexion, non plus.
Iellel était. Et le monde aussi.
 
Ses sens dominaient cette existence nouvelle. Les odeurs d'abord.
Ielle se laissait envahir par les effluves de la terre humide qui enflaient ses narines, et par celles du mucus dans le sillage des vers. Par celles de la fougère timide, et du musc sensuel aux senteurs animales.  
Au-dessus, son univers se répandait en exhalaisons de menthe poivrée et d'hibiscus, de feuilles de lierre et de fougères, de branches de thym et de bruyère ; de baies piquantes et de fleurs tendres. Les émanations imprégnaient son corps et distillaient leur saveur jusqu'aux ramifications de son être profond. Les fleurs des champs et les pousses des sous-bois.
Car Ielle aussi embaumait, s'évaporait dans une aura florale, se mêlant, volatile, à son environnement.
Ielle exaltait, généreusement et goûtait l'amertume de la liqueur qui emplissait les méandres de son corps.
 
Alors le goût revint. Les humeurs azotées des feuilles sombres, la fraîcheur du gazon. Et avec elle, l'acidité des tiges, l'amertume des graines, l'âcreté des racines. Le sel des embruns déposé par la brise. La profondeur des épices et la moiteur des baies sauvages.
Les feuilles, les graines et les racines.
La décomposition oeuvrait dans un gazouillis effervescent d'exhalaisons, pour ne former plus qu'un. Le temps n'existait plus.
Comme un champignon, Ielle avait tiré sa vigueur de cette mort voisine. Des organismes partagés, des fluides nourriciers et du jeu des saisons.
Sa naissance approchait.
Alors, dans d'infimes secousses, tout son être s'était étiré vers le haut, dopé d'une énergie nouvelle. Perçant peaux, graines et coques pour tracer son chemin et fabriquer sa voie. Il avait fallu l'explosion de l'énergie vitale pour trouver le soleil.
C'était vif et c'était doux. Impérieux.
Ielle se lançait à l'assaut du ciel pour appréhender ce monde nouveau. Ce furent des tiges désordonnées et puis des lianes, des feuilles et des bourgeons. Un besoin incontrôlable et irrépressible de s'élever, de s'émanciper. D'exploser et de jaillir.
De prendre de la place.
 Confusément, le silence se meublait de voiles légers, ceux du vent dans les feuilles fragiles.
La solitude avait disparu : un monde l'appelait.
Son corps s'élançait avec frénésie, s'échappait, explosait en gerbes courbes et graciles qui le quittaient. Semblaient se répandre et se dissoudre.
Union du ciel et de la terre, magie de l'eau jusque dans les méandres. Il en avait fallu des jours et des lunes pour que l'osmose opère.
Ielle était la terre et le ciel.
 
Ielle existait.
Le premier contact fut celui du soleil, de sa morsure brûlante au plus haut du cadran, révélant des parties de son être jusque-là inconnues ; et puis des gouttes d'eau comme une récompense et la fraicheur diffuse à l'ombre des futaies. Des poussées, des pressions, des tractions virulentes ; chacun de ces contacts le ramenait à la vie.
Et puis les sons revinrent : le bourdonnement excitant des abeilles, les vrombissements piquants des longues mouches brunes sur les dunes ; diffus, le souffle tiède du vent dans les fleurs de roseaux.
Enfin, ce furent les couleurs qui dansèrent dans le ciel, en tâches multicolores, papillons paresseux : les amandes vertes et pâles des feuilles de lauriers, la valse mélancolique des longues cloches rouges.
Et puis l'or du soleil qui se pose mutin, en pollen légers au cœur des renoncules. Et de graines en pistils, poussières d'étamines, les dessins des pigments sur les pétales nacrés.

Les sens ranimés appelèrent les souvenirs.
L'empreinte de l'Ange, sur la lèvre de l'homme qu'Ielle fut un jour, avait disparu, digérée par la terre.
Alors, les réminiscences affluèrent.
Et avec la mémoire, la conscience du passé.
Ielle retrouvait la fragilité des pétales et le fumet des sous-bois. L'obscurité des arbres centenaires et le feu du soleil dans la silice des grains de sable. Le goût des pommes mûres, le jus des poires d'automne. Les cloches au loin, par-dessus les bois et les collines ; et la terre, généreuse, accueillante geôlière.
De ses vies antérieures, Ielle conservait l'odeur de l'encre, de la poudre à canon, de l'eau sur le pavé.
Les sirènes des bateaux et le glas des églises.
 
Les réminiscences affluaient.
Ielle avait été plume, courant sur les pages grenelées, pinceaux caressant les pigments. Il se revit poète, musicien, peintre et charpentier.
Elle s'était connue femme galante, impératrice et résistante. Cris jetés à ses bourreaux.
Ielle avait été Charles, Victor, Émile, Egon ; Marguerite, Françoise, George et Olympe.  
Ils s'étaient trouvés pierres semées le long des routes, bois noueux des barricades et celui des forêts.
 
L'amertume des souvenirs confus enserrait Ielle comme des tiges muettes, l'attachant au passé. Comme autant de racines, qu'il faudrait sacrifier. Encore.
Un jour. Se détacher, pour repartir.
Semences à venir dans un cycle éternel. C'était le pollen qui porterait les fruits et donnerait le miel.
Ielle incarnait l'humanité confondue, mêlée, renouvelée ; la faune et la flore, de toute éternité.
Ielle était le ciel et la terre, le mâle et la femelle, le Yin et le yang, l'Alpha et l'Omega.
Le passé et l'avenir.
Ielle avait toujours été.
Et le monde l'attendait.
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François B. · il y a
J'ai beaucoup aimé
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Nathalie Richard · il y a
Merci François; cela me fait très plaisir.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
J'aime et je soutiens. Content que vous ayez vu aussi voir l'enveloppe asexuée composante de cette image.
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Nathalie Richard · il y a
Merci pour votre retour.
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Camille Berry · il y a
Un texte très poétique aux références littéraires et mystiques. On se laisse emporter...
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Nathalie Richard · il y a
Merci beaucoup !
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Fred Panassac · il y a
Belle idée que ce personnage aux réincarnations riches en symboles, que les prénoms laissent deviner.
De quoi engranger beaucoup de grain spirituel.

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Nathalie Richard · il y a
Merci pour votre commentaire !
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Jacques ORENGO · il y a
et le grain est !
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Isabelle Zigmann · il y a
De toute beauté ! Des sensations intimement ressenties.
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Nathalie Richard · il y a
Merci Isabelle :)
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Joëlle Brethes · il y a
Très joli récit !
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Roberta Del Bergiolo · il y a
Mon commentaire a disparue certainement une mauvaise manipulation ,donc je disais que c était magnifique d une finesse et je reliai le texte a une musique dansante 💋
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Nathalie Richard · il y a
Merci Roberta ! C'est très gentil. Je t'embrasse
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Roberta Del Bergiolo · il y a
J ai bien fait d ouvrir ce lien ,c est très beau ,j ai l impression de d entendre une musique bravo Nathalie
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Michel Soller · il y a
Je ne suis pas philosophe ni un érudit en matière de littérature mais j'ai beaucoup aimé ton texte. Le style tout d'abord, les mots et bien entendu l'originalité de l'histoire. Bravo!
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Nathalie Richard · il y a
Merci Michel ! Ce que tu me dis me fait très plaisir, car c'est bien ce que l'on ressent face aux mots qui prime, indépendamment de la raison ou du savoir: l'émotion et le plaisir.