Pour la patrie

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Il est aveugle, plus aucun son ne lui parvient et seul un sifflement strident et continu lui indique qu’il n’est pas mort. A moins qu’il ne soit en train de rêver ? Tout est embrouillé dans son esprit. Que s’est-il passé ? Des bribes d’idées défilent, insaisissables et incohérentes : un champ de blé, des uniformes, la chaleur du mois de juillet, 168eme RI, une course, un bruit assourdissant. Et puis, plus rien. De nouveau le silence et les ténèbres.

Puis il reprend conscience. Combien de temps est-il resté ainsi ? Lourdement, il se retourne sur le dos et pousse un hurlement qu’il n’entend pas. Une douleur intense se propage dans tout son être. Tremblant, il passe sa main valide sur son visage et ne sent pas son oreille tandis que ses doigts poisseux sondent le vide béant où se trouvait sa joue. Le voilà maintenant sur la longue liste des gueules cassées... Un hoquet de dégout le prend et il reste sans bouger, pris de sanglots tant de tristesse que de douleur.

Lentement, l’ouïe lui revient et il parvient à discerner de nouveau le bruit sourd de la fureur des bombes ainsi que le claquement sec des fusils. La poussière dans l’air lui donne soif et brûle ses plaies. Il a un goût de sang dans la bouche mais sa gourde ne pend plus à son côté, sûrement soufflée au loin avec les morceaux de son corps. Sa main tâtonne à droite à gauche, s’écorche sur un barbelé, mais ses doigts ne saisissent que de la terre. Et soudain, il se souvient : dans cette offensive à Verdun, il n’était pas seul à monter au front. Il ouvre la bouche, essaye de parler pour la première fois, épreuve difficile. Les sons raclent sa gorge et sont à peine audibles.
- Charles ? Tu es là ?
Un gémissement lui parvient, du moins ce qu’il croit être un gémissement. Il n’en est pas sûr alors il tourne son oreille restante vers la source du son et tente de couvrir le sifflement qui ne s’arrête toujours pas.
- Charles, c’est toi ?
Il n’entend plus rien.
Petit à petit, il recouvre également la vue. Le ciel semble dégagé de tout nuage mais une fumée noire, vomie par les canons, englobe l’horizon. Il baisse les yeux vers sa jambe et ne distingue qu’un lambeau de chair. Pourtant, il est persuadé de pouvoir encore bouger le pied, une sensation déjà observée chez d’autres blessés de son régiment. Un nouveau gémissement le tire de sa contemplation. Il tourne la tête, plisse les yeux et observe le corps situé à quelques pas de lui qu’il n’avait pas vu auparavant. « Charles ? » Il reconnait l’uniforme et en particulier le Stahlhelm, ce nouveau casque allemand si caractéristique qu’il a aperçu récemment lors d’une autre offensive. Ce n’est pas Charles mais un ennemi.

Une nouvelle explosion se produit non loin et les graviers projetés retombent sur lui. Il est rare que cela se produise deux fois au même endroit mais en ces lieux chaque centimètre carré a déjà été pulvérisé. Ses sens sonnent l’alerte : du gaz. Il a déjà vu les effets du Moutarde et il se murmure qu’une version, plus sournoise, est maintenant employée. Il n’a pas son masque avec lui et comprend qu’il est foutu. Pourtant, la peur qui lui crispait les entrailles semble s’envoler. Inconsciemment, il sait qu’il n’aura plus d’assauts à lancer sous le crachat des mitrailleuses et c’est pour lui une délivrance. Cette peur a disparue maintenant que la mort le berce de ses bras.

Il reste ainsi hagard quelques instants dans ce cratère d’obus, mutilé, dévisagé, attendant que la mort ne le fauche lentement. Il tourne de nouveau la tête vers l’autre et s’aperçoit qu’il porte un masque. Comme lui, ce soldat est une pièce lambda sur l’échiquier de la guerre, mais les années de destruction ont fait naitre à son égard une haine indicible. Il toussote déjà mais il lui reste encore un peu de temps. Il le fixe intensément. Il saisit le canon brisé de son fusil au bout duquel trône une baïonnette et se traine comme il peut. Le gaz fait effet et les centimètres à parcourir sont un véritable enfer : ses yeux le brulent, ses poumons se gorgent de sang et ses doigts s’enfoncent profondément dans la terre tandis que le poids de son corps l’entraine vers le fond du cratère.

Tandis qu’il avance péniblement, un flash passe devant ses yeux. Un sourire, des mèches blondes, un étang. En cet instant, il aurait aimé pouvoir s’allumer une pipe en jouant aux cartes au bistrot de son village avec son ami boulanger, rêve fou qu’il s’autorise tout en sachant qu’il n’en reste plus que des ruines. A qui aurait-il bien pu vendre les tableaux qu’il peignait alors ? Sa vie est a jamais enterré sous le poids des atrocités de la guerre.

Autour de lui, le bombardement a repris de plus belle et la Terre voit son enveloppe arrachée par le déluge de feu. Mais cela ne l’arrête pas. Dans un dernier effort, il parvient à se hisser le long du corps de l’autre qui semble paralysé. Mais pas de doute, il est bien vivant, terrorisé, les yeux écarquillés sous le masque le dévisageant tandis qu’il gémit de nouveau, plus fort. D’une main tremblante il positionne la baïonnette à la lame émoussée sur le torse de l’ennemi et dans un ultime effort s’affaisse de tout son poids dessus. Apres un dernier soubresaut, l’autre ne bouge plus. Lui, les yeux mi-clos et un filet de sang perlant au coin des lèvres, prononce ses derniers mots : « Pour la Patrie ».

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