Je t'attends

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Sélection Jury

Les mains dans la terre, Par delà les mers, Je laisse mon esprit s'évader, Et les histoires s'invitent dans mon cerveau libéré. ShortEdition publie, en juin 2013, son premier recueil de  [+]

Je m’attendais à l’humidité. Pas à la chaleur. J’ai l’impression d’entrer dans une étuve. Je suis arrivée trop tard pour le coucher du soleil. Malgré la nuit, mes premiers pas m’ont menée sur les rochers. J’avais besoin de retrouver mes marques.
Je suis revenue dans le noir, mais je connais si bien le chemin de la maison. Les vagues accompagnaient mes pas.
J’ai ouvert les volets et les fenêtres en grand. La nuit a pris possession des lieux. Je n’aurai pas besoin de faire du feu, il fait étouffant. Dans le décor familier, j’ai l’impression d’être en vacances. Nulles différences apparentes. Que le nombre de mes valises. Personne autour de moi.
Et mon cœur est léger.
J’espère qu’il le restera. Car je suis là pour longtemps.
Je m’installe sur la terrasse, il fait incroyablement doux pour un mois d’Octobre. J’écoute les vagues, leur musique s’installe dans mon corps. Disparaissent les douleurs, les blessures.
Je sais que j’ai fait le bon choix.
Je t’aime depuis si longtemps.
Mais je suis très déçue.
J’étais persuadée que tu m’attendrais à l’aéroport.
Quand l’avion s’est posé, mon cœur lui, s’est envolé. J’avais un sourire calé sur mon visage, d’une oreille à l’autre, rien n’aurait pu le détruire. Une fois récupéré mes bagages, mon sourire a balayé les visages de ceux qui attendaient les voyageurs. J’étais sûre, gonflée de bonheur, j’allais t’apercevoir, toi bien sûr tu m’avais déjà repérée. Je sentais que mon cœur allait exploser.
Il s’est calmé petit à petit, par la force des choses. Je suis restée presque deux heures debout à attendre, changeant souvent de place pour être sûre que tu me vois bien. Un problème de voiture sans doute, ou bien une erreur dans les horaires. Je cherchais ce qui avait pu t’empêcher d’arriver.
La déception s’installa. Mon sourire disparut. Un pli amer prit sa place.

C’est la nuit qui est arrivée. L’aéroport se vidait lentement. Ici, dans cette petite ville de Normandie, il n’y a pas de voyageurs nocturnes.
Quand le technicien de surface m’a gentiment réveillée, j’ai brutalement réalisé le ridicule de ma situation.
Personne, ne m’attendait. Je le savais bien pourtant.
Oh ma tête...Cela n’arrêtera donc jamais.
Dans le taxi qui m’a conduite à la maison, une migraine insistante m’explosait le crâne.

Je monte quelques valises dans la chambre à coucher. Celle qui donne sur la mer. Avec sa petite terrasse privée. Le temps de faire le lit, je laisse la baie vitrée grande ouverte. Sans prévenir, tu entres dans mes pensées. Tu emplis ma tête. Comment vas-tu. Je suis heureuse de te retrouver. Pourquoi n’es-tu pas venu me chercher. Tu me souris. Tu me dis que la nuit est belle. Tu m’aides à faire le lit. Je ferme les yeux. Je dois me ressaisir. Il faut que j’arrête ça.
J’inspire à fond. J’ouvre les yeux. Je suis seule dans la pièce, tout est stable.
Si ce n’est mon cœur qui bat plus vite. Et mes tempes. Comme un étau.

Il paraît que demain sera la dernière belle journée, avant une période de pluie. J’irai très tôt retrouver l’océan.
La nuit ne m’apporte aucun repos.

Lumière magique. Que l’on voudrait imprimer à jamais. Si instantanée, fugace. Qu’on aimerait éternelle. Pour toujours dans la tête. Dans les yeux.
Il n’y a que toi qui pourrais partager ce moment. Le soleil matinal qui monte derrière les dunes, le blanc laiteux de la plage, qui se découvre lentement, au gré de la marée descendante. Dans le ciel bleu pur, les goélands aux yeux ronds. L’océan, gris brillant, strié d’écume blanche.
Dans tout cet espace, mon esprit vacille. Il s’évade. Je ne peux l’en empêcher. Il prend le large.
Toi et moi sur le sable, dans l’eau. Nos peaux bronzées qui brillent sous la lumière oblique. Ton sourire, qui me chavire.
Il n’y a personne que nous. Le monde nous appartient. Ce monde nous appartient. Le mien. Et je n’en veux pas d’autre.
Une joie immense dans mon corps, un bien-être indestructible. Même si tu n’es pas là, tu es avec moi. Dans ma tête je te convoque. Je te vois, je te parle. J’entends ta voix. Quand je marche au bord de l’eau, je sens ton corps qui me frôle.
Je sais que tu ressentirais exactement les mêmes émotions. C’est ce qui nous lie. Sans jamais être ensemble.

Depuis que tu es entré dans ma vie, je me dédouble. Je vis deux vies. Tandis que mon corps m’ancre à la terre, mon cerveau se promène. Navigue. Rêve.
Dans ma tête nous nous rejoignons. Il n’y a que là que nous pouvons le faire. Je nous invente une histoire. C’est mon roman à moi. Ma bulle, mon jardin secret. Je quitte la terre. Je n’y suis plus qu’une écorce. Mon cœur bat ailleurs. Les yeux ouverts je rêve. Où que je sois. En famille, en société, n’importe où. Je m’échappe. J’entre dans un monde parallèle, dans lequel tu me rejoins. C’est grisant. Combien de soirées lamentables, de frustrations quotidiennes, sauvées ainsi.
Personne ne l’a jamais su. Même pas toi.
Personne n’a su que tu étais l’homme de ma vie. Cet amour m’était interdit.
Mais la pensée est libre d’aimer.
Aucune barrière pour l’imaginaire.

Le froid de la mer me ramène brutalement au réel. J’ai marché très loin sans m’en rendre compte. Dans un état second. J’ai de l’eau à mi-cuisse. J’aurai pu me noyer. Je vacille un peu, comme saoule. Le monde imaginaire est enivrant.
Faire quelque chose qui me ramène au concret. C’est ce que m’a conseillé mon médecin.
Il faut que je me cramponne à la terre.
Je plonge mes mains dans le sable. Je les enfouis profondément, ainsi que mes pieds. L’océan gronde, ronronne. La lumière a changé. Je suis toujours seule sur la plage. Les larmes viennent, sans prévenir. Gouttes d’eau dans le sable immense.
Si seulement tu pouvais être là. Avec moi. Rien ne serait pareil. Je n’aurais plus besoin d’imaginer. D’inventer. Je pourrais enfin te serrer dans mes bras. Respirer ta peau. T’embrasser. Je n’aurais plus besoin de médicaments.
Je ne les ai pas pris depuis que je suis partie. Je croyais pouvoir m’en passer.

La marée est basse, étale. Les pêcheurs au lancer arrivent, s’installent. Ils vont attendre tranquillement le reflux, et avec lui, les bars.
Dans des boîtes transparentes, les appâts attendent. Vers bien frais, morceaux de thon cru, de sardines saignantes. Le bar est un gourmand.
Dans la dune, je prends mon petit déjeuner. Thermos de thé, une petite brioche achetée à l’aube, une pomme. Face au large. Au vent.
Quand tu viendras, nous irons pêcher des moules près du vieux phare. Je suis sûre que tu n’as jamais fait ça. Il faut prendre le bateau, une demi-heure, nous avons le temps d’une marée pour pêcher.
Parce que tu viendras. Il ne peut en être autrement.

Je vais voir les pêcheurs, peut-être auront-ils un poisson à me vendre pour mon dîner.
C’est drôle, un des trois hommes te ressemble. Je ne le vois que de dos, mais c’est la même silhouette. Plus je m’approche, plus j’ai la sensation que c’est toi. Je suis à deux mètres derrière maintenant et mon cœur bondit. C’est toi ! Je pousse un cri, j’attrape ton bras, tu te retournes « Et là ma p’tite dame ! Qu’est-ce qui vous arrive ! »
C’est quoi cet accent ridicule, et pourquoi tu fais celui qui ne me reconnaît pas, embrasse-moi !
« Ah ça ! Vous allez me lâcher ! Vous connais pas moi ! Allez voir ailleurs ! Gérard ! Viens m’débarasser de c’te folle ! »
Je t’en supplie, arrête ce jeu ! Tu me fais souffrir, pourquoi tu me fais ça ?
« Allez madame, laissez-nous tranquille, on pêche là, vous voyez, fichez nous la paix, lâchez André sinon y va se fâcher... »
C’est qui celui-là, et ce prénom ridicule, André, qu’est-ce que ça veut dire, pourquoi tu te caches, mais je te connais moi, je suis là moi, je...
« Allez ça suffit maintenant ! Oust ! Du balais ! Ou on appelle la police ! Fichez le camp ! »
Tu me repousses, je tombe à genoux, je me mords la lèvre.
« Rentrez chez vous madame, allez, ça va aller ? »
Il est gentil Gérard, il m’aide à me relever, tandis que toi...Tu m’ignores, tu te détournes. Tu ne vois pas comme je souffre.
Je m’éloigne, hagarde, en mille morceaux. Ma tête va exploser.
Qu’est-ce que j’ai fait.
Ces hommes. Mon Dieu, ces hommes, ils doivent me prendre pour une folle. Qu’est-ce qui m’a pris.
Il faut que je rentre. Vite. Je dois prendre mes médicaments. J’ai si peur de me perdre. Il n’y aura personne pour me récupérer cette fois.

J’ai inventé toute une vie avec toi. Une histoire d’amour. Qui est devenue de plus en plus envahissante. Lentement, sans m’en apercevoir, je perdais pied. Tu existes. Tu fais partie de mon quotidien. Tu n’as jamais su tous les fantasmes dont tu étais l’objet. Te voir me suffisait. Suffisait à me rendre heureuse. Je volais ton âme, te vampirisais.
J’ai fait très attention. A mes gestes. A mes mots. Surtout pas d’interférence. J’avais très peur de citer ton nom. Incongrument. De te parler tout haut alors que tu n’étais pas là.
Toutes les situations que je vivais, je les transposais instantanément dans mon monde parallèle. Avec toi, elles devenaient tout autres.
Inexorablement, le court-circuit eut lieu.
J’ai perdu la tête.
Je n’étais plus avec ma fille, qui me regardait, épouvantée, tandis que je parlais dans le vide.
Mes amis m’ont quittée, qui ne comprenaient pas pourquoi j’étais toujours ailleurs.
J’ai tout perdu la nuit où, alors que mon mari me faisait l’amour, j’ai murmuré ton prénom.
Les digues avaient lâché. L’ouragan est entré.

Comment expliquer un amour fictif. Comment raconter l’imaginaire. Plus j’essayais de me justifier, plus je m’enfonçais.
Personne ne pouvait accéder à mon monde. Je bégayais. Puis je me tus.
La tempête que j’avais déclenchée envahissait mon cerveau. M’empêchait de rêver. Que de bruits.
Tout ce temps je t’ai perdu. Mon esprit était brouillé.
Malade. Telle fut leur conclusion.
Ma fille ne voulait plus me voir. Je lui faisais peur. Mon regard lui faisait peur.

Ils m’ont enfermée.
Je suis restée six mois en maison de repos. Sous médicaments. J’ai dormi beaucoup. Sans rêves. Je ne pouvais plus te retrouver. Mais je savais que tu étais là. Quelque part en moi. Dehors à m’attendre.

Dans mon crâne, la douleur s’estompe.
Le temps s’est rafraichi. J’allume un feu dans la cheminée. La pluie arrive, je sens son odeur.

Ils ont dit des choses horribles.
Ils ont dit que tu n’existais pas. Que je t’avais inventé.
Je n’ai pas supporté.
J’ai préféré les quitter.
Ils m’auraient épiée. Ils auraient analysé tous mes faits et gestes. Nulle échappatoire.
Ici, je vais pouvoir vivre à ma guise.
Avec toi.

Je ne suis pas folle.
Bien sûr que tu existes.
C’est pour ça que je t’attends.

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Bernard Frugere · il y a
J'espère "n'habitait" comme ça dans aucune tête de femme....c'est trop horrible! mais tellement bien raconté. Bravo encore Sylvia.

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