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Poison.
Becky Pages n’avait pas beaucoup de souvenirs de l’année qui avait suivi la mort de son père. Non qu’il ne se fût rien passé – au contraire, l’année avait été riche en évènements de toutes sortes – mais tout était noyé dans un brouillard permanent. Un brouillard de tristesse et d’alcool.
Au moins, durant toute cette période, Poison lui avait foutu la paix. Mais le prix en avait été conséquent. Becky savait à présent qu’elle était définitivement alcoolique et qu’elle devrait vivre avec ça. Avec ça et avec Poison. Parce que la saloperie était revenue dare-dare au bout d’un an et quelques – dès qu’elle avait réussi à aligner deux semaines de sobriété. Et que la Rebecca Pages de maintenant n’aie plus grand-chose en commun avec la Becky Pages d’avant n’avait rien changé à l’ombre sournoise qui lui collait aux basques. Poison semblait l’aimer plus encore. Allez savoir pourquoi.
La créature lui était apparue un matin, couchée sur le fauteuil au bout de son lit. Un de ces fauteuils qui disparaissent sous des piles de vêtements à divers degrés de saleté. Si elle avait pu la confondre avec un gros chat quelques fractions de seconde, l’étrangeté de la chose lui avait immédiatement sauté au visage. Son apparence protéiforme, changeant sans cesse, sa manière de se déplacer, déjà, la classaient dans la catégorie des monstres surnaturels. Mais il y avait davantage. Elle n’avait pas d’ombre, et seule Becky pouvait la voir. Il lui avait fallu quelques jours pour admettre qu’elle était probablement en train de devenir folle, et quelques secondes pour décider qu’elle garderait cette information pour elle. Après tout, ça ne regardait personne d’autre. Elle nomma la créature Poison et accepta sa présence néfaste comme on admet un handicap.
C’est une suite de coïncidences stupides et étranges qui avait coûté la vie à Alain Pages. Sans responsable, sans vengeance possible, sa petite Becky avait accumulé toute cette colère contre du vide, avant de la retourner contre elle. La suite est d’une terrifiante banalité. Des verres, des bouteilles, et la révélation, un soir, en train de pleurer seule devant le miroir de la salle de bains, complètement ivre. Je suis alcoolique. Et pitoyable.
En fait de coïncidences, on devrait plutôt parler d’enchainement dramatique d’évènements. Les coïncidences, ça n’existe pas vraiment. Je ne parle pas du Grand Dessein de Dieu ou quoi que ce soit dans ce genre-là, c’est pas mon trip, mais il me semble évident que les faits sont reliés entre eux par des fils rouges, que ces fils rouges soient des êtres humains ou pas.
Et Alain Pages avait été un fil rouge, tranché net entre deux évènements de sa vie.
La première coïncidence avait été qu’Alain Pages croise un certain William Dowd sur une piste de ski en Andorre, un après-midi de Janvier. Mr Dowd, heureux fondateur de Dowd Chemicals, prenait ses premières vacances depuis trois ans, et avait décidé de gâter son épouse en l’emmenant skier dans les Pyrénées. Les deux heures de leçon de ski prises en début de séjour ne lui avaient pas permis d’éviter une collision avec Alain Pages. Effaré, la tête enneigée, William Dowd avait vu l’homme se redresser sur ses skis, un bâton à la main. Il s’était excusé « Oh, sorry, sir, are you alright ? » et avait laborieusement repris sa descente, tandis que sa victime s’effondrait quelques mètres plus loin, terrassée par un infarctus.
La deuxième coïncidence avait pour nom Teresa Gomez. En godillant sur la descente, elle avait aperçu le corps d’Alain Pages, et alerté les secours dès qu’elle était arrivée en bas des pistes. Sauf que Mademoiselle Gomez avait des difficultés à se repérer dans l’espace, ce qui avait rendu ses explications confuses. Il faisait nuit depuis plusieurs heures lorsque les secours avaient retrouvé M. Pages inanimé sur le côté d’une piste rouge.
Les secours avaient fait du bon boulot : le cœur s’était remis à battre après quelques minutes de procédures de réanimation. Rapatrié en urgence à l’hôpital de Pau, Alain Pages, passablement affaibli par ses mésaventures antérieures, avait croisé sa coïncidence numéro trois, de loin la plus étrange, Lilou Sorbier.
Lilou, du haut de ses cinq ans, avait deux passions dans la vie : la glace au chocolat et Winnie l’Ourson. Sauf que la glace au chocolat ne lui apparaissait pas de manière irrégulière et inopinée. Winnie, oui.
Aussi loin que sa mémoire puérile lui permettait de remonter, Winnie avait toujours été là. Près de son berceau lorsqu’elle n’avait que quelques mois, derrière la grille du parc lorsque Nanie l’emmenait faire du toboggan, assis sur le banc du maitre-nageur quand elle apprenait à nager la brasse. Toujours. Que les adultes ne le voient pas, ou fassent semblant de l’ignorer, elle avait fini par s’en accommoder. Elle évitait également de leur parler de Winnie, les grandes personnes ont tendance à avoir des esprits étriqués, ils se fâchent pour un rien.
Maman était allée voir Mamie à l’hôpital. On était mercredi, elle avait emmené Lilou malgré une légère fièvre. Cela faisait plusieurs jours déjà que la température de la petite fille était trop élevée, mais Maman n’était pas inquiète. Elle donnait à la fillette une bonne dose gluante de Doliprane rose en pipette et la déposait à l’école en croisant les doigts pour qu’on ne l’appelle pas quand la température remonterait. Cela convenait à Lilou. Winnie était plus drôle et plus présent quand elle avait de la fièvre. D’ailleurs, il jouait à quatre pattes près du lit de Mamie quand elles étaient arrivées cet après-midi-là, son tee-shirt rouge affichait "Crève Salope" en jaune à la place du "Pooh" habituel, ce qui ne dérangeait pas Lilou, qui ne savait pas lire. Maman avait commencé à parler à voix basse avec Mamie, et Lilou avait suivi Winnie dans le couloir, puis dans l’escalier, et s’était retrouvée sans trop savoir comment dans la chambre de Monsieur Pages endormi. L’ourson avait commencé par jouer avec les appareils autour du lit, puis s’était approché du visage de Monsieur Pages et lui avait doucement caressé les joues. Lilou se tortillait en riant, puis s’était figée en voyant une brume sombre sortir du museau en peluche de Winnie. Le nuage noir semblait constitué de milliers de particules de poussières, il virevolta un instant au-dessus des draps blancs de l’hôpital avant de se déposer sur le corps de Monsieur Pages et de fondre. Comme de la neige noire. Puis Winnie était sorti de la chambre très vite. Lilou avait dû courir pour le suivre. Quelques minutes plus tard, une gentille infirmière la ramenait dans la chambre de Mamie. Le lundi suivant, le docteur Gendron lui diagnostiquerait une angine à streptocoques carabinée. Monsieur Pages, lui, était décédé depuis quatre jours, d’une septicémie foudroyante.

Le notaire avait liquidé la succession, et Becky avait hérité de la maison du lac, une baraque presque en ruines près d’un lac de montagne, et d’un compte en banque joliment garni. Ce soir-là, elle avait ramené une bouteille de porto dans sa chambre d’hôtel et l’avait bue en moins d’une heure. Poison, d’abord lové sur le lit, s’était alors réfugié dans la salle de bains avant de se cacher quelque part dans les canalisations. Elle était réellement seule désormais, et dormit d’un sommeil poisseux mais sans rêves.
Elle avait mis la maison en vente, sans succès. Puis, voyant son compte en banque fondre, elle avait décidé d’emménager sur place et de se lancer dans les travaux. Petit à petit, la maison du lac avait été rénovée, et Becky avait bu ce qu’il restait de son héritage. Jusqu’à ce matin de Février où elle avait signé la vente de la baraque. Presque une année jour pour jour après la mort de son père. Une année durant laquelle l’ombre de Poison était restée tapie loin de son regard. Mais ça n’allait pas durer.
Rebecca avait trouvé un appartement minuscule près de la gare. Elle y avait installé un palmier en pot et rempli le congélateur de hachis parmentier et de lasagnes surgelés. Plus tout ce qu'elle avait pu trouver en pâtisseries à réchauffer au micro-ondes chez Picard. La vie pouvait reprendre. Ou commencer.
- Vous démarrez mercredi, lui avait dit le patron du Mille-Pattes et lui tendant une main grasse et molle. Elle l’avait serrée en se demandant ce qu’elle allait bien pouvoir faire pendant ces deux jours.
Poison savait, lui. Il l’attendait près d’une bouche d’égout, tout duveteux de la joie de la retrouver. Il s’était enroulé autour de ses jambes et avait failli la faire tomber. Ils avaient repris leur vie de couple, comme si de rien n’était. Sauf que tout avait changé. Becky avait changé. Peut-être même que Poison aussi.

Le service se termine à deux heures. Les rues autour du Mille Pattes sont désertes à cette heure où la population se concentre sur le Boulevard des Pyrénées, dans les bars à la mode. Rebecca roule son tablier dans un sac à dos et change ses Crocs pour des baskets. Elle se frotte la nuque et essaie de dénouer ses épaules en faisant de petits mouvements circulaires. Poison est resté toute la soirée dans la salle, invisible aux yeux de tous, se promenant entre les tables. Il a un nouveau jeu depuis quelques jours : il fait tomber des objets. La jeune femme suppose que, comme elle est la seule à le voir, elle est également la seule à le ressentir. Il ne se gêne pas pour la pousser, fourrer son museau (ou son groin, elle ne sait pas trop, impossible de savoir ce qu’est Poison) dans son cou ou sa main. Une fois, il lui a serré le bras tellement fort dans sa mâchoire (heureusement, il n’y avait pas de dents ce jour-là) qu’elle en a eu des bleus pendant dix jours. Et un matin, excédée, elle lui a lancé une brosse à cheveux à la tête. Habituellement, le spectre l’esquive en feulant, ses yeux glauques devenant plus sombres ou plus globuleux, avant de s’élancer vers elle, crocs effilés découverts, dans une posture de menace écœurante. Ce matin-là, il s’est assis et a attrapé la brosse au vol, dans sa gueule. Comme un putain de chien.
Il a trottiné vers elle et a déposé la brosse à ses pieds.
Il avait l’air de sourire.
Vaguement effrayée – plus que par les horribles crocs que la créature semble pouvoir faire pousser à volonté – Becky a ressenti pour la première fois depuis des jours une furieuse envie de boire un verre. Comme s’il l’avait senti (putain, oui, il l’a senti, il est dans ma tête, non ?) Poison s’est aplati sur le sol, l’air mauvais, une sorte de langue noirâtre claquant devant son mufle, prêt à lui interdire l’accès au placard où les deux bouteilles toutes neuves sont rangées.

Poison l’attend dans la rue, près d’un réverbère. Ses yeux translucides se réduisent en deux fentes semblables à deux croissants de lune. Rebecca hâte le pas malgré sa fatigue, pressée de retrouver son lit. Une fois de plus, elle hésitera à prendre une douche bien chaude avant de se glisser sous la couverture, la présence angoissante de la bête qui rôde autour d’elle lui embrouille les idées. Et la déprime. La dégoûte et l’effraie aussi. Pour le moment, le spectre trimballe sa silhouette brumeuse un peu plus loin dans la lumière blanche de la rue, sans projeter d’ombre au sol.
C’est normal, c’est une ombre. Et une ombre n’a pas d’ombre.
Mais il y a un bruit.
Une sorte de chuintement. Le bruit de semelles en crêpe sur un sol humide.
Quelqu’un derrière elle.
Rebecca ne veut pas se retourner, c’est idiot, elle n’est pas la seule à descendre la rue, et alors ?
A deux heures du matin.
Seule.
Avec un inconnu.
Encore une cinquantaine de mètres avant de tourner à gauche, une voie à peine plus fréquentée. Deux cents mètres et c’est le Boulevard d’Alsace Lorraine. Il y a toujours de la circulation, là. Rebecca essaie de se concentrer sur le murmure rassurant des voitures. En vain, elle ne perçoit que le silence devant elle. Et le bruit spongieux des semelles derrière elle. Qui accélère.
Il s’est mis à courir.
Inconsciemment, elle se contracte.
Le premier choc la projette contre le mur et lui coupe le souffle. Elle sent sa jambe droite plier et manque s’effondrer, mais deux mains – deux pinces – solides la saisissent sous les aisselles et la soulèvent avant de la plaquer contre la façade. Rebecca a à peine le réflexe de tourner la tête, le crépi lui égratigne profondément la joue. Le sang coule, mais elle n’y prête pas attention. Un souffle épais enveloppe sa nuque tandis que l’individu appuie sur son dos de tout son poids. Une main attrape la ceinture de son jean et tire vers le bas. Elle sait déjà ce qu’il va se passer. Tout son esprit le refuse, rejette la douleur, l’humiliation. Elle en pleurerait.
De rage.
Il faut respirer, d’abord. Et crier, ensuite.
Elle pousse sur ses avant-bras, enfonce ses épaules dans les irrégularités tranchantes du crépi – mais putain, qui a imaginé ce genre de revêtement – et inspire autant qu’elle le peut. L’air siffle en entrant dans ses poumons. Derrière elle, le salopard a senti le mouvement et donne une impulsion entre les omoplates. Le cri d’alerte se transforme en gargouillis inaudible. Elle a un goût infâme dans la bouche. Poison.
Il est là. Elle le sent. Ses lèvres forment en silence les mots « Au secours. Poison. ».
Soudain, la pression contre sa colonne vertébrale cesse. Une exclamation de surprise résonne dans la rue. Puis un hurlement. De douleur.
Rebecca tombe à genoux face au mur. L’homme a reculé de quelques pas, il est presque au milieu de la rue, bizarrement courbé en avant, les mains relevées vers le visage. Elle ne le voit toujours pas distinctement, mais ce qu’elle distingue très nettement c’est l’ombre qui s’est enroulée autour de son torse. Poison.
Ça n’a plus ni œil, ni museau, ni mufle, ni pattes, mais c’est bien lui. Soudé sur le torse de l’agresseur en une masse informe et terrifiante. Il ondule sur le corps crispé de l’homme. Un liquide étrange s’égoutte entre ses jambes et forme un ruisseau sur l’asphalte. Des bruits de succion et des borborygmes ont succédé au cri de douleur.
Ses jambes lui semblent creuses comme des tiges de maïs sèches, mais elles la portent avec légèreté lorsque Rebecca se relève. Elle ramasse son sac à dos (tiens, il n’était pas tombé si loin). Elle court. Comme jamais. Les yeux écarquillés, la bouche écartée en un sourire dément. Elle descend Alsace Lorraine comme une flèche. Quelques voitures roulent lentement, elle ne songe même pas à en arrêter une. Elle bifurque vers le Centre Bosquet, sans ralentir son allure. Sa gorge brûle, le sang a séché sur sa joue et forme des croûtes sèches dans lesquelles les larmes ont tracé des sillons. Il n’y a personne dans les rues, il fait trop froid. Ou il est trop tard. De toutes façons, elle n’aurait même pas su comment demander de l’aide. Et comment expliquer ce qu’elle a vu ensuite ? Poison n’existe pas vraiment. Ou seulement dans ma tête.
La côte qui descend vers la gare. Son immeuble. Elle tape le code en tremblant, grimpe les escaliers en sautant des marches, comme quand elle était gosse, et introduit la clé dans la serrure en essayant de se stabiliser, tête appuyée contre la porte. Elle referme à clé. Et s’écroule sur le lino de l’entrée, secouée de sanglots incontrôlables.
Le jour se lève. Rebecca sort de la douche, se sèche soigneusement en regardant les égratignures et les bleus sur ses mains, ses bras, ses épaules. Si ces traces n’étaient pas là, elle ne croirait pas à ce qu’il s’est passé cette nuit. Dans le minuscule salon, une tasse de thé est posée sur la table basse, intacte. Elle sort un muffin au chocolat du congélateur, et le place dans le micro-ondes. Quelques secondes plus tard, elle l’attrape avec précautions et souffle sur la pâtisserie en se concentrant sur l’odeur sucrée qui en émane. Un bruit près de la porte d’entrée lui fait tourner la tête. Un grattement. Poison est là, hideux et énorme. Son corps fait penser à celui d’un hippopotame nain, alors que son mufle s’orne de protubérances préhistoriques, ce matin. Il plisse ses gros yeux jaunes et glisse jusqu’à elle, trainant sa grosse tête au ras du sol. Du sang dégouline encore de ses babines.
Rebecca détache un morceau de muffin de sa main tuméfiée et le tend à la bête en souriant.
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