Points communs

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Chauffeur de bus, saxophoniste, photographe, Paris, Londres, vélo, voyages, crêpes, caramel, Rock progressif, nager dans la mer, bières, amour, Funk, Chocolat, Jazz, plume & flacon d'encre bleue  [+]

Assis sur un rondin de bois, les souliers à demi enfoncés dans le bourbier poisseux de la tranchée, Pierre lisait et relisait fébrilement la lettre de sa fiancée. Ses mains tenaient le fragile papier désormais un peu fripé par tant de lectures et de relectures, de dépliages et de repliages successifs ainsi que d’aller-retours dans la poche intérieure de son manteau d’uniforme bleu.

Il avait reçu le courrier la semaine passée et ne se lassait pas de le sortir à chaque instant de calme. De le lire, le relire et le relire encore. Son petit bonheur à lui, son rayon de soleil perçant le ciel de plomb, sa tendre bouffée de chaleur dans le froid de cet hiver sans fin. Le parfum, délicatement imprégné au papier s’était désormais presque complètement évaporé, mais son souvenir, liés aux mots que sa douce y avait si gracieusement tracés de ses fines mains blanches, emplissait son cœur d’un bonheur sans mesure. Cette lettre était le seul et unique lien avec elle... son amour, sa promise. Lien fragile, précieux, aléatoire, en ces temps de guerre. Petit rectangle de papier, si léger, mais miraculeusement parvenu jusqu’à lui dans le dédale du labyrinthe de la poste militaire, échappant au bombes et aux tirs de mortier pour arriver enfin entre ses mains... bien que tardivement, mais on peut le comprendre, l’acheminement étant rendu bien compliqué au milieu de ce capharnaüm guerrier. Chaque lettre reçue, rare, était ainsi comme un petit miracle, un cadeau du ciel. Comme si la Poste passait par le Bon Dieu qui redistribuait lui-même le courrier ensuite. Cette fois-ci, le Bon Dieu avait comme coursier un maréchal-des-logis-chef (bien) nommé Noël !...et la lettre était en effet un beau cadeau.

Il avait rencontré la jeune femme en début d’année, quelques mois avant son départ pour le front et avait fait sa demande de fiançailles juste quinze jours avant de devoir partir. Il ne savait alors pas qu’il serait ainsi mobilisé, mais cela n’aurait rien changé : Il aurait fait sa demande de toutes façons ! Il était fou d’elle, et était tombé amoureux dès leur première rencontre au bal du nouvel-an. Surprise, mais heureuse de cette romantique demande effectuée au jardin du Luxembourg, elle avait accepté, tout de suite, sans réfléchir. Il n’y avait pas à réfléchir d’ailleurs, c’était une évidence, pour les deux. Une urgence presque. Un bonheur, pur, intense, réunissait donc les deux jeunes amoureux... mais, hélas, de si courte durée... et déjà si loin à présent qu’il en pourrait n’être qu’un rêve si ce papier entre les mains de Pierre ne témoignait pas de sa réalité.

Ils s’étaient dit, promis, qu’ils se retrouveraient bien vite pour continuer leur histoire, une fois cet épisode guerrier terminé. Ils se l’étaient dit pour se porter chance, pour conjurer le mauvais sort de leur prochaine séparation : Cela ne durerait pas longtemps, c’était l’histoire de quelques jours, quelques semaines tout au plus, c’était sûr... Il fallait y croire.

Mais cela avait duré... et cela durait encore...

Huit mois. Huit longs mois loin d’elle. Huit interminables mois sans la voir, la toucher, la sentir, la tenir dans ses bras. Huit affreux mois à crapahuter dans cette campagne, à creuser le sol, remuer la boue, couper des arbres, déployer des rouleaux de fils de fer barbelé, pour consolider cette frontière invisible... Huit mois à construire ce camp de fortune à la lisière de ce bois... pour préparer la bataille, les batailles... installer la guerre... l’enfer... face à cet ennemi qui faisait de même, de son côté du champ. Pathétiques activités. Sordide dessein. Huit mois de solitude au milieu de cette foule de soldats. Huit mois de tragédies quotidiennes, de cris et de douleur. D’absurdité. Huit mois hors de sa vie. De leur vie.

Le temps avait passé, comblé par la boue, le sang, la peur, la tristesse ou la rage... tout cela emmêlé inextricablement dans le cœur des hommes. Le sien. Combien de temps devrait-il encore attendre ainsi ? Combien de temps à rester éloigné d’elle ? Combien de temps à mener cette guerre qui n’est pas la sienne, à tuer un ennemi qui n’est pas le sien ?...enfin qui ne l’était pas avant qu’on le lui impose comme tel ! Il n’en savait fichtrement rien. Les nouvelles de l’état-Major n’étaient pas très optimistes. Il fallait tenir le front, coûte que coûte, désormais tapis dans cette tranchée sordide, résister aux assauts ennemis ou attaquer à son tour lorsque l’ordre en était donné.
Huit mois à dormir, engoncé dans cet uniforme à présent sale, avec tous ces hommes, à porter ce casque lourd et contraignant. Huit mois, ou presque, à subir ces jets de terre, ces tirs d’artillerie et ces bombardements assourdissants. Mois à côtoyer la mort de ses nouveaux et éphémères camarades sans autre ressource que la haine au cœur pour tenir jusqu’au lendemain. La haine, et non l’amour... cet amour si beau, si pur... cet amour qu’il avait à peine eu le temps de découvrir avant de devoir aussitôt l’abandonner comme ça, sous l’injonction silencieuse d’une affiche officielle avec des drapeaux imprimés dessus, rédigée par des généraux inconnus aux médailles clinquantes.

Cette lettre, ces lettres, étaient alors la seule et unique source d’espoir, de lumière, dans cette sombre guerre. Ce qui le faisait tenir. Ce qui donnait du sens à tout ça ou, sinon du sens, une raison de survivre, une motivation pour s’en sortir et la force de garder l’espoir de rentrer un jour. La retrouver.

Il ne savait toujours pas bien pourquoi il était là d’ailleurs, mais il le fallait apparemment. Une guerre avait été déclarée et il devait en être, visiblement. Des hommes, haut gradés, en avaient décidé ainsi. Avaient décidé que Pierre devrait venir pour se battre dans ces tranchées, troquer son blanc canotier pour cet horrible casque d’acier. Des hommes, bien au chaud dans leurs bureaux, l’avaient fait appeler, lui et tant de camarades, si jeunes, pour venir renforcer les troupes et possiblement tuer d’autres hommes. La guerre. Enfin, on n’avait pas dit ça comme ça évidemment. On avait enrobé la chose de belles phrases patriotes. Au tout début, on avait dit que « la mobilisation ne voulait pas dire la guerre... mais qu’il fallait montrer à l’éventuel ennemi, sa force, afin de le faire renoncer ». Mais ça n’avait pas marché. L’ennemi n’avait visiblement pas été impressionné. Au contraire, il avait fait un pas en avant. Tant-pis. Alors la guerre avait commencé. Le sol avait grondé et les hommes avaient quitté leurs familles, leurs femmes, leurs fiancées. Les réservistes au début, puis tous les hommes vaillants, même les plus jeunes, comme lui, à peine sortis de l’adolescence, découvrant tout juste la vie... découvrant tout juste la mort.
Il n’avait donc pas eu le choix, mobilisé à son tour le jour même de ses vingt ans. Drôle de cadeau d’anniversaire ! Ses vingts ans, il n’avait pas pu les fêter cette année... C’était pourtant une date : vingt ans ! Non. Tout était allé très vite, trop vite. Pas même le temps de réaliser. Il avait fallu partir, presque en courant, avec son carnet militaire, aller se mêler à la foule de la Gare de l’est, un peu perdu... et monter dans un train bondé pour une destination inconnue, mais vers le nord, ou l’est, il ne savait même pas en fait. Tout se ressemblait ici. Ou plutôt tout ne ressemblait à rien. Il était arrivé là, au bout du long chemin de fer, entassé parmi tant d’hommes inconnus, aussi déboussolés que lui... Hommes triés, classés par régiments, sections, grades. Il s’était laissé faire. Comme les autres. Pas d’autre choix possible. Il fallait participer, y aller, vite, et gagner cette guerre, vite... pour revenir, vite.

Dans sa tranchée, à quelques mètres, sans le savoir, ni même lui avoir jamais parlé, Robert, un autre soldat de fortune engagé pour la circonstance, ressentait lui aussi sa douleur d’être loin de son aimée et profitait également de l’accalmie pour lire et relire sa propre lettre, les pieds dans la boue.

Les deux hommes, sans se connaître, partageaient de multiples points communs, le tout premier étant leur âge : vingt ans, à quelques-jours près. Oh, ils n’étaient évidemment pas les seuls dans ce cas, des soldats de vingt-ans, il y en avait des centaines ici, mais bien d’autres points communs invisibles semblaient relier leurs deux destins de chemins aux contours bien similaires mais parallèles. À commencer par la guerre, évidemment, leur situation.

Ainsi, Robert, tout comme Pierre, avait aujourd’hui le regard embué de larmes et lisait sa lettre, douce lettre de sa fiancée lui annonçant qu’il serait père dans quelques mois... Quelle incroyable nouvelle ! Les deux hommes, sans le savoir, éprouvaient, à quelques pas de distance, la même émotion, le même émerveillement à l’éclosion de ce sentiment unique : Papas ! Ils seraient bientôt papas ! Un bien merveilleux point commun...
L’un comme l’autre avaient ainsi pu sentir monter dans leurs cœurs, l’émoi de cette merveilleuse annonce, sans pour autant oser la partager avec quiconque. Pas facile en effet, à cet instant, à cet endroit, avec tous ces camarades fatigués, blessés, souffrants, de laisser exploser sa joie. Cela aurait été indécent. Les deux en avaient mutuellement conscience. Il faut dire que la dernière attaque avait fait des dégâts... et les quelques rescapés qui avaient pu être ramenés, traînés, à l’abri de la tranchée après l’assaut, étaient encore tout à leurs blessures, à leur douleur. Ce n’était guère le moment ni le lieu le plus approprié pour fêter l’évènement.

Les médecins et infirmiers s’étaient démenés pour sauver le maximum d’entre-eux, mais les combats, presque du corps à corps, avaient été cruels et sans pitié. Blessures par balles, grenades, lames de couteaux parfois même... Ce n’était pas bien joli à voir, ni à entendre, avec l’effroyable cacophonie de râles et de gémissements qui se poursuivit toute la nuit, mais moins fort sous l’effet des drogues ou des décès.
Il avait fallu évacuer de nombreux camarades vers l’arrière, afin d’être soignés, pansés ou amputés, enterrés même dans certains cas. De nombreux corps gisaient également toujours dans la zone à découvert, entre les deux tranchées, parsemée de troncs d’arbres brisés par les obus et les tirs de fusils et à moitié déracinés. Certains hommes blessés, trop éloignés, ou coincés dans les barbelés, avaient agonisé durant plusieurs heures... avant de se taire définitivement sans que personne ne puisse venir les aider de peur de se faire dégommer par un tir adverse. Puis la nuit était tombée, le silence s’était fait. Terrible. Les corps, inertes, silhouettes macabres, restaient ainsi figés dans le noir, en leurs postures de souffrance, englué dans la boue, comme statufiés dans la mort. Il faudrait bien aller les récupérer, un jour, une fois les lignes ennemies conquises, ou lors d’une hypothétique trêve. Mais il n’y avait plus d’urgence pour eux.

Pendant que se déroulait le carnage, était arrivé le courrier, des lignes arrières par la poste militaire. Quelle étrangeté. Comme si ces affreux combats n’étaient qu’une partie de tennis après laquelle on rentre à son vestiaire et qu’une lettre vous attend... On s’essuie, on se débarbouille et on décachette l’enveloppe, comme si de rien n’était. On vient de tuer, de voir ses camarades tomber, crier, mourir... et on fait une pause, on s’assied près d’un café fumant d’une tasse en métal, pour lire les nouvelles. Sourire. Faire son courrier.

Le lendemain donc, dans le silence glacial parmi les rescapés, l’appel avait été lancé et le nom de Pierre avait été prononcé à la remise du courrier. Celui de Robert aussi, un peu plus tard. Les deux hommes avaient saisis leurs enveloppes et reconnu avec émotion l’écriture de leurs aimées.

Oui, un bien étrange sentiment que ce petit bonheur, ce grand bonheur, de recevoir une lettre d’amour au milieu de cet incommensurable malheur qu’est la guerre et toute la haine qu’elle engendre. Surtout pareille lettre, annonçant avec toute la joie exprimée dans ses mots, cette paternité prochaine ! Annonce de la vie au beau milieu de ce champ de mort. Contraste des destins. Alors, par pudeur, par respect pour ceux dont le nom n’a pas été prononcé, ceux qui n’ont pas reçu de nouvelles des leurs, on garde ce bonheur pour soi, ou bien, si on le partage, c’est à voix-basse avec son camarade le plus proche quand on le peut. On lui dit tout bas, qu’on va être papa... et alors il vous sourit d’un rictus terreux en vous tapant sur l’épaule, allumant une cigarette pour fêter ça. On ne sait pas trop s’il est heureux pour vous, ou bien triste. On ne sait pas trop si c’est vraiment un sourire. Lui, n’a pas eu de lettre. On ne sait pas trop s’il s’en fiche ou pas... Il ne le montre pas. Peut-être n’est-il pas amoureux ? On ne sait pas trop. Alors, on garde ça pour soi.

Les deux hommes avaient ainsi appris la nouvelle quasiment en même temps, chacun de leur côté, d’une distante synchronicité, et les deux avaient eu la même réaction, discrète, bien que bouillonnant d’un bonheur intérieur inégalable. Papas !... Ils lisaient et relisaient ces mots merveilleux et se les répétaient comme on dit un mantra. Pour s’en convaincre presque... Papas !

Outre la singulière similarité de leurs relations amoureuses civiles et la notification commune de cette paternité, les deux hommes partageaient, dans l’ombre de leurs destins séparés, bien d’autres points communs. Hasards de la vie. Hasard des rencontres qui ne se font pas. Des gens qui se croisent sans se voir. Voies parallèles suivies sans passerelles pour se rejoindre.

Une même passion pour les chevaux réunissait également les deux hommes en un autre point commun, et ils avaient partagé, à distance, la même déception de se voir refuser leur affectation dans une unité équestre où ils auraient pu mettre à profit leur amour et leurs connaissances de l’animal. Tous deux cavaliers émérites, pensaient souvent à leurs compagnons équidés, au haras, se demandant où ils avaient bien pu être envoyés, eux aussi, réquisitionnés pour l’œuvre de cette maudite guerre. Sans doute servaient-ils au transport de troupes, de matériels d’une région à l’autre. Les deux hommes ne pouvaient que les espérer le plus loin possible du front, au calme de prairies plus verdoyantes qu’ici et où ils pourraient se repaître d’un frais fourrage.
Nul doute que, dans le civil, les deux hommes eussent été des amis proches. Nul doute que tous ces points communs, et encore bien d’autres, auraient liés entre eux une indéfectible amitié, une fraternité peut-être même semblable à celle de jumeaux. Des amis quoi ! De vrais amis à qui confier ses secrets, ses joies et ses peines, ses doutes... Sûr que l’un eût été le parrain du fils de l’autre, et inversement. Sûr que leurs futures épouses auraient été les meilleures amies du monde, elles aussi, et que les deux couples auraient liés leurs existences de multiples moments en communs, de dîners, de voyages... Mais leurs destins, pourtant si conformes, en avaient décidé autrement, et les deux hommes ne s’étaient jamais rencontrés, même à présent si proches l’un de l’autre, devenus taupes, perdus dans le dédale de ces boyaux de terre qui défigurent la petite plaine. Séparés seulement de quelques mètres, l’un n’irait cependant pas féliciter l’autre pour sa merveilleuse nouvelle... Ils garderaient ça pour eux. Juste pour eux, en leurs communes solitudes.

La nuit a été longue et froide, comme toutes les nuits. Pierre avait effectué le premier tour de garde, puis avait été relevé après son quota d’heures de guet. Il avait ensuite rejoint l’abri servant de chambrée et dormi, tant bien que mal, sur son matelas de planches, comme ses camarades, entortillés dans de lourdes couvertures de laine humide.

Aussi peu motivé que les hommes, le jour commençait, lentement, à se lever, et le ciel, gris, s’imprégnait interminablement d’une faible lumière, comme s’allume une lampe à pétrole, presque en vacillant. Faiblement. On eût d’ailleurs pu croire qu’il aurait risqué de s’éteindre à nouveau, sa lueur soufflée par un courant d’air facétieux. Mais non. Le jour ne revient jamais en arrière. Il pousse et il pousse vers la lumière, si dur cela soit-il, tel le Destin des deux hommes.

Au loin, on pouvait entendre, par moments, des éclats de voix de la tranchée ennemie. Des rires parfois, et des cris aussi. Des coups de marteau, des ordres lancés dans une langue inconnue. On tendait l’oreille sans comprendre. Il fallait bien être sur le qui-vive, mais plus que précautions militaires, c’est la curiosité de découvrir cet autre, cet ennemi anonyme, qui prévalait. Bien que motivés par l’esprit de revanche, la rancœur, on discernait des voix humaines. L’ennemi était un homme, lui aussi. On l’entendait gémir, dans sa langue, et cela faisait du bien de savoir que, lui aussi, souffrait. Petit réconfort, mesquin comme la guerre.

La journée allait être longue et difficile. Une attaque était prévue, on le savait. Mais on ne savait pas exactement quand. Il allait falloir attendre. Des heures sans doute. C’était comme ça. Attendre les ordres. Toujours. Qui en avait décidé ? Mystère. Notre état-major, ou bien celui d’en face ? S’étaient-ils mis d’accord entre-eux des règles de cette nouvelle partie ? Nous n’en savions rien. Peut-être. Nous ne pouvions présumer de l’imminence d’un combat qu’en fonction des corvées à faire ou non, des revues d’armes, des préparations et vérifications de matériels, des regroupements de compagnies en tel ou tel secteur. Ce n’était jamais bon signe, on le savait, et nous avions eu, au petit matin, hélas, à nouveau de telles instructions. Nous étions donc prêts, si l’on peut dire. Prêts à serrer les rangs à nouveau, prêts à enjamber ce talus boueux et patauger en formation dans la terre poisseuse pour courir bouter cet ennemi vers ses arrières, l’effrayer de nos cris, nos baïonnettes furieusement brandies contre lui. Peut-être aurait-il alors enfin si peur qu’il s’enfuirait à toutes jambes, abandonnant-là ses armes et sa fierté face à notre puissance guerrière. Nous l’espérions. Sans doute lui aussi.

Dans l’attente du proche assaut, on trompait l’ennui comme on pouvait. Certains astiquaient leurs fusils, d’autres priaient ou méditaient en silence. Peut-être dormaient-ils ? D’autres encore tentaient de plaisanter afin de déjouer l’extrême angoisse de la possible mort à venir avec des blagues de potaches. On riait fort ou on ne disait rien. Chacun sa façon d’attendre. Tuer le temps à défaut de tuer tout court. Des cartes à jouer étaient parfois sorties, des osselets. Robert lui, relisait sa lettre, puis fermait les yeux à chaque fin de phrase pour répéter les mots de sa fiancée en imaginant sa voix. La tranchée n’existait plus alors. Il était avec elle, plongeant son regard dans ses yeux, tenant sa main dans sa main. Elle lui parlait tout bas, le rassurait. Il allait être papa. Peut-être l’était-il même déjà d’ailleurs, la lettre ayant ainsi mis plusieurs semaines à parvenir jusqu’à lui, eux. Elle datait de plus d’un mois déjà... Mais qu’importe. Tout cela était si doux à lire, si réconfortant en ces heures macabres et désespérantes. Elle scellait la merveilleuse union de leurs deux êtres qui en feraient bientôt trois. Du baume au cœur. Du bonheur. Rien d’autre. De la lumière dans le noir.

Pierre était en train de faire pareil lorsque l’ordre vînt de prendre fusil et de se préparer à l’assaut. Il replia cependant calmement la lettre qu’il glissa avec précautions dans l’enveloppe, puis dans sa poche intérieure. Il n’avait pas eu le temps d’aller au bout de sa lecture, mais il en savait la suite, la fin, pour l’avoir déjà tant de fois lue. Ses mots d’amour l’accompagneraient et continueraient de résonner en lui, lui donnant la force, alors qu’il marcherait vers l’ennemi, fusil au poing, tentant de concentrer sa haine à défaut de son amour.

Robert fit de même, puis attrapa son fusil, tout en tentant de retenir le visage de sa fiancée dans les yeux. Celle-ci s’évanouit toutefois à la vérification hâtive du clétage de la baïonnette : Tout était bien serré. Le fusil était chargé. Il était paré ! Un dernier assaut et puis il rentrerait au camp pour répondre à la lettre. Il avait même pensé à quelques phrases, des mots d’amour, des mots d’espoir, des projets. Peut-être même quitterait-il les premières lignes pour aller enfin se reposer dans les secondes, voire les troisièmes, qui sait ? C’était bien son tour : Cela faisait assez de jours qu’il était en premières. La relève viendrait assurément et il pourrait souffler un peu. Quelques lignes de front plus loin, ce serait toujours ça de plus proche de la future maman. De son amour... Ce serait toujours ça de plus loin de la guerre.

Le vacarme des cris de leurs compagnons se précipitant dans le champ glauque déjà parsemé des cadavres de la veille, retentit soudain comme un ras de marée de fureur se déversant dans la plaine et enivrèrent Robert et Pierre qui furent ainsi happés dans le flot de la folie guerrière. Les deux hommes, laissant là leurs douces pensées d’amour repliées dans le papier, se précipitèrent à leur tour dans l’élan fou de la troupe courant au combat.

Les coups de feu éclatèrent, ponctués de hurlements et hachurés du sifflement des balles, des éclaboussures des corps tombant dans les flaques de boue... Tout le monde filait en une fuite effrénée dont la folie semblait lui en faire perdre le sens, tous se dirigeant vers la source de leur peur et non l’inverse... Les deux hommes couraient eux aussi, dans cette absurde cavalcade et ne pensaient plus. À rien. Ils couraient, armes à la main. Il n’y avait alors plus d’autres points communs que celui de courir en évitant les balles, plus de visages de fiancées à caresser à pensées, plus de mots rassurants écrits de douces plumes, prononcés de tendres lèvres. Plus de blancs canotiers, de boissons fraîches assis à des terrasses ensoleillées, entre bon amis blagueurs et insouciants. Plus de sourires. Plus de frères, de sœurs, de mamans réconfortantes aux mains chaudes pour penser les petits bobos, les écorchures au genou ou bien à l’âme. Les chevaux aimés bien au chaud dans leurs haras ou leurs vertes prairies ne broutaient plus calmement... Il n’y avait plus que la folle course vers cet ennemi haineux qui allait payer ses méfaits... et qui allait regretter de se trouver là...

Pour la première fois, Pierre et Robert allaient aujourd’hui, enfin, se rencontrer, croiser leurs regards... Découvrir leurs existences... mais malheureusement sans avoir le temps de se découvrir tous ces points communs parsemant leurs vies et qui auraient pu tant les réunir, dans un autre contexte, tant les rapprocher et les lier de solide et éternelle amitié.

Ainsi, le dernier point commun que les deux jeunes hommes partageraient, mais pas le moindre, boucle bouclée de leurs histoires séparées, serait finalement... leur mort, mutuelle et réciproque, survenue au même instant ce jour, à la même seconde, lorsque, perdus dans la fureur et l’inconscience de leur geste, dans le tumulte de la horde au grand brassage de la folie guerrière, ils se précipiteraient l’un vers l’autre, depuis leurs tranchées respectives, baïonnette en avant, transperçant au même instant leurs cœurs amoureux de futurs papas.

Pierre faisait partie du 137ème régiment d’infanterie de l’armée française, et Robert, lui, du Niederrheinisches Füsilier Regiment de l’armée allemande...

C’était bien là, un des rares points que les deux hommes n’avaient pas en commun.
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Elena Hristova · il y a
merci de partager avec nous vos petits bonheurs qui m'ont offert de grands moments de lecture!
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Sylvie Neveu · il y a
p..................... ce que tu m'as manquée, laurent !!!!!!
ton récit est superbe et tout le temps de la lecture, je me suis accrochée à tout : à la boue, à la tasse métallique, à la lettre, à la trouille, à la haine, à la fraternité. j'en ai les larmes qui coulent sans frein.
p................ ce que tu écris bien !
ton absence est un peu compensée par la très grande qualité de ton écriture et le sentiment d'avoir lue une histoire vraie.
merci laurent
sylvie

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M. Iraje · il y a
Une vision originale au travers de ce parallèle, achevé en face à face.
... Et si le coeur t'en dit, je t'invite à observer l'éclipse ... https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/voyeurs-eblouis

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Arlo G · il y a
Extrêmement bien écrit. Bravo.
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Charles Dubruel · il y a
j'avais dit que je vous lirai : mais je n'ai rien à dire si ce n'est que j'ai ressenti là la plume d'un vrai romancier. donc, j'ai voté pour votre texte

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