POIL D'OURS (suite 5)

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écrire pour se vivre encore et encore, pour jouer avec ses miroirs et ses mémoires. Ecrire pour se voir dans l'autre, pour voir l'autre en soi  [+]

Il n’y a ni heure ni repères diurnes dans le ventre humain, c’est chose connue. Etait-il midi ou minuit, était-ce l’aube ou le crépuscule quand nous nous réveillâmes, nous n’aurions pu le dire. Plus haut, à l’extérieur de cet endroit, les fleurs se grisaient peut-être de la rosée qui suintait sur leurs pétales. Les oiseaux étaient peut-être à la recherche urgente d’un coin de pluie pour oublier la brûlance des rayons de midi, nous n’en savions rien. Mais nous ne ressentions ni claustrophobie ni angoisse des profondeurs. Nous étions juste à la recherche de nos pas à venir.

La surprise vint pour nous, en cette heure de réveil, de l’apparition d’un reptile à lunettes. Oui, c’est ça, un serpent orné de magnifiques verres ! Sa démarche ondulatoire stoppa à deux pas de nous ; il nous fixa, comme si nous étions deux fantômes, fit bouger sa langue à plusieurs reprises et se cabra en position de défense.
Etait-il dangereux pour nous ? Ce fut notre première réflexion. Binouh se tapit au sol, le regard au plus bas, prêt à s’enterrer sur place.
L’étonnement vint ensuite :
« Qui êtes-vous ? lança le serpent.
Nous ne répondîmes pas aussitôt. Comment, un serpent qui parle ?
Le reptile devina manifestement notre question et continua :
« Oui, je parle. Je vois que vous venez de loin ; c’est la raison de votre ignorance. Vous devez même venir de très loin pour ne point connaître la laborieuse et estimable espèce que je représente. Enfin ! Laissons là les propos subalternes ; je me présente : je suis Zhor, le splendide Zhor. Je suis le maître en ces lieux et ne supporte pas la médiocrité et l’indigence d’esprit. Je suis le gardien du royaume des nuances. Ma couronne est sur mes yeux et non sur ma tête, pour mieux voir les choses. J’ai horreur du flou et de l’approximatif ! Je suis Zhor, l’irrésistible Zhor, compagnon de route des plus grands cheminements de l’esprit, et j’abhorre les errements sans principes ! Je suis Zhor, l’inexprimable et sensuel Zhor, le plus ancien et le plus moder...
- Excusez-nous, dis-je, mais où mène ce chemin ?
- Moderne !... insista t-il, manifestement outré que je l’aie interrompu... Oui, moderne ! Je suis Zhor, l’inexprimable et sensuel Zhor, le plus ancien et le plus moderne des chevaliers de l’âme. Ce chemin ne mène nulle part pour vous, jeune homme ; aucun chemin ne brille pour les inconvenants et les ignorants ! »
Décidément, je l’avais vexé.
Peiné de ce que j’aie pu, par mes propos innocents ou par maladresse blesser un aussi étonnant personnage, je rattrapai au vol mon erreur :
« Zhor, impartial Zhor, dis-je, ne vous offusquez point de ce manque de discernement et de cet excès d’impétuosité dont je fis preuve prématurément. Je vous demande humblement pardon mais cet endroit me trouble parfois au point de me faire brûler d’impatience et de nervosité...
- Humain, humain... moumouna t-il. Je comprends.
- Alors, si vous le permettez, vénérable Zhor...
(Je vis le reptile se gonfler de satisfaction à chacun de mes mots et rouler des yeux de biche, comme le ferait une brute épaisse à qui l’on distribuerait des caresses ou des bonbons)
- ... et seulement si vous le permettez, seigneur des profondeurs, je vous demanderais bien mon chemin et le pourquoi de votre honorable présence en ces lieux ».
Zhor fit un effort pour ne pas se laisser fondre dans les compliments que je lui décochais et rectifia mes propos :
« le chemin que vous pourriez emprunter après notre rencontre n’est pas le même que celui qui se profilerait sans ma présence. C’est donc à la deuxième partie de votre question que je m’intéresserai ».
Et il ajouta :
«La profondeur ! La profondeur des propos, rappelez-vous, jeune homme ! Sachez, avant de poser une question, à quel genre elle se rapporte. Cela vous éviterait bien les phrases inutiles qui n’ont d’autre rôle que d’occulter les contacts fondamentaux avec le réel.
Pour ne point être, moi-même, plus long qu’il ne convient, je répondrai plus précisément, jeune homme : ce chemin n’est rien sans moi, car je suis ce chemin. Je suis, en d’autres termes, votre chemin obligé pour poursuivre votre route.
Vous avez déjà rencontré bien des personnages dans votre quête d’un ami dont le nom n’a ici pas d’importance. Bien des personnages vous ont légué, au préalable, d’innombrables indices pour résoudre le problème – le puzzle – qui vous sera soumis bientôt.
A ce stade de votre voyage je suis l’indice ultime. Je suis le point où il faut soit s’en retourner, pour n’avoir rien compris, soit continuer du plus bel élan qu’il soit donné de concevoir.
Je suis aussi l’arbitre, l’éprouvette ultime où tous les mélanges se côtoient enfin pour donner un sens à toute existence en recherche. Je suis votre dernière sangsue, celle qui peut se décrocher et vous faire oublier vos croyances, vos religions, vos misérables béquilles d’homme infirme ou, au contraire, décomposer votre sang et votre âme jusqu’à la nécessaire disparition de votre petite existence. »

Je me mis à frémir de ces propos venimeux. C’était l’occasion de le souligner.


Le reptilien dandy fit évoluer sa langue sifflante plusieurs fois sur l’écaille de son museau et me fixa. Profondément. Résolument.
« Que vaut la vie pour vous, jeune homme ? »
Et avant que je n’aie articulé le moindre mot, il ajouta :
« Prenez bien le temps de réfléchir, jeune imprudent, et savourez intérieurement chacune de vos hypothèses avant que de me rendre votre avis ! »
Pris au piège d’un tel questionnaire, je laissai mon mental opérer tous les savoureux mélanges des pistes et des concepts magiques. Je commençai à poser sur l’établi de mon cerveau les formulations les plus simples – la vie, V.I.E., l’inverse de la mort, le bonheur, le mouvement – puis je les laissai s’associer aux sentiments les plus secrets de mon être, les plus individuels et aux sensations physiques que tout mot en gestation provoque immanquablement : la vie qui fait que je t’aime, que j’aime me lever de bonne heure et que je peux me voir et m’entendre... et, quelque part, une unité profonde généra l’indispensable synthèse des mots :
« La vie est là, d’abord là, et ne se définit qu’en pointillés de concepts mobiles, diablement mobiles, fis-je.
- Mais encore ? renchérit le serpentin questionneur.
- Peut-être une mémoire en action ! ajoutai-je instantanément, d’un ton ferme.
- Une... mémoire... en... action... », répéta t-il doucement, comme pour goûter la moelle des mots que je venais de prononcer.
Si le reptilus vulgus du Petit Larousse avait eu un cul, sans nul doute il eût ce jour-là l’occasion de peler son fessier. Car il tomba bien dessus. Et faillit faire chuter ses lunettes.
Mais de contentement.
« Jeune homme, vous êtes déjà un maître, et mon écailleuse carcasse est fière de sentir le vent de vos paroles.
Cela dit, et il reprit un peu d’altitude dans sa posture, vous conviendrez avec moi que l’article indéfini « une » pêche par défaut pour définir la vie... Moi-même, je suis une mémoire en action et ne suis pourtant pas la vie elle-même. La vie, c’est d’abord LA vie ; il s’agit donc de la mémoire en action... »

Il laissa briser quelques bulles de paroles non prononcées entre ses gencives édentées, puis reprit :
« Excellent, excellent.
Comme moi, vous êtes un visuel. Vous savez voir les choses, c’est pourquoi vous parvenez à les nommer. Si peu de gens parviennent à voir ce qu’ils sentent ! Penser est une chose. Imaginer – et enfin voir – est autre chose. Heureusement, votre existence vous a doté de ce merveilleux instrument optique qu’est la curiosité. Et elle vous a permis d’identifier, de donner une identité, donc, aux forces matérielles qui conjuguent votre histoire de vie.
A vous d’en user pour la suite de votre voyage ».

Tant de propos savants dans la bouche d’un serpent, fût-il embinoclé et bougrement fier, me déroutaient quelque peu. Pourquoi cette allusion explicite et permanente à l’histoire, à l’universel en quelque sorte ?
Zhor, qui prouvait encore par là qu’il n’était pas un modeste « serpens », usa de ses pouvoirs télépathiques et répondit à ma question sans que je l’eusse posée :
« Je vous l’ai dit, jeune homme, je suis Zhor, le splendide Zhor, gardien des clés historiques et le juge suprême des logiques cérébrales humaines. Je n’existe que pour infirmer ou valider les discours des hommes dans leur contact avec le réel. Je n’existe que pour leur indiquer s’ils se trompent ou si, par bonheur, ils ont raison.
Un homme, ça pense, ça parle... et ça dit souvent n’importe quoi ! Pour la simple raison qu’il n’a pas le recul de l’histoire et qu’il nombrilise le plus souvent ses sensations, les ramenant à des préjugés de proximité. A l’inverse de l’illustre espèce que je représente, l’homme n’a pas accès à la science de l’ondulation et de l’infiltration. Il gobe et ne digère point. Il mastique et n’hiberne point. Il mange pour manger. Toutes ces opérations inutiles le perturbent au point qu’il encrasse ses sens avant que de se voiler les yeux. »

Il s’interrompit, satisfait des quelques quolibets qu’il proféra sur l’intelligence humaine, puis prit un air plus doux, un peu enfantin, pour poursuivre :
« Mon secret, jeune homme, vous l’ignorez sans nul doute...
- Ce ne serait pas un secret, sinon... osai-je couper.
- Bien sûr, bien sûr. Où ai-je donc la tête ?... C’est ma première tautologie depuis cent cinquante ans, je suis certainement excusable... Mon secret, disais-je, je vais vous le narrer. »

Il reprit sa respiration, se laissa glisser sur les flancs du tunnel pour mieux se caler dans les embrasures de l’endroit, et continua :
« Il y a fort longtemps, lorsque j’étais un apprenti serpent et que je n’avais point encore mes lunettes, j’ai connu l’homme qui fabriqua le premier vase en bronze. C’était il y a cinq mille cinq cents ans. Depuis, ses os ont blanchi le lopin de terre où il avait l’habitude d’allumer ses feux de bois pour faire sa cuisine et ses mélanges de métal.
Il n’avait, c’est vrai, aucune discussion.
Mais il a, à sa manière, permis le développement des premiers grands États, comme la Mésopotamie, l’Égypte ou la Chine. Sans lui, pas de bronze. Sans bronze, pas de richesses pour que des sociétés moins arriérées puissent naître.
Avant cet homme, il y eut d’autres hommes, beaucoup plus primaires et moins soignés dans leurs gestes. Mais ils inventèrent le langage, l’écriture et tout un tas d’autres choses... qu’ils découvrirent d’ailleurs le plus souvent par hasard ou par nécessité, rarement par la pensée. La pensée n’existait d’ailleurs pas... Encore aujourd’hui, la pensée est à peine sortie de son stade anarchique ; les hommes ne savent pas la maîtriser... »

Il parlait, parlait, parlait. Je sentais chez ce personnage une incroyable et déroutante envie de dérouler l’histoire et son sens entier, de la première météorite au dernier boulon inventé par la loi de l’évolution.
J’appris avec lui – car la séance dura quelque peu - mille choses qui semblaient toujours être mille et une choses, tant je m’intéressai à chacun des sujets qu’il développait.
Il finit tout de même par me livrer son secret :
« Le génie humain resta parfait tant qu’il ne fut guidé que par la nécessaire maîtrise de son environnement. Mais lorsque son cerveau fut suffisamment développé pour inventer le calcul, la prévision, l’anticipation – la ruse, en quelque sorte - ce fut l’arrivée des catastrophes : les guerres, les pillages, les massacres.
A cette époque, mon grand-père était encore vivant. Et c’est à ce moment-là qu’il décida d’inventer des prismes transparents qu’il posa sur mon museau pour mieux voir les choses. Il décida aussi que tous ses descendants porteraient cette sorte d’outil jusqu’à ce que l’humanité revienne à des pratiques plus raisonnables.
Il décida aussi de rogner les ailes qu’il portait - car le premier serpent était un oiseau - ainsi que ses membres...
(...)
(suite à venir...)
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