Plus loin qu'ici

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"Pourquoi écrit-on une histoire ? Je crois que l'on ne le sait jamais très bien et, si on le savait, l'écrirait-on ?" Anne-Marie Pol  [+]

La gare était déserte. Personne, ni homme ni valise ne se préparait à franchir l'horizon. Peut-être était-ce du aux langues de brume qui surgissaient de la porte grande ouverte des quais et qui envahissaient la salle. Mary se demanda ce qu'elle faisait là, avec à la main son éternelle sacoche en cuir râpé, et ses cheveux dignes des serpents qui ornaient la tête de la Méduse. L'esprit embrumé par le sommeil, ou par l'incompréhension, elle se dirigea vers la machine à café adossée à un coin de la pièce. Un expresso l'y attendait, inexplicablement fumant. Sans se poser de questions, elle le but.
Dans la vie, Mary prenait les choses telles qu'elles se présentaient, le pourquoi du comment ne l'intéressait pas.
Le gobelet vide fut jeté dans une poubelle en plastique gris qui n'était pas là quelques secondes plus tôt, elle l'aurait juré. L'impact résonna longtemps dans la salle vide. Mary se retourna et aperçut enfin un être vivant. C'était un homme d'un âge indéfinissable, coiffé d'une casquette trop grande qui tenait sur son crâne chauve grâce à ses grandes oreilles pointues. Il était emprisonné derrière la vitre sale d'un guichet d'informations et avait les yeux rivés sur son ordinateur. Rien ne semblait exister pour lui en dehors de cet objet.
- Excusez-moi ! Lança Mary après qu'elle eut traversé d'un pas vif les lambeaux de brume qui les séparaient.
L'homme ne répondit pas. Il tapait sur son clavier tellement vite que l'on ne voyait plus ses mains. Parfois, il s'interrompait, plissait les yeux, cliquait, avant que ses doigts ne reprennent leur danse hypnotisante.
- Excusez-moi ! Répéta-t-elle un peu plus fort.
Il leva enfin la tête. Le gris de ses yeux subjugua Mary.
- Je vous excuse.
Elle connaissait cette voix, elle en était sûre. Mais d'où ? Elle eut beau chercher dans tous les recoins de sa mémoire, elle ne se souvenait de rien. Sa mémoire était aussi vide qu'un aquarium sans poisson.
Devait-elle continuer la conversation avec cet être étrange qui l'avait visiblement déjà oublié ? Le brouillard s'immisça entre eux deux et Mary comprit qu'elle devait partir. Son train l'attendait. Elle franchit la porte brumeuse à grands pas rapides, comme si elle se rendait au travail, et arriva sur les quais. Une odeur acre de fumée la prit à la gorge, et elle toussa à s'en arracher les cordes vocales. Quand elle releva les yeux, une immense locomotive à vapeur noire était arrivée, aussi silencieusement que la nuit, et son métal brillait sous la voute de verre à laquelle était accrochée une immense horloge sans aiguille. Son tic-tac résonnait tout de même sous la verrière, et c'était le seul bruit qu'entendait Mary. Des bancs en bois étaient collés contre le mur de pierre où s'ouvrait la porte qui menait vers l'intérieur, et sur l'une de ces assises était posé un livre. Un petit livre rouge qui ressemblait tellement au livre de contes que lui lisait sa grand-mère quand elle était petite que Mary en eut les larmes aux yeux. A côté de ce livre, il y avait un petit bout de papier glacé. Elle se pencha pour le ramasser, il y était inscrit : "Bon pour un voyage". Avec un sourire, elle le prit et, laissant le livre à sa place, elle grimpa dans le train. Comme si elle n'attendait qu'elle, la machine siffla et se mit en marche.
L'intérieur avait tout le confort d'un train moderne, avec ses compartiments vitrés qui s'alignaient le long du mur, éclairés par des fenêtres plus transparentes que l'onde. Des valises de toutes les couleurs imaginables s'entassaient dans l'étroit couloir, bloquant l'accès à cette partie du train. Mary n'insista pas, se détourna et entra dans le wagon d'en face. Il n'y avait pas de valise. Elle s'installa sur une banquette et regarda la gare s'éloigner, happée par la brume. Le pays qu'elle traversait ressemblait un peu à l'Angleterre, avec d'immenses aplats de vert qui se soulevaient au gré du vent, parsemés de quelques collines. Pendant un moment, elle aperçut un troupeau de vaches rousses qui s'adonnait à son occupation préférée, soit brouter ou ruminer. Les bovins avaient regardé Mary passer à toute vitesse, en agitant leurs queues pour chasser les mouches. Le train ne passait à travers aucun tunnel, et l'on ne voyait jamais de bâtiments, ou une quelconque trace de vie. Le paysage en devenait un peu monotone et elle allait s'endormir lorsqu'un toussotement se fit entendre. Elle rouvrit les yeux en sursautant. Le contrôleur ?
Un petit homme, d'environ une cinquantaine de centimètres, s'était assis sur la banquette en face d'elle. Il portait une moustache brune qui bouclait aux extrémités, une redingote noire et un chapeau haut-de-forme gris.
- Qu'y a-t-il dans votre sacoche ?
Mary ne s'étant jamais posé cette question, elle fut prise au dépourvu en se rendant compte qu'elle n'en savait rien. Elle souleva son sac, le posa sur la table, l'autre le prit et l'ouvrit.
- Fabuleux, murmura-t-il, les yeux brillants comme s'il y avait trouvé un trésor.
Il referma la sacoche et la rendit à Mary, un air ébahi s'étalant sur son visage aux angles tranchants. Intriguée, elle ouvrit le sac. Il n'y avait rien. Rien d'autre que quelques poussières. Quand elle releva les yeux, le petit homme avait disparu. A cet instant, un autre homme, de taille moyenne, passa la tête dans le compartiment.
- Billet ?
Un peu tremblante, Mary lui tendit le petit bout de papier glacé, sans se rendre compte que la phrase qui y était inscrite avait disparue. Allait-on l'expulser pour fraude ? L'homme à la casquette bleue scanna pourtant le billet sans broncher et repartit. Elle l'entendit un peu plus loin dans le wagon.
- Billet ?
Une voix féminine lui répondit.
- Non.
Le pas lourd du contrôleur s'éloigna. Quelques instants après, la femme qu'elle avait entendue vint s'asseoir aux côtés de Mary. Elle ouvrit la fenêtre et le brouillard les envahit.
- Vous n'aviez pas de billet, fit remarquer Mary.
- Non, dit simplement l'autre en détournant le regard vers les champs.
Elles restèrent silencieuses un instant avant que l'inconnue ne reprenne.
- Il n'est pas nécessaire d'avoir un billet quand on est là depuis longtemps. Surtout lorsque l'on veut partir plus loin encore.
- Où ? Où allez-vous ?
- Plus loin qu'ici.
- Et où est-ce ici ?
La femme sourit.
- Ici est là.
- Mais encore, la pressa Mary.
- Là est ici.
- Où sommes-nous ?!
- Etre quelque part, c'est être à une certaine distance d'un endroit particulier. Hors, ici, il n'y a pas de distance.
- Vous venez de vous contredire. Vous dites qu'il y a un ici.
- Oh ! C'est à ça que vous faites allusion ! Je pensais que vous étiez au courant.
- Mais au courant de quoi, à la fin, s'agaça Mary.
La femme sourit de nouveau.
- Dans le monde des morts.
Mary recula aussi loin qu'elle put. Son dos se trempa de sueur, tant cette phrase l'effrayait.
- Je... je suis morte ?
Son murmure resta en suspend entre les deux femmes, comme un oiseau figé en plein vol. Après un instant interminable, elle consentit enfin à répondre.
- Pas encore.
- Mais pourquoi...
- Restez près des gares, l'interrompit-elle.
La femme se leva et s'éloigna dans la brume qui envahissait désormais le train. Mary venait de vivre sa plus longue conversation avec un mort.
Soudain, elle fut plaquée contre la table. Le train ralentissait. C'était étrange, elle avait pourtant pris soin de se mettre dans le sens de la marche. Mary descendit du train avec sa sacoche vide et pénétra dans une gare. Celle-ci était moins déserte que la précédente. "Un lieu peuplé de morts" pensa Mary, sans savoir si cela la dégoutait. Assis à la table d'un café, elle reconnu l'homme au chapeau haut-de-forme. Mary se dirigea vers lui, il représentait tout ce qu'elle avait de familier dans ce monde si étrange. Elle s'assit sur un tabouret qui prit ses jambes à son cou, la laissant tomber au sol.
- Vous avez trahi ma confiance, tout à l'heure, annonça le petit homme sans lever les yeux de sa limonade. Vous ne m'avez pas cru lorsque je vous ai suggéré qu'il y avait quelque chose d'incroyable dans votre sacoche. Vous avez regardé pour vérifier. Le rêve n'a pas sa place dans votre esprit.
Mary se releva. Elle ne savait pas ce qui la blessait le plus, de son coccyx ou des paroles de l'homme. Sans doute les deux. Avant qu'elle n'ai pu répliquer, le petit homme lui serra la main.
- Au plaisir de vous avoir connue.
Et il s'éloigna, petit être perdu dans la brume. Avant qu'il ne disparaisse tout à fait, il fit un signe à Mary, en direction d'une petite porte au fond de la gare. Il lui indiquait clairement qu'elle devait y aller. Elle laissa sa sacoche, un mauvais souvenir, et s'approcha de l'huis. Il n'était pas très large et fut difficile à ouvrir tellement son bois était gondolé par le temps. Elle dut y passer de profil, son nez de Cyrano effleurant la paroi. Mary eut un hoquet de stupeur. La porte claqua bruyamment derrière elle, comme animée d'une volonté propre. Mary était retournée dans la première gare. La porte menant aux quais avait été fermée, mais le guichet d'informations - maintenant vide - était ouvert. Prise de curiosité, elle s'y faufila.
Il y avait des photographies partout. Sur les murs, la vitre, l'ordinateur et le plan de travail. Quelques unes se noyaient dans une bassine d'eau posée à terre. Même le sol et le plafond n'étaient pas épargnés.
C'étaient des clichés de famille. Mary enfant. Mary et son frère. Mary en vacances. Mary et son chien. Mary à ses anniversaires. Mary, Mary, Mary. Partout. Elle était cernée de son propre regard.
Le plus étonnant était pourtant le texte dactylographié par l'homme, qui était resté affiché à l'écran.
« Mary se réveilla entre des murs blancs, trop blancs, aveuglants. Elle avait mal à la tête et ne se souvenait de rien. Comment était-elle arrivée ici ?
- Ma tête... gémit-elle
Une femme, qui somnolait sur une chaise à son chevet, ouvrit les yeux en sursaut.
- Tu es de retour ! Ma petite chérie !
- J'ai vingt cinq ans maman, sourit sa fille.
Je reviens d'où ? reprit-elle.
- De loin, plus loin qu'ici.
- Et où est-ce ici ?
- Ici est là.
Tout cela laissait à Mary une désagréable sensation de déjà vu. »
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Clara Anémone · il y a
Une histoire très bien menée, qui ressemble à un cercle vicieux par son recommencement et soulève plein de questions... Bravo, j’ai trop aimé !!
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Lùnah B · il y a
Merci beaucoup !
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ALYAE B.S · il y a
WAW J'ADORE!!
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Lùnah B · il y a
Merci !

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