Plus les frais : l'énigme de la botte qui chie

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Pommes de terre et pâtes se cuisent de la même manière : vous jetez les choses à cuire dans de l’eau froide salée, vous posez le récipient contenant l’ensemble sur une source de chaleur et  [+]

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Normalement, je me repose. Je suis arrivé incognito dans ce trou perdu il y a deux jours. Plus de banquier, plus d’exorciste. À l’auberge, j’ai donné mon vrai nom, Tartempion : personne ici ne peut me connaître. Parti avec d’infâmes bottes de neige (nylon et fourrure synthétique : j’aurai tout enduré), je n’arrive malgré tout pas à me sentir en vacances. L’anorak, la porte, la route. Passée la place du Temple, et avant la place de l’Église, une jolie marchande de chaussures jaunes sous une enseigne de terre. Merci, Madame, pour ces jolis souliers neufs, tout en nylon et caoutchouc, pour changer. J’approche de la porte. Je vais sortir.
— S’il vous plaît, Monsieur, me rattrape la jeune femme.
Je me retourne.
— Ne seriez-vous pas Monsieur Tartempion, l’exorciste du Nord ?
Silence de ma part.
— L’exorciste conventionné ?
Nous y voilà.
— Je suis un touriste anonyme, Madame.
— C’est pour mon enseigne.
Manifestement, elle n’a pas écouté.
— Je suis un touriste anonyme, Madame.
— Cinq mille deux cent vingt dollars, dont vingt à la fin de l’affaire, dit-elle en posant des liasses de billets verts sur le comptoir.
— Madame, je suis ici en vacances, et quand bien même vous iriez jusqu’à cinq mille deux cent cinquante-deux, je…
— Cinquante-trois, me coupe-t-elle.
— De quoi s’agit-il, complété-je d’un ton professionnel tout en ramassant les billets que je bourre dans les poches de mon anorak tout en précisant : « Plus les frais ».

L’enseigne de la boutique – en fait un fronton de plaques de terre chamottée, heureusement cuite – représente deux bottes. L’une, à droite, semble émerger péniblement de sa gangue, et pointe vers l’avant. L’autre est franchement suspendue au-dessus de la rue, à la verticale de la porte de la boutique. Des personnages minuscules y sont accrochés, comme pour une démonstration d’escalade.
— Vous voyez le petit personnage du bas, celui qui s’accroche au talon, me dit-elle.
— Oui, très bien. Et alors ?
— Et alors, remarquez bien sa position. Il s’agrippe des deux mains à la tige de la botte, ses jambes sont ployées sous lui et ses pieds arc-boutés sur la semelle. Ses joues qui se gonflent et ses yeux exorbités donnent à penser qu’il est en plein effort.
— Visiblement, il pousse, dis-je après cet examen.
— Vous avez trouvé : il pousse.
— J’ai trouvé, d’accord. Mais je ne vois pas en quoi cela vaut cinq mille deux cent cinquante-trois dollars, dont vingt à la solution, poursuis-je. Plus les frais. (J’allais oublier. Les vacances…)
—  C’est là qu’est le problème, répond-elle. S’il se contentait de pousser, je ne m’en ferais pas. Mais il y a des jours où il va beaucoup plus loin.
— Beaucoup plus loin ?
Elle rougit et me lâche dans un souffle :
— Il chie sur les clients, Monsieur !

Elle a réellement une poitrine superbe, son corsage – évidemment – est diaphane et elle ne porte – visiblement – rien dessous. Tout aussi évidemment, elle croise ses jambes très haut. Mais elle porte un pantalon, alors je ne vois pas ce que ça peut apporter au récit. Elle parle – naturellement – d’une voix rauque et pleine de sous-entendus. Ses yeux sont autant – n’exagérons pas, elle en a deux –, autant de feux rouges qui passent au vert. Et toutes sortes de choses agréables. Mais elle est ma cliente et, femme d’adverbes ou pas, je ne suis pas un quelconque privé de la côte ouest. Je suis Tartempion, exorciste. C’est pour ça qu’on me paie. Plus les frais.
Et c’est bien la première fois que je me trouve confronté à pareil problème : un bonhomme de terre cuite qui chie sur les chalands.
Après première enquête, il s’avère qu’il ne se laisse aller QUE sur les clients. Et seulement quand il ne pleut pas. Autrement dit, quand les clients sont protégés par leur parapluie, ou leur capuche, il est constipé.
Je me rends compte que je ne sais pas qui a conçu cette enseigne ni qui l’a réalisée. J’attrape mon anorak, une gourde d’eau minérale, et je sors. Il pleut. Un vendeur ambulant me cède un parapluie pliant en bois des îles et le temps que j’arrive au bourg – ma pension est dans la campagne environnante –, le soleil est de retour. La boutique est encore fermée quand j’y arrive. C’est l’occasion de faire quelques vérifications. Je passe et repasse donc sous le chieur en terre cuite (chamottée). Rien. Il semble donc qu’il ne chie pas sur les exorcistes quand il fait soleil. Intéressant.

C’est l’un des nombreux potiers du coin qui a réalisé cette enseigne et son atelier est à deux pas, au bord de la rivière locale. Locale, car elle ne coule que dans la traversée d’Illelafait. De grands arbres indiscrets – cela s’impose – protègent la poterie des regards. Le plus petit m’indique gentiment le chemin de la poterie. L’homme des pots est un grand type aux mains pleines de doigts terreux, qui semble tout droit sorti de son four tant il est cuit.
Je ne perds pas de temps. Un coup de genou au foie, une manchette sur le côté du visage, et le voici prêt à parler, allongé au pied de son four.
— Je ne sais rien, crache-t-il avec deux molaires.
— Bonhomme, lui dis-je en m’asseyant à califourchon sur une chaise que je tiens par le dossier, je n’ai pas fait le voyage pour rien. Tu vas parler. Dire n’importe quoi, mais parler.
Le type me raconte alors sa version du Petit chaperon rouge. Ça ne m’apprend rien, mais il a rempli son contrat.

Mon enquête piétine, et mes vacances sont gâchées. À part les dollars, mais ils ne remplacent pas le sommeil, comme dit le proverbe. Plus je réfléchis, et plus je pense que la belle marchande de chaussures ne m’a pas tout dit. Je décide donc de retourner à la boutique, avec un rouleau de papier hygiénique en poche et une idée derrière la tête. À tout hasard. Je passe par-derrière. Pas tant pour surprendre la belle que pour éviter les salissures fâcheuses. Elle est en train de caler sur un problème de mots croisés quand j’arrive dans son dos. « S’il finissait par IER, il pendrait au bout d’une étrivière », cinq lettres. La première est un E, la seconde un T, la troisième un R et la quatrième un O.
— ÉTRON, dis-je en pointant un doigt sale sur la feuille.
Elle sursaute, surprise, mais se reprend aussitôt et roucoule :
— Merci beaucoup.
Elle est très forte. J’ai l’impression que je n’obtiendrai rien d’elle par la ruse. Autant l’attaquer bille en tête.
— Je ne veux ni perdre mon temps ni vous faire gaspiller votre argent. Je suis par ailleurs persuadé que vous ne m’avez pas tout dit. Alors maintenant, poupée, cartes sur table.
Elle ne cille même pas. Elle se lève, plante ses yeux dans les miens et me lance :
— Et ta sœur ?
Nous nageons en plein malentendu. Elle aurait dû me tomber dans les bras en s’excusant, me tendre ses lèvres en murmurant des explications. Mais non : « Et ta sœur ? » Je dois reprendre le contrôle de la situation.
— Je n’ai pas de sœur, et d’ailleurs, je ne suis pas là pour répondre à vos questions. Dites-moi simplement si, oui ou non, le projet que le potier vous avait proposé pour l’enseigne a été réalisé dans son intégralité ?
Là, je sais que j’ai fait mouche. Ses yeux chavirent, ses mains tremblent, ses lèvres s’agitent :
— Comment pouvez-vous... Comment savez-vous ?
Deux ans auparavant – je l’ai appris dans une brochure éditée par la chambre de commerce –, un projet de centre marchand a failli voir le jour. Le magasin de chaussures y aurait fait équipe avec un vendeur de pots de chambre, et les frais de publicité et d’enseigne devaient être mis en commun. Un centre commercial dans un trou perdu. Une ébauche de galerie marchande entre une mare et un terrain de boules. Ces gens n’avaient peur de rien.

Quand je quittais le patelin, je laissais derrière moi quelques heureux. Le potier, qui s’était vu commander un pot de chambre à l’échelle du chieur de la botte ; la superbe marchande de godasses, qui pouvait enfin accueillir ses clients sans se pincer le nez, et le vendeur de parapluies, qui s’était reconverti : il est maintenant videur agréé de pots d’aisance et concessionnaire exclusif du distributeur de papier hygiénique installé sur la place.
J’étais plus riche de quelque cinq mille deux cent cinquante-trois trucs verts que je ne pourrais sans doute jamais changer nulle part, ou alors contre des roubles. Et sans les frais.
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