Plus dure sera la chute

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Et la littérature vaincra  [+]

Il fallait bien que ce jour arrive. Je le redoute depuis longtemps mais je connais les règles, pas plus de deux mandats. Que vous soyez le pire ou le meilleur dirigeant possible, la fin est une obligation. Je ne sais si je fus le meilleur mais je fus loin d'être le pire. Pourtant, aujourd'hui je suis redevenu anonyme, oublié. Désormais, vous parlerez de moi comme un ancien, un ex président. Désormais, je ne serai défini que par mon passé.
Le nouveau président semble plaire à tout le monde sauf peut être à moi mais vu que mon avis ne compte plus... disons juste qu'il plaît à tout le monde. Issu du même parti que moi, je venais de passer plusieurs mois à l'aider dans sa campagne. Jour après jour, meeting après meeting, je m'était vu disparaître pour mieux qu'il rayonne. En y repensant, je donnerai tout pour revivre ces moments. Loin d'être parfaits, ils restaient satisfaisants. J'étais encore quelqu'un, encore en vie, encore important. Maintenant tout parait vide, insignifiant.
Mes amis, ma famille, vous devez penser que c'est suffisant. Ça ne l'est pas. Pas pour moi. Depuis toujours, je n'ai eu qu'une envie, qu'une obsession, être au pouvoir. Le jour de mon élection fut le plus beau jour de ma vie, loin devant mon mariage ou la naissance de mon fils. Vous pouvez me juger, m'insulter, rien ne changera cette vérité. Devenir président est la chose la plus merveilleuse qu'il m'aie été offerte, sa perte la pire douleur que je n'aie jamais ressentie. L'alcool reste un bon refuge pour calmer mes nerfs mais ses effets sont bien trop courts et ma peine bien trop lourde.
J'ai passé des années à voyager aux quatre coins du monde, à négocier des traités, à signer des accords, à ressentir l'exaltation d'une victoire ou l'infini tristesse d'un échec. Et maintenant, vous me demandez de profiter d'une vie monotone, sans émotions, sans buts ni conquêtes. Non. Cette vie là ne m'intéresse pas. J'ai besoin de plus, beaucoup plus. D'une foule scandant mon nom, de la tension d'une soirée d'élection, du jeu permanent avec les journalistes. Je pourrais vous lister tous les arguments expliquant mon amour de la politique mais je sais que vous ne comprendrai pas.
On vous a tellement vendu un monde dans lequel le bonheur se trouve dans le simple fait d'avoir une famille que vous êtes restés fixer dessus. Mariez vous, ayez des enfants et achetez votre maison en pleine campagne si c'est que vous voulez. Mais ce n'est pas ça vivre. Tous ça n'est que platitude et ennui. Moi je vous parle de vraiment vivre. D'être au centre des choses, adulé par les uns détestés par les autres, aussi puissants que les dieux et les démons. Avoir le pouvoir de décider qui vit et qui meurt. Commander une armée tout en supervisant l'éducation. Espionner ses ennemis et récompenser ses amis ou récompenser ses ennemis et espionner ses amis selon les situations. Vous n'avez pas vécu tant que vous n'avez pas ressenti ce vertige qu'amène le pouvoir.
Si l'annonce de mon élection fut une joie immense et une décharge émotionnelle sans précédent, celle de ma réélection le fut tout autant, voir plus. Une campagne électorale, présidentielle de surcroît, donne l'impression d'être immortel, invincible. Si vous regardez des candidats déclarer solennellement qu'ils ont toutes leurs chances d'être élus alors qu'ils ne sont crédités d'à peine quelques pourcents dans les sondages, ne croyez pas qu'ils mentent. Ils le croient vraiment. Tout est fait pour que, nous candidats, nous y croyons. Nous vivons dans une bulle créer par nos soutiens. Si nous avons nonante pourcents de gens qui nous détestent, nous ne tenons compte que des dix qui nous adulent. Petit à petit, nous nous convainquons que la victoire est possible et que tout élément qui irais dans l'autre sens n'est que mensonges ou manipulations.
Bien sûr, nous avons des équipes scrutant des tables de données, des enquêtes d'opinions ou des sondages en tout genre. Eux, sont dans le rationnel, toujours plongés dans des statistiques, des probabilités, des courbes d'intentions de votes, bref dans du chiffré sans aucune vie derrière. Je me souviens d'heures entières passées à les écouter s'inquiéter de la montée d'un tel ou une telle, de me rappeler des sujets favoris des électeurs ‒ le travail et les taxes ( comprenez plus de jobs, moins de taxes) ‒ ou bien de s'enorgueillir de ma montée dans les sondages.
Tout ça pour vous dire que les mois précédents l'élection, la tension est à son comble. Nous sommes persuadés de notre réussite de la même manière que nous sommes terrifiés à l'idée de perdre. Ainsi, quand viens enfin le grand jour, nous nous enfermons dans nos QG, écrivant à tour de bras des discours de victoire et de défaite ne sachant plus vraiment ce qu'il se passe. Au cours de la soirée, les premières estimations tombent. Les bureaux de votes ferment les uns après les autres et assez vite, vous savez. Pour moi, le résultat fut deux fois positifs et pendant un cours instant, mon monde s'arrêta et rien ne pouvais plus m'atteindre.
Mais restons honnête, la deuxième fois fut moins grandiose. Aussi heureux que j'étais, je ressentais déjà une sorte de nostalgie. Je savais que je venais de vivre ma dernière victoire électorale et qu'une fin inéluctable m'attendait. D'ici quelques années, un autre président sera élu et le monde entier oubliera mon nom. Peut-être, aussi, le fait d'avoir déjà vécu cet événement atténuait mes émotions mais au fond de moi, je sais que ce jour là fut le dernier jour de mon rêve d'enfant et amorça ma longue descente aux enfers.
Car comme vous le savez, cette fin est arrivée. Aujourd’hui marque le premier jour de ma nouvelle vie, celle dont je ne veux pas. Je suis assis chez moi, dans une pièce bien trop petite et une atmosphère bien trop calme. C'est de là que j'écris cette lettre. Elle vous expliquera la raison de mon acte. Bien sûr, je sais que vous le jugerez, me rabaissant à un simple mégalomane incapable de lâcher le pouvoir. Ça n'importe plus à présent, plus rien n'a d'importance. J'ai simplement un dernier message.
À tous les jeunes se lançant en politique, faites tout pour obtenir la présidence et si vous y parvenez, faites tout pour la garder. Moi, je m'en vais, cette vie n'est plus la mienne.
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