Pluie

il y a
8 min
226
lectures
6
Qualifié

Romain S'pet c'est un bonhome qui a appris à se nettoyer l'esprit en écrivant et qui finalement y a prit goût. Romain S'pet c'est un mec qui parle de lui à la troisième personne, parce que ça  [+]

Image de Été 2013
Je cours. Je cours, je m’enfuis, je cours et je perds haleine. Sous la pluie. Dans la nuit. Dans la nuit trempée je détale aussi vite que je le peux. Malgré mes vêtements imbibés et alourdis par l’eau. Malgré mes chaussures dans lesquelles mes pieds se noient. Malgré la pluie diluvienne qui me fouette le visage et semble me pénétrer par la gorge, par les oreilles et par tous les pores de ma peau. Je respire de l’eau. J’en ai la sensation. Non, j’en ai la certitude. Mais il le faut, je m’enfuie. Ils me poursuivent et je ne sais pas ce qu’ils cherchent exactement hormis ces documents que je sers contre moi, dans ma veste, combat qui semble déjà perdu. Je ne veux pas savoir. Ils me dissèqueraient. Me mutileraient. Me mangeraient.

Derrière ce rideau immense tendu depuis les cieux, je ne distingue guère au delà de deux mètres et la course se fait encore plus périlleuse. La pluie s’épaissit et c’est à peine si je distingue mes pieds. J’ai perdu la notion de l’espace. Je ne sais plus où je suis. D’où je suis parti. Je reviens peut-être sur mes pas. Ils me trouveront alors. M’attendent-ils ? Je cours, c’est la seule chose de sûre. Je cours, parce que je le dois. C’est la survie qui veut ça. Mais si je continue ainsi, c’est noyé que je mourrai.
Le tonnerre se fait entendre. Tout prêt. Le prochain pourrait bien être sur moi. La survie me semble compromise. Soudain, il s’abat à moins de dix mètres devant moi, dans la direction où je vais. Je l’ai vu, il a tout éclairé. La terre a tremblé sous mes pieds et j’ai chuté. Par terre, de l’eau jusqu’aux coudes, je reste hagard. Dans les furtives secondes de lumière de l’éclair, j’ai pu apercevoir la ville. Le grand vide. Une lumière semblant provenir de nulle part éclairant le néant. Personne, personne n’a survécu. Moi seul. Et eux. Qu’ils me retrouvent n’est qu’une question de temps. L’éclair s’est reflété tout le long des grands bâtiments vitrés, chacune des fenêtres le reproduisant comme mille éclats enfantés du premier. On y a vu comme en plein jour. Les rues sont vides. Nul passant, nul véhicule. Nulle électricité. Tout est éteint. S'il y a des survivants, ils se sentiront alors bien seuls, isolés, noyés et ne tarderons pas à se suicider.

Courir ! J’avais oublié dans l’hébétude. Des pas et des voix sordides derrière moi. Il n’y a bien qu’eux capable de parler dans cette pluie diluvienne. Comment font-ils ? Qui sont-ils ? Mais ils n’auront pas les documents. Je les conserverai et je mourrai pour les protéger.

Mes pieds sont de plus en plus difficile à soulever, pesant pour sûr plusieurs dizaines de kilos chacun. J’ai de l’eau jusqu’aux genoux et cela n’arrange pas mon affaire. Tout cela ne s’arrêtera-il jamais ? Je n’en peux plus, je suis à bout de souffle, mais je continue. Je cours, je cours. J’ai l’impression de me transformer en eau. Me liquéfier. Et c’est sûrement vrai. Je ne suis plus qu’un amas de chair entre deux flux d’eau. Les soixante-dix pour cent de mon corps et les hectolitres qui s’abattent à la minute sur mon crâne. La migraine ne me quitte plus. Mais il ne faut pas s’arrêter. Peut-être finirai-je par trouver une colline, une montagne et je la monterai. Je grimperai et grimperai jusqu’à en atteindre le sommet et dominer les nuages. Alors il n’y aura plus la peur. Il n’y aura plus de rideau. Il n’y aura plus la pluie. Plus de eux. Plus de course sans fin pour la vie. Le soleil me sèchera. Et ils n’auront plus de pouvoir sur moi. J’écarterai les nuages et laisserai passer les rayons de l’astre magnifique. Ils mourront ainsi, et je pourrai croire à la vie de nouveau. Pour l’instant, ma survie est peu probable.

Dans ma course folle, je me rends compte que j’ai laissé Mona derrière moi. Il y a bien une heure de ça. Ils auront eu raison d’elle, elle m’aurait suivi sinon. Qu’ont-ils bien pu lui faire ? Haaaa ! Horreur ! Des images se succèdent dans ma tête. Je préfère ne pas savoir. J’espère seulement qu’ils l’auront tué, elle sera plus tranquille ainsi. C’est l’enfer matérialisé que nous vivons. Que je vis. Seul. J’ai toujours cru qu’il était fait de flammes et de roches en fusions. De vapeurs et de chaleurs insoutenables. Il semblerait que les émanations d’éther aient laissé place à une humidité de cent pour cent dans l’air et qui me tue à petit feu. A courir si vite, j’en respire d’autant plus. Minuscules particules d’eau qui me tueront à la manière de cellules malignes.
Soudain, derrière le gris épais dans lequel je distingue à peine ce vers quoi je me dirige, une silhouette immobile. Semblant me fixer. Semblant m’attendre. Je ne dois pas être à plus d’un mètre de la personne, de la bête, de la chose. Je bifurque dans une rue à droite et quitte le boulevard principal. Pourvu que je ne tombe pas dans un cul de sac. En face j’entends d’autres voix. Merde. Ils me cernent. Ils vont m’avoir. Alors que je passe tout contre, je reconnais la vitrine du drugstore où j’allais beaucoup l’année passée quand je vivais dans le quartier. La porte est arrachée. J’y rentre. Je serai à l’abri. A l’abri de l’eau, du moins. Peut-être y trouverai-je des vêtements secs. Dans l’arrière-boutique, le bon Sam y laissait toujours des combinaisons. Elles y sont toujours, mais aucune trace de lui. Il y a quelques centimètres d’eau dans le magasin, mais je crois reconnaître une coulée de sang, comme un mort que l’on aurait égorgé et tiré par les pieds pour s’en débarrasser. J’ai peur de ce qui est advenu de lui et ce qui pourrait bientôt être mon sort. Je me change. J’entends soudain un fracas dans la boutique. Du verre brisé d’un coup par un objet lourd. Ils arrivent. Ils vont me trouver. Je dissimule les documents au-dessus d’une dalle disloquée du faux plafond que je remet en place et me cache dans le placard à balais. Si je meurs, ils doivent au moins ne pas les trouver. Que feront-ils de la terre ? Je reste tapis ainsi, accroupi, plusieurs minutes, plusieurs heures, je ne sais pas. Je ne me rends plus compte. La peur compresse le temps, ou l’allonge. Il n’a plus de sens. Rien ne se passe. J’attends. Je guette. Rien. Pas un bruit, hormis celui de la pluie. Cette interminable pluie dont la musique m’est devenue insupportable, moi qui ne jurais que par elle. Lassé d’attendre dans l’angoisse perpétuelle qui me tue à petit feu, je me lève et sors de ma cachette. Quitte à mourir, je préfère mourir dignement plutôt que les nerfs aient raison de mon cœur et le fasse imploser dans un ultime moment de panique. Tremblant, je pénètre la boutique et j’ose à peine ouvrir les yeux, pensant trouver la mort à la seconde même où je serai découvert. Les secondes me semblent éternelles une fois encore. Mais rien. Rien ne se passe. Rien ne m’atteint. Mon corps est toujours là, toujours trempé et tellement imbibé qu’il lui faudrait des semaines pour sécher. Mes peaux et mes chairs se putréfieront même si je survis. Mais rien. Personne n’est là. J’ouvre les yeux. Dehors, deux silhouettes partent en courant : mon regard se pose à peine sur elles. Je n’arrive même pas à distinguer un indice sur leur anatomie pouvant m’indiquer de quel genre, de quelle espèce ils sont. La vitrine est brisée, un trou en son centre. Ils voulaient m’effrayer, voilà tout. Ils ont réussi, je dois bien l’admettre. A mes pieds, je découvre ce avec quoi ils ont éventré la devanture. C’est une tête décapitée. L’eau a déjà eu raison de ses chairs et je distingue à peine le visage de Sam. Je recule et titube. A terre je regarde et repousse avec horreur ce qui reste de ce bon vieux Sam. Mes vêtements ne seront pas restés secs longtemps. C’est immuable, l’eau ne me quittera pas. Je réfléchis tant bien que mal et n’entrevois aucune issue à la situation. Ils me veulent et m’auront. Ils ne font que jouer et je suis la proie qui pense pouvoir survivre alors qu’elle se débat dans les filets. Je suis le gibier déjà dans le viseur. Je mourrai de toute manière. Autant les détourner et les éloigner des documents. Le courage en manteau sur l’idée de mort inévitable, je sors de mon abri de fortune et marche. Je ne cours pas. Je ne cours plus. Cela n’est plus utile, je l’ai compris. Après avoir passé une vie à courir vers une mort immuable, aujourd’hui je marche, toujours tout droit. Je les attends en quelque sorte. Je les souhaite même. Je veux qu’ils me tombent dessus et que s’arrête la torture. Je ne l’endurerai plus très longtemps. Et si un orage pouvait s’abattre sur moi, cela serait parfait. Mort et libéré. Ils n’y pourraient rien. La consolation est maigre mais est de rigueur. Un tonnerre. Et un autre. Un troisième. Et deux d’un coup. Encore un. Mais nul ne m’atteint. Ils semblent tomber autour de moi. M’encercler de foudre. Et dans chacune des lumières fugaces qu’ils offrent, je les aperçois. Courir, se déplacer furtivement. Jamais au même endroit d’un flash à l’autre. Volonté de déstabiliser dans cette lumière stroboscopique. L’angoisse me reprend, me sert les tripes et m’oppresse le cerveau. La migraine me saisit de nouveau et détrône ma fierté. Des pleurs me prennent. J’ai envie de chialer et je chiale. A grand torrent. Mais on n'y voit rien sous cette pluie. On n'entend rien derrière cette sonate morbide de gouttes s’abattant par milliards. Ma détresse passe inaperçue. Ma libération est tue. Il me semble maintenant que des ecchymoses se forment sous ma peau. Je retire mes vêtements et marche maintenant nu. Ils sont tous autour de moi et pourtant ne m’atteignent pas. Je les entends. Je les aperçois derrière le rideau, duquel sort parfois un membre, une main peut-être, comme pour toucher sa star. Spectateurs d’une arène de l’ère Romaine. Ils attendent la fin et quand j’aurais cédé au trépas ils viendront me prendre et me dépecer. Ils m’accrocheront à leur fenêtre ou feront de ma peau une tente pour les protéger de la pluie interminable. Qu’ils fassent ce que bon leur semble, cela ne m’importe plus. Mais qu’ils le fassent vite. Qu’ils viennent me prendre. Qu’ils me tuent. Je m’offre à eux mais ils ne me veulent toujours pas. Je sens la raison me quitter. La raison n’a rien à faire dans cet univers irréel. Elle ne sait pas l’appréhender, le conscientiser. Et s’en va. Je crie : « Tuez-moi ! Attrapez-moi ! Je m’offre à vous ! » Je me tape la poitrine violemment en même temps et me fais mal. Des os craquent, je les entends céder. Je les sens céder. Des rires sournois se font entendre. « C’est ce que vous voulez ! C’est ce que vous attendiez ? Que je mette fin à ma propre vie ! » Je m’arrache la peau et me frappe le visage. Le sang coule mais est très vite rincé par la pluie qui me recouvre le corps d’une pellicule aqueuse épaisse. Elle nettoie le sang qui n’y est plus : à peine a-t-il coulé. Comme s’il ne fallait pas le voir. Comme si je pourrais me rendre compte que je meurs et que je souhaiterais alors arrêter. Mais je veux le voir, je veux être certain que je suis en train de me meurtrir. Je veux me voir mourir. Mais rien ne le prouve. Je frappe plus fort. Mon nez casse et mes dents tombent. Mais toujours pas de sang. Un millième de seconde peut-être. Trop rapide pour que je sois sûr qu’il s’agisse de sang. De mon sang. Suis-je en train de me mutiler ? Suis-je en train de mourir ? Je ne sais plus. Je marche en m’arrachant la peau. Les milliards de gouttes que j’ai reçu ont annihilé toute sensation cutanée et je ne sens plus rien. Je pourrais atteindre mes os et les briser de mes deux mains que je ne ressentirais pas la douleur. Soudain, je butte sur un corps et me retrouve au sol. Je fais face à un visage, mort et en décomposition accélérée, mutilé par les gouttes et flétri par l’eau. Il n’y a cependant pas de doute. C’est Mona. Elle est nue et a la bouche ouverte. Elle regarde vers le ciel, les yeux grands ouverts et débordant d’eau, tel un pleur infini. La bouche bée comme voulant boire toute cette pluie et nous en débarrasser. Je reprends mes esprits et me relève. J’ai mal. Mal au nez, mal aux pommettes. Mal sur tout le visage et le reste du corps meurtris par mes coups, par mes ongles. Par ma détresse. La douleur est trop forte, je titube et tombe, à genoux. Le visage au sol entre mes mains épris à des pleurs libérateurs. Je pleure et n’arrête plus. Je me vide et me ressource. Mais je suis trop faible pour me relever. Je sens la vie partir petit à petit et m’allonge, au sol, sur le ventre. L’eau n’a pas stagné ici et quelques millimètres seulement recouvrent le bitume. Je suis bien. Je suis calme. Presque serein. La paix adoucit mon âme. Mais soudain, l’angoisse me reprend. Des mains me saisissent par les épaules. Elles sont visqueuses et velues. Ce sont eux. Ils ne m’accorderont donc pas le repos. Jamais. Ils me retournent et m’allongent sur le dos. Une odeur étrange me recouvre le visage dans les effluves d’un gaz épais. Je le respire, bien malgré moi. Ma vue se trouble et les muscles de mon corps se détendent. Bientôt je ne sens plus mes membres. Plus de bras. Plus de jambes. Doigts et orteils. Mains et pieds. Os mutilés et chairs déchirées. Peau trempée et yeux hagards. Plus rien n’existe. Je ne sens plus rien. Je ne peux plus rien bouger. Ma vue est floue et je ne peux que les regarder, si peu distincts, se pencher au-dessus de moi. Ils saisissent mes lèvres, écartent ma mâchoire qui se fixe en cette posture. Bée. Je regarde cette pluie tomber le long d’épaisses cordes. Je ne sais plus si je vais vers elles ou si elles viennent sur moi. Je les contemple et je reste béat dans la position où ils me mirent. Je ne peux rien faire. Mes paupières ne clignent plus et mes jambes voudraient me mettre debout. Ma langue voudrait les appeler et leur demander pourquoi. Et tant d’autres questions aussi imprécises. Des milliers d’interrogation. Ma bouche s’emplit d’eau. Mes poumons aussi. Bientôt, je ne respirerai plus.

6
6

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Arcadia

Robert Pastor

J’avais eu vingt ans tout juste lorsque la disparition de mon père s’invita pour le dîner. Pour un marin, disparaître, cela ne signifie pas toujours mourir. Nul ne sait où vous êtes et à... [+]