Pleure pas.

il y a
4 min
63
lectures
13

J'avais quinze ans à la publication de mes premiers textes. Ais je beaucoup changé depuis ? Sans doute, bien plus cynique, bien plus d'aversion pour le déballage de grands mots savants pour rien  [+]

« Ce sont des triplés Madame ».
Voilà ce que ma mère avait entendu six mois plus tôt, à l'échographie du premier trimestre de sa grossesse. Elle était au comble de la joie, elle allait bientôt accueillir non pas un, mais trois bébés. Mon père avait eu lui aussi un instant euphorique, mais, toujours réaliste, avait vite fait le tour de tout ce que cette naissance multiple impliquait. Déménagement et changement de voiture au programme.

Au cour du cinquième mois, ma mère a eu des contractions particulièrement fortes. A force de porter des cartons, bouger des meubles et empaqueter plus ou moins toute une maisonnée, elle avait faillit nous perdre. On s'était accroché et on était resté bien au chaud. Cependant, les chocs à répétition avaient commencé ce que ma grand-mère acheva.
Ma mère avait vécu chez ma grand-mère jusqu'à ce qu'elle rencontre mon père. Ce fut le coup de foudre, et sept mois plus tard, elle entendait l'annonce de l'échographe concernant notre colocation utérine. Plus précisément, elle avait vécu dans le fumoir de ma grand-mère, consommatrice à outrance de cigarettes, allant même, les jours de déprime, jusqu'à en prendre soixante en l'espace de vingt-quatre heures. Poumons défoncés pour ma pauvre mère, qui, à vingt-cinq ans à peine, se préparait déjà un cancer sans avoir jamais tiré la moindre bouffée.

Cette même grand-mère avait décidé de squatter le nouveau chez eux de mes parents, avec ses paquets bien sûr. Sans prévenir qui que ce soit, elle avait déboulé dans le hall un beau matin, valise en main, alors que mon père était en slip dans son lit et ma mère en robe de chambre, un café dans la main et des cernes noires sous les yeux.
Elle s'était octroyé ma future chambre, expliquant que je partagerais bien celle de mes frères. Elle avait foutu un grand coup de pied dans la tranquillité de ma mère. Stressée par le déménagement, la paperasse pour son futur mariage, qui devait avoir lieu à notre naissance, et accessoirement, une fratrie à nourrir et à porter, le ventre distendu et le dos explosé, voilà que sa vieille venait la harceler même dans ses draps.
Mon père avait mal vécu cette irruption. Très mal. Dispute sur dispute avec la fumeuse. Plusieurs menaces. Il partit chez ses propres parents, le temps que la belle-mère dégage. Ma mère affolée fit tout son possible pour jeter la vieille femme dehors, sans succès : elle avait pris racine, l'ortie fripée.
Alors il ne revint pas. Abandonnée par son homme et agressé par sa mère, les vertiges de notre génitrice s'étaient intensifiés. Nouveau malaise, la voilà à l'hôpital. Les contractions reprirent, sans que les médecins ne puissent faire quoi que ce soit. Nous étions nés.

Deux garçons, une fille. Les trois amorphes, muets, grisâtres. Un de mes frères était mort-né, celui qui s'était reçu un carton dans la tête lors du déménagement. Nous n'étions plus que deux. Dans deux petites couveuses, notre mère en pleurs derrière le plexiglas, qui s'excusait constamment de ne pas avoir su nous garder plus longtemps. C'était pas sa faute.
« Arrêtes de pleurer maman. » J'aurais aimé lui dire, encore faudrait-il que je puisse vivre suffisamment longtemps pour apprendre à parler. C'était pas évident à ce moment là. C'était pas sa faute. Notre père qui se barre et la grand-mère qui nous intoxiquent in-utero, c'était de leur faute. Une semaine plus tard, mon frère a fait une espèce de crise d'épilepsie, il s'est raidi d'un coup, son cœur s'est emballé, son souffle s'est coupé. Il a avalé sa langue. Les yeux exorbités, étouffé par son propre appendice buccal, il est mort. Ma mère l'a serré longtemps contre elle, contre sa poitrine qui ne l'avait jamais nourri. Elle a pleuré, encore, s'est excusée, encore. Puis elle a rabattu tout son espoir, toute son envie de vivre sur moi. J'étais pas tout à fait morte. Ça ne m'empêchait pas de passer par toutes les couleurs : grise à la naissance, jaune, rouge, violette et enfin blanche. Trop blanche d'ailleurs. Ça inquiétait les médecins.

Puis j'ai eu quatre mois. Ma mère avait fuit ma grand-mère, coupé tous les ponts, changé d'adresse, annoncé les décès à notre géniteur. Lequel s'en foutait royalement. Enfoiré. Comme j'étais restée particulièrement pâle, on m'a fait passé une batterie de tests. Résultat de mes trois mois d'avance, de la dépression, du tabagisme forcé et de l'anxiété de ma mère, j'étais handicapée.
Trois lettres : I, M, C. Infirme Moteur Cérébral. Ma vie foutue. Condamnée à une incapacité à m'exprimer correctement, des raidissements des muscles involontaires et une impossibilité à me déplacer. Un légume conscient de son état. Ma mère a encore pleuré. Mon père s'en branlait. Ma grand-mère a continué de fumer. Les coupables d'une existence réduite à néant avaient l'esprit tranquille.

Tout ça s'est passé il y a vingt-sept ans précisément. Je vis dans un institut, incapable de me prendre en charge seule. Je peux tout juste manger, pas du tout marcher ou me doucher. J'ai des voisines adorables. Elles ont le même problème et dix ans de plus que moi. Mais en moins grave. Elles parlent pendant des heures. J'entends, je comprends tout, mais je n'ai aucun moyen de communiquer. Je sais parler dans ma tête, mais ni ma bouche, ni mes doigts ne me répondent. Même sourire m'est interdit.

Ma mère est morte il y a six mois. Elle avait cinquante-deux ans. Elle a passé le reste de son existence a fuir sa propre mère qui recherchait toujours son petit exutoire, tout en travaillant ici et là pour m'offrir une vie confortable. Elle en a ruiné la sienne. Parfois je culpabilise, je me dis que j'aurai du m'étouffer moi aussi, ou me prendre un carton dans le crâne. Mais je n'y peux rien, la vie m'a été imposée, je ne l'ai pas choisie. De toute façon, si je voulais en finir, je pourrais pas. Je suis condamnée à vivre. La pire peine pour mon esprit prisonnier de cette enveloppe foirée.

J'aurais voulu être écrivain, parce que c'est quand on baigne dans les mots sans pouvoir les dire qu'on se rend compte de leur beauté. Mais si j'écrivais un livre, en tapant deux mots par minute, je devrais vivre deux ou trois fois pour en rédiger la chute. J'aurais laissé une trace de moi ailleurs que dans mes coussins à mémoire de forme. Ça aussi, c'est un échec.

Pleures pas maman. C'est pas ta faute, je te dis. Dis, maman. Pleures pas. Sinon moi aussi je serais triste. Ça serait dommage maman. Je te promets de vivoter paisiblement, comme tu le voulais.
Dis. Pleures pas. Merde, c'est pas toi qui pleures. Ah, c'est salé. Je me tends. Y en a une qui a mouillé mon débardeur. Ça fait une tache sombre. Ah non, c'est pas sur le tissu, c'est dans mon œil.
Je me sens bizarre. D'habitude, j'ai pas mal. Il fait froid. Regardes le thermomètre. Tournes la tête j'te dis ! Vingt-huit degrés. Je devrais crever de chaud.
Maman, pleure pas. Je t'entends encore, fais pas comme si ça allait, tu peux pas m'avoir, je sais que tu pleures. Dis. Pleure pas. D'ailleurs, pourquoi je t'entends ? L'infirmière m'a bien dit que t'es six pieds sous terre maintenant. C'est pas l'écho dans ma tête quand même !
Ah, tu es là. Je te vois. Je te touche presque. Il fait vraiment froid ici. Mon ventre me fait mal. J'arrive plus à respirer. Pleure pas maman. Pourquoi tu pleures ? Tiens, c'est pas le petit frère à côté de toi ? Salut petit chanceux, t'as pas souffert toi, hein ? Il est où le deuxième. Ah oui, c'est le mioche couché là. Ça faisait longtemps. Maman, pleure pas. Tes rides ressortent quand tu tires cette tronche. Tu m'écoutes ?
Il fait trop froid maintenant. J'entends mon cœur battre, ça résonne. Baboum. Baboum. Baboum. Ba... Tiens, je sens plus rien.

Ah.

Pleure pas maman.

13
13

Un petit mot pour l'auteur ? 20 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Marie
Marie · il y a
Un texte poignant remarquable ! Bravo !
Image de Maimai
Maimai · il y a
Rien à ajouter, tout est si bien dit!
Image de Lulla Bell
Lulla Bell · il y a
Je suis très touchée ! Je ne sais que dire. C'est écrit de façon si légère et détachée ! Bravo !!!!
Image de JadeGo
JadeGo · il y a
Heureuse de recevoir vos encouragements, merci beaucoup de votre lecture !
Image de Jean-Michel Palacios
Jean-Michel Palacios · il y a
Merci. Je vous ai accompagné jusqu'à l'ultime, cet endroit où ils devraient être heureux.

J'ai pour vous en retour un poème "à ramasser à la petite cuiller " qui j'espère vous plaira. Votre vote devrait le faire grandir un peu plus.

AVousLire
Amitiés
JM

Image de JadeGo
JadeGo · il y a
J'irai bien évidemment découvrir votre poème. Merci de votre lecture
Image de Richard
Richard · il y a
que dire... poignant, émouvant, humain,.... et bien écrit
mon vote!
invitation dans "mon chateau" c'est ma 1ère nouvelle, une autobio... en finale ;-)

Image de JadeGo
JadeGo · il y a
Merci de votre commentaire qui me fait rosir... Je ne peux que répondre affirmativement à votre invitation et vais de ce pas découvrir votre château...
Image de Richard
Richard · il y a
merci pour votre balade intra-muros... et pour le commentaire, c'était ma première écriture, gardée 2 ans dans mon ordi avant de découvrir short et oser... jamais je ne pensais être sélectionné! encore moins être en tête de la finale! je ne suis pas un auteur! juste quelqu'un au parcours atypique qui a voulu le raconter sans vouloir séduire, avec ses tripes... et des fautes
encore merci ;-)

Image de JadeGo
JadeGo · il y a
Je vous en prie ! Nous avions la même pudeur alors ? Il est vrai qu'oser partager ses écrits est difficile, mais quel bonheur lorsqu'un lecteur apprécie le fruit de votre travail !
Pas un auteur dites-vous ? Votre arrivée en finale prouve le contraire... Encore félicitations ;)

Image de Exophorie
Exophorie · il y a
Très belle narration coup de poing !
Image de JadeGo
JadeGo · il y a
Ravie qu'elle vous ai plu, merci de votre lecture !
Image de Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Mon commentaire après un tel texte me semblerait bien fade...
Bravo.

Image de JadeGo
JadeGo · il y a
Je le reçois comme un magnifique compliment. Merci infiniment
Image de Miss Free
Miss Free · il y a
Et bien, ce texte m'a profondément émue. J'en reste un peu sans voix. C'est vraiment un très beau texte!
Image de JadeGo
JadeGo · il y a
Votre émotion et vos compliments me touchent vraiment. Merci !
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Ce texte DOIT parvenir aux associations qui s'occupent de handicap. Il parle de la vie. de la culpabilité mais surtout de l'humanité de cette jeune fille et sa profonde intelligence. A diffuser !!!
Image de JadeGo
JadeGo · il y a
C'est quelque chose de frappant que de voir le contraste entre leurs corps meurtris et leurs regards pleins de conscience et d'humanité. Je suis touchée par votre enthousiasme, merci beaucoup.
Image de Granydu57
Granydu57 · il y a
Que dire? Rien, c'est la vie et pas forcement celle des magazines...Pourtant nous sommes entourés de cas similaires dont personne ne dit mots. Très beau texte, poignant. Mon vote.
Image de JadeGo
JadeGo · il y a
Merci pour vos compliments qui me font plaisir. Il est vrai que je n'avais pas connaissance de ce handicap il y a encore quelques jours, avant que l'infirmière scolaire n'organise une rencontre avec des personnes qui en sont malheureusement atteintes. L'histoire de l'une ma marquée et m'a inspirée pour ce texte, alors je le lui dédie...

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Pour Monette

Albert Dardenne

― Evidemment, aucun témoin ! fulmina le divisionnaire Avril.
― On pourrait peut-être essayer de réinterroger Monette...
― Ne vous fichez pas de moi, voulez-vous.
Sentant... [+]