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Plaquage à l'Anglaise

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Henri Golan

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Lorzo regarda plusieurs fois sa montre avec agacement, son associé était encore en retard. Il était toujours en retard. S’il était plus méchant, il trouverait un autre terme qu’associé pour le définir. Autiste, idiot consanguin, buffle sans cervelle. Mais méchant, il ne l’était pas. Simplement irritable. Irrité d’être dans un trou paumé au bord de la mer dans le Nord de la France. Le Patron aurait bien pu l’envoyer en mission dans une ville côtière sympatoche du Sud pour une fois. Mais non, il fallait qu’il se caille les miches un mois de Juin au lieu manger en terrasse en profitant du soleil. Pourquoi l’envoyer dans un endroit où il aurait pu lier l’utile et l’agréable alors qu’il pourrait être ici à se faire chier. Car oui, il s’emmerdait bien depuis un jour. Il n’y avait qu’un seul bar dans cette ville qui ne servait de l’alcool qu’entre Juillet et Septembre, pendant la période touristique. Le seul restaurant de la ville était un taudis dont la bouffe pourrait filer la chiasse à n’importe quel intestin, même le plus rôdé. Lorzo ne pouvait ni se bourrer la gueule, ni profiter d’un bon repas, le véritable cauchemar. Qu’avait-il fait pour mériter une telle punition ? Il faisait froid, venteux et des petites gouttes commençaient à attaquer son visage. Les rares habitants qu’il avait croisés semblaient si dépressifs qu’il était étonné de les voir encore en vie. Cette ville était morte. Même la mer semblait morte d’ennui. Tous les clichés étaient réunis pour faire fuir le moindre touriste. Heureusement que Lorzo décamperait demain matin avec son idiot d’associé. Ce dernier finit par pointer le bout de son nez quatorze minutes et vingt-cinq secondes plus tard.

_ Qu’est-ce que tu foutais ? Ça fait trente-deux minutes et dix-huit secondes que je t’attends ! s’exclama Lorzo plus qu’agacé.

Impeto, son associé, ne semblait pas perturbé par son retard, il n’était jamais perturbé par rien. Un véritable imbécile heureux.

_ Désolé l’ami, j’étais au restaurant en train de finir mon repas, je n’ai pas vu l’heure ! fit ce dernier avec un petit sourire en coin.

_ Tu es en train de me dire que tu as été mangé dans ce taudis ?

_ Bien entendu ! Et c’était pas mauvais ma foi, tu devrais essayer leur croque madame ce soir, un délice !

_ J’ai vu un rat se balader sur une table en passant devant le restaurant hier soir.

Lorzo détestait les rats.

_ C’était ton imagination.

_ Va dire ça au pauvre gars qui s’est fait mordre la main hier soir.

Impeto était peut-être un idiot consanguin, mais s’il ne mourrait pas d’une indigestion dans les prochains jours, il lui tirerait son chapeau pour avoir un intestin en béton à défaut d’avoir un cerveau. L’idée de voir son associé se tordre de douleur sur le sol lui arracha un bref sourire.

_ Bon, que fait-on dans cette magnifique ville ? demanda Impeto en frottant les mains avec impatience. Toujours d’attaque pour une mission après un bon repas.

Lorzo sortit immédiatement de ses pensées et le foudroya du regard.

_ Tu n’as pas lu l’ordre de mission ?

L’intéressé haussa les épaules.

_ C’est toi le cerveau, pas moi.

Vu son niveau intellectuel, Lorzo ne serait pas surpris d’apprendre qu’il ne savait pas lire.

_ Et tu es quoi toi dans ce cas ? s’interrogea-t-il d’un ton moqueur.

_ Les muscles, pardi !

_ Les muscles ? En six mois je ne t’ai jamais vu les utiliser !

_ Pas eu d’occasion encore.

_ Tu te fous de ma gueule ? Des occasions, on en a eu des dizaines !

Lorzo avait toujours eu un problème quand il s’agissait de contrôler sa colère, ses quatre ex-femmes pouvaient en attester. Pourtant, aucune d’entre-elles n’avaient jamais réussi à l’énerver comme Impeto le faisait. Lui coller une balle en pleine tête, voilà ce dont il avait envie. Et piétiner son cadavre avec rage. Malheureusement, il était un professionnel et il prenait à cœur le fait de bien faire son travail, même si cela le contraignait à supporter un tel individu. C’était ce qui le différenciait d’un vulgaire sauvage.

_ Notre mission aujourd’hui est simple : je te désignerai un individu qui devrait arriver dans une vingtaine de minutes si mes informations sont exactes et toi sans réfléchir, tu vas lui sauter dessus et le maîtriser dès que je te le dirai. Compris ?

_ C’est qui ce type ?

_ Un putain de pécheur, un être sans moral qui tuerait sa grand-mère pour assouvir ses désirs les plus bas.

Perdu, Impeto fronça les sourcils.

_ On s’attaque aux marchands de poissons maintenant ? demanda-t-il en se grattant la barbe.

_ Imbécile ! Je parle d’un pécheur qui pèche un...

Lorzo s’arrêta un moment, exaspéré par la bêtise de son associé.

_ Tu ne vas pas me dire que tu n’as pas fait ton Catéchisme ? reprit-il en s’efforçant de se calmer.

Impeto haussa les épaules.

_ Non, ma mère n’a pas voulu. Elle avait peur que je me fasse tripoter.

Effrayé par la perspective de lui expliquer ce qu’était la religion, Lorzo préféra changer de sujet et revenir à l’essentiel :

_ Peu importe, tiens-toi prêt, c’est tout ce que je te demande.

Il ne ferait surement pas son éducation religieuse ici et maintenant. Lorzo, bien qu’il ne se considérait pas comme un idiot, refusait de se faire des nœuds au cerveau quant à savoir si Dieu existait ou non. Dans le doute, il avait décidé de croire en un être supérieur, on ne savait jamais. Prudent, Lorzo l’avait toujours été. C’était grâce à cette qualité qu’il arriverait à avoir une retraite, dans son métier on ne faisait pas de vieux os en agissant comme un idiot. Comme Impeto. Il espérait être là le jour où il se ferait refroidir.

_ Un truc que je n’ai jamais compris Lorzo...

_ Pourquoi ta mère a choisi son buffle de frère pour se réchauffer la nuit ? le coupa-t-il d’un ton cassant.

_ Ma mère était enfant unique, je ne vois pas pourquoi tu parles d’elle. Et puis ce n’était pas un frileuse. Oh non, elle était même du genre à avoir tout le temps chaud. « J’ai chaud » qu’elle me disait quand elle sortait tard la nuit.

Rien d’étonnant, il n’avait pas compris qu’il s’était moqué de lui.

_ Lorzo, pourquoi le Patron a choisi de nous donner des prénoms italiens ? s’obstina Impeto.

_ Parce qu’il aime bien l’Italie. Parce que les Italiens ont une certaine réputation, ne put s’empêcher de répondre Lorzo.

Son associé fronça de nouveau les sourcils.

_ Je suis incapable de faire cuire des pâtes et encore moins capable de faire une pizza. D’ailleurs je ne sais même pas parler la langue. En quoi cela va m’être utile de me faire passer pour un Italien ?

_ Je crois que tu es encore moins capable de tirer sur quelqu’un.

_ Tirer sur quelqu’un ? Ça ne risque pas, je déteste les flingues ! Bruyant, impersonnel, encombrant... d’ailleurs je ne sais même pas m’en servir !

Soudain, une pluie battante s’abattit sur les deux hommes qui attendaient toujours près de la plage. Ville de merde. Mission de merde. Associé de merde. Prévoyant, Impeto avait emporté un parapluie, Lorzo non. Son associé lui proposa de s’abriter à côté de lui, il refusa net. Il lui proposa par la suite de s’abriter dans le restaurant du coin à cinq minutes de marche d’ici. Il refusa net. Plutôt mourir d’un rhume carabiné plutôt que d’accepter l’aide de ce dégénéré. Et puis ils avaient une mission. Lorzo mettait un point d’honneur à bien accomplir sa mission. L’attente fut terrible. Pendant une demi-heure, le tonnerre gronda, le vent souffla pour porter secours à la pluie qui n’arrivait pas à chasser les deux hommes de leur poste.

_ Il ne viendra jamais ton gus Lorzo ! ‘Faudrait être con pour être dehors avec un temps pareil ! s’exclama Impeto complètement trempé malgré son parapluie.

_ Il va venir, ferme ta gueule et sois patient.

_ Comment tu le sais ?

_ J’en sais rien. Le Patron le sait lui et c’est le principal. Il sait toujours tout.
Pour prouver que son associé avait eu tort de douter, un homme déboula du coin de la rue à visage découvert. Lorzo ne mit pas longtemps à le reconnaître.

_ Chope-le Impeto ! Ne le laisse pas s’en..

Rapide comme le vent, son associé lâcha son parapluie et se jeta à la poursuite de sa cible. Cette dernière n’eut même pas le temps de lâcher un pet et se fit plaquer violemment sur le sol. Lorzo n’eut s’empêcher d’être impressionné en voyant l’efficacité de son associé. Juste un tout petit peu. Il fallait dire que ce con était aussi rapide qu’un guépard. Il se pressa de le rattraper pour récupérer leur cible.

_ Première fois que tu te rends utile en six mois, je te félicite, dit-il tout même avec ironie.

Contrairement à ses habitudes, Impeto était silencieux comme une tombe. Son associé n’était jamais silencieux et pourquoi le serait-il après un tel exploit ? Lorzo avait un très mauvais pressentiment.

_ Bon, écarte-toi que je puisse parler à notre ami, continua ce dernier anxieux.
Son associé refusa de bouger.

_ Lorzo... je crois que je l’ai tué, lâcha finalement Impeto avec un certain embarras.

Il le poussa violemment et vérifia avec hâte le pou de l’inconnu. Rien. Il était mort. Ville de merde. Mission de merde. Associé de merde.

_ Bordel de merde ! Il nous le fallait en vie ! Fais chier, on est dans la merde ! Putain ! s’exclama Lorzo en donnant un coup de pied dans le cadavre. Mais comment tu as fait pour le buter ? Tu l’as juste plaqué sur le sol !!

_ Mais j’en sais rien moi ! Je ne contrôle pas ma force c’est tout.

_ Crétin !

_ C’est pas ma faute ! J’ai fait ce que tu m’as demandé !

_ Je ne t’ai pas demandé de le tuer !

Impeto se jeta sur Lorzo et le plaqua violemment sur le sol. Le souffle coupé, il réussit tout de même à repousser son associé qui se releva, un air satisfait gravé sur le visage.

_ Tu vois que ce n’est pas de ma faute ! Tu es toujours en vie ! fit-il en souriant comme un demeuré.

Une logique imparable. Cela ne changeait pourtant rien au fait qu’ils étaient dans une merde monumentale.

_ Putain, le patron va nous tuer ! s’exclama Lorzo en tournant en rond.

_ On fait disparaître le corps et on lui dit que le type n’est jamais venu.

_ Qu’est-ce que je t’ai dit tout à l’heure ? « Le Patron sait tout. ». Qu’est-ce que tu n’arrives pas à comprendre dans cette phrase ?

_ Je ne suis peut-être pas parfait mais j’ai une excellente mémoire et tu as exactement dit : « Il sait toujours tout ».

Fou de rage, Lorzo donna un nouveau coup de pied dans le cadavre.

_ Ta gueule ou crois-moi que je ne te tuerais pas d’un simple plaquage ! hurla-t-il excédé.

Son associé baissa soudain la tête, surpris.

_ C’est quoi ce truc brillant sur le sol ? demanda Impeto en ignorant totalement sa menace.

Enragé, Lorzo baissa également les yeux et vit un petit objet carré d’une lumière éclatante. Ébloui, il le ramassa avec précaution. Cela avait surement dû tomber de la veste de l’inconnu quand il l’avait frappé. Quel objet magnifique, quelle beauté ! Comment la victime d’Impeto avait pu cacher une telle chose dans son manteau sans que personne ne le remarque ? Le Patron serait heureux s’il lui ramenait ce présent, il leur pardonnerait surement d’avoir tué leur cible.

_ Le Patron ne va peut-être pas nous tuer finalement, lâcha Lorzo en rangea sa découverte dans son long manteau noir.

_ Parfait ! Allons manger un morceau maintenant ! Tuer quelqu’un m’ouvre toujours l’appétit. Même si je ne l’ai pas fait exprès. Tu sais que le restaurant de la ville fait aussi des gaufres ? J’espère qu’ils ont de la chantilly !

Obnubilé par l’objet, Lorzo suivit Impeto sans même réfléchir. Plus rien n’importait désormais, pas même son intestin ou sa phobie des rats.
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Farida · il y a
Je me régalée avec les dialogues !! Les personnages sont vraiment bien encore bravo!!
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