Planète anonyme (2e épisode)

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Rêveur impénitent, je marche en équilibre constant sur un fil tendu entre l’imaginaire et le réel. Je suis féru de lecture depuis mon plus jeune âge et il m'arrive d'écrire mes propres  [+]

Lisa Marquez écarquilla ses yeux en amande. Le bleu glacé de ses iris transperça l'obscurité qui plongeait la salle de commandement dans une atmosphère irréelle, où seul le scintillement des écrans d'ordinateur trahissait l'activité humaine. La jeune femme remit en place l'une de ses mèches de jais d'une main habile, avant d'approcher son visage du tableau qui affichait des données improbables. Lisa demanda à son voisin Jerry d'interpréter les informations dont elle avait encore du mal à admettre la réalité. La crinière rousse en bataille, son collègue fit rouler sa chaise jusqu'au poste de Lisa et se pencha sur son moniteur. Après quelques hochements de tête et force grimaces exprimant le scepticisme, il corrobora son avis. Bien que la chose apparût de prime abord totalement impossible, un antique robot laboratoire envoyé jadis pour l'exploration d'une planète sans nom venait de « se réveiller » ! À l'agence spatiale, tout le monde croyait ses batteries épuisées depuis des décennies... Lisa devait avertir son supérieur sans retard.
* * *
Du haut de l'excavation aux murailles ocre, Stéphane contemplait son œuvre. L'escalier qu'il avait construit avait de l'allure. L'astronaute en vint à regretter qu'il n'y eût personne d'autre que lui pour le voir. Enfin, lui et Robin... et leur nouvelle compagne, l'Araignée.
Finalement, il lui avait fallu moins de temps que prévu pour connecter cet appareil aux commandes de son astronef, puis à Robin. Il n'y était évidemment pas parvenu du jour au lendemain, mais six mois de temps HVS lui avaient suffi – vu l'absence de nuit véritable sur cette planète, Stéphane continuait de vivre au rythme des heures mesurées par son vaisseau. À force de consulter les ouvrages techniques disponibles sur sa liseuse et de comparer les plans qu'il y avait trouvés avec les circuits de l'Araignée, qu'il avait patiemment démontée et remontée, il avait pu modifier certains branchements et le véhicule avait fini par répondre au radioguidage émanant de sa fusée. En progressant dans ses travaux, il avait compris que celle-ci émettait des rayons qui avaient provoqué la réactivation de l'Araignée et l'avaient attirée. Stéphane avait ensuite réussi à relier cette sonde à Robin en partant du principe que, quand Robin était immobilisé à cause du glissement de terrain, le SOS qu'il avait lancé avait été intercepté par l'Araignée, raison pour laquelle le vaisseau ne l'avait pas reçu.
Depuis qu'elle avait sauvé Stéphane alors qu'il se trouvait lui aussi piégé dans la fosse, l'Araignée était devenue un pion essentiel à son entreprise, un peu comme un renfort qui est embauché à l'improviste et qui se révèle vite indispensable. Stéphane la mettait à contribution pour se déplacer – ce qui lui faisait gagner du temps et lui permettait d'en passer davantage sur site – et pour transporter des charges ; il l'utilisait également comme intermédiaire pour donner des ordres à Robin – lequel avait retrouvé tout son allant après que Stéphane l'eut complètement dégagé grâce à l'Araignée –, de sorte qu'il n'était plus contraint de le rejoindre chaque fois qu'il souhaitait modifier la programmation du robot-ouvrier. À eux trois, ils formaient une équipe efficace.
À l'issue de cette phase technologique, Stéphane avait nourri le projet de bâtir un escalier permettant d'accéder en toute sécurité aux fouilles commencées par Robin. Aussi s'était-il plongé dans des manuels d'architecture et de maçonnerie. Passant ensuite à la pratique, il avait ramassé de la terre et récolté la bruine qui tombait incessamment afin d'obtenir un genre de mortier. Après plusieurs tentatives infructueuses, dues parfois à un mélange imparfait, parfois à de mauvais calculs – le comble, pour un mathématicien –, il était arrivé à ses fins et avait pu inaugurer le chantier.
Stéphane n'était pas peu fier en se tenant au sommet de « son » escalier. Avec émotion, il posa délicatement le pied sur la première marche... Il avait pris soin de dérouler le filin de l'Araignée au préalable. On n'est jamais trop prudent !
Au fur et à mesure qu'il descendait, son pouls s'accélérait. Il se souvint de son sauvetage et visualisa le détail qui l'avait frappé tandis qu'il se balançait à l'extrémité du câble de l'Araignée : une ombre aux contours si nets qu'il lui avait semblé y déceler une cavité naturelle. C'était ce qui l'avait incité à revenir sur les lieux et à entreprendre la construction de l'escalier.
Engoncé dans son scaphandre, Stéphane s'agenouilla tant bien que mal afin d'observer de près l'orifice qui s'était avéré lorsqu'il avait consolidé les parois de l'excavation. Il put y passer la main entière, non sans appréhension. À gestes mesurés, il gratta les bords de l'ouverture jusqu'à l'étendre à vingt centimètres de circonférence environ. En glissant le bras à l'intérieur, il ne rencontra aucune résistance. L'angoisse le gagna quand il se prit à imaginer ce qui pouvait se cacher au-delà de cette « entrée »...
Son niveau d'oxygène lui signalant le point de non-retour, il se résolut à rentrer. Il avait modifié les paramètres d'alerte depuis qu'il accomplissait les trajets au moyen de l'Araignée. Ses missions effectives duraient plus longtemps, mais elles lui paraissaient toujours trop brèves. Il remonta et s'assit sur le plateau de la sonde, actionnant le commutateur qui lui commandait de rouler en direction de l'astronef. Robin suivrait à distance. Il aurait pu rester sur place, mais Stéphane souhaitait le soumettre à un décrassage avant de lui confier sa prochaine besogne : agrandir et, au besoin, prolonger le tunnel qu'il supposait avoir mis au jour.
Installé dans le centre de contrôle tandis que les deux machines se trouvaient à l'atelier d'entretien automatisé, Stéphane dicta son rapport quotidien au journal de bord à commande vocale. Il était pressé de retrouver sa chambre pour se changer les idées. Les épreuves qu'il avait subies ces derniers temps et la peur qui l'étreignait toujours plus face à l'inconnu le plongeaient dans un désarroi que seul le refuge de son antre était à même d'apaiser. Il s'étendit sur son lit et eut envie de jouer de l'harmonica. Comme les premières notes d'un blues s'élevaient timidement, le visage de Sandra se dessina dans l'espace. Stéphane revit ses cheveux clairs se balançant dans l'air d'un soir d'été, ses yeux bleu azur animés d'un éclat féerique... Avant de sombrer dans la mélancolie, il reposa l'instrument et s'empara de sa liseuse. Dans les moments où des pensées moroses l'accablaient – sa mémoire douloureuse, la vacuité de son travail, les questions sans réponse, comme celles de savoir quelle était la nature de l'astre sur lequel il se démenait et d'où venait l'Araignée –, la lecture l'aidait à s'évader et à trouver le sommeil. Il choisit un roman d'aventures historiques et s'endormit au milieu du troisième chapitre.
Au matin, Stéphane se sentait requinqué. Après sa toilette et les travaux de routine, il se rendit au laboratoire. Il souhaitait faire analyser quelques échantillons qu'il avait prélevés sur Robin et l'Araignée. Lui-même n'y connaissant rien, il les soumit aux appareils prévus à cet effet. Les résultats seraient enregistrés et transmis à des années-lumière de là.
Vers onze heures HVS, il se prépara une ratatouille lyophilisée et l'ingurgita dans le coin cuisine, tout en achevant de lire le chapitre du roman commencé la veille. C'était l'histoire d'une demoiselle en détresse, secourue par un héros droit et courageux. Rien de plus classique, mais Stéphane appréciait ces versions idéalisées de l'existence. Tout y était tellement plus simple. Une fois rassasié, il éteignit sa liseuse et entama les préparatifs de sortie. Il avait hâte de poursuivre son exploration du sous-sol de sa planète d'accueil.
Robin ouvrait la marche. Stéphane l'avait mis en route avant de charger quelques poutres d'acier sur l'Araignée, pour l'étaiement du tunnel, puis d'y prendre place à son tour. Le véhicule avait rattrapé le robot-ouvrier à peu près à mi-chemin. La sempiternelle pluie zébrait l'horizon ocre qui faisait face à ce convoi pour le moins baroque. L'astronaute s'interrogeait sur ce qu'il allait découvrir au fil de ses recherches. Il se dit alors que, pour la première fois depuis son arrivée, il avait un réel but à atteindre, qui motivait ses actes au-delà des gestes répétitifs et projetait son esprit dans l'avenir. Si cette perspective lui procurait une joie certaine, allumant une étincelle d'excitation dans les idées noires qui avaient tendance à l'envahir depuis quelque temps, elle suscitait aussi en lui une frayeur irraisonnée, due au caractère impénétrable de l'inconnu et à l'éventail incommensurable de ses probabilités.
Au bord du gouffre, Stéphane régla les commandes de Robin et disposa les poutres à sa portée. Il plaça ensuite l'Araignée à l'opposé de l'escalier. Comme le treuil descendait le filin qui lui avait sauvé la vie, l'archéologue en herbe emprunta les marches qu'il avait construites et alla installer le crochet du câble à l'entrée du tunnel. Dans l'intervalle, Robin avait acheminé les poutres au bas de l'escalier. Stéphane s'écarta pour laisser le robot s'atteler à sa tâche. Il le filmerait au moyen du Caméscope intégré à son scaphandre, afin de ne rien rater.
Le soir, dans sa chambre, il se plongea dans une réflexion dont il n'était guère coutumier. Allongé sur sa couche, il se prit à se demander ce qui le poussait à persévérer dans son exploration, au péril de sa vie, alors que tant d'incertitudes planaient sur l'utilité des données qu'il s'entêtait à transmettre au fin fond de la galaxie. Certes, il y avait la culpabilité qui l'aurait assailli s'il avait failli à sa mission. Même si personne ne l'aurait su avant une éternité, rien que d'imaginer qu'on pût alors lui reprocher un manquement quelconque l'incitait à répondre présent. C'était une affaire entre lui et sa conscience. Cependant, il y avait autre chose encore : le moteur qui anime les hommes depuis l'aube des temps, qui les fait aller de l'avant, vaille que vaille, parce qu'aucun être vivant ne saurait demeurer constamment inerte, parce que la vie, par définition, est mouvement. Et si reculer, c'est aussi bouger, l'homme est assoiffé de savoir, consciemment ou non. Sa nature lui commande de chercher à comprendre l'incompréhensible, à connaître ce qui lui est caché, à atteindre l'inaccessible.
Les jours suivants, les travaux étaient déjà bien avancés quand Stéphane comprit qu'il n'allait pas tarder à se heurter à un problème récurrent : plus il progresserait dans le tunnel, plus son autonomie limitée l'obligerait à y écourter sa présence. Il lui faudrait résoudre cette question avant de songer à pousser plus avant son exploration. Pour l'éclairage, il avait ramené du vaisseau plusieurs spots qu'il avait fixés le long des parois du tunnel, sur les étançons d'acier. Ces projecteurs étaient équipés de batteries à fusion, dont la durée de vie dépassait de loin celle de tout être vivant. Après avoir potassé différents modes d'emploi et inventorié le matériel dont il disposait, Stéphane trouva la solution de ses sorties prolongées : outre un scaphandre de secours, il avait en stock plusieurs bonbonnes d'oxygène. Il lui suffirait d'en emporter une ou deux et de remplir son réservoir le moment venu. L'Araignée pouvait sans problème les transporter à l'aller comme au retour.
Un beau jour, Robin n'eut plus besoin de creuser, car le tunnel s'évasait pour s'ouvrir sur un réseau de galeries naturelles. Au plafond, de mini-stalactites s'effritaient, faisant retomber leurs miettes dans des flaques qui parsemaient le sol. Stéphane estima qu'un circuit de canaux permettrait la création d'un plan d'eau plus important. Resterait bien sûr à analyser ce liquide avant d'en faire usage d'une façon ou d'une autre...
Stéphane était en extase devant ce décor grandiose, qui se perdait dans des obscurités inquiétantes, quand il crut voir passer furtivement une silhouette, puis une autre. Le phénomène le glaça d'effroi. N'était-il donc pas seul ? Était-ce une illusion d'optique ? Ou s'agissait-il encore d'hallucinations ?
Les apparitions se multipliaient, affluant en coup de vent sans lui prêter la moindre attention. Leurs visages ne lui étaient pas inconnus ! Il identifia plusieurs de ses proches et même son propre double à des époques diverses de leur vie, non seulement passée, mais aussi future, à en croire les traits familiers de certains personnages pourtant plus âgés que dans ses souvenirs. Ils paraissaient si réels que Stéphane se demanda s'ils étaient vraiment là, évoluant sur des plans d'existence différents par une magie dont la source lui échappait totalement.
Ainsi, il se revit enfant, en vacances chez ses grands-parents, refusant de toucher aux framboises sauvages que sa grand-mère avait servies au dessert, au motif qu'il avait aperçu des vermisseaux qui folâtraient parmi les baies. Peu après, alors qu'il remâchait sa honte dehors, sa grand-mère était venue lui dire de ne pas s'inquiéter. Ce n'était pas grave. Des vers, ma foi, elle comprenait. Et puis elle l'adorait, son Stéphane, le préservant même parfois des réprimandes de ses parents – encore qu'elles fussent rares.
Dans un autre groupe, il reconnut la belle Sandra, sur le visage de laquelle brillait une larme. C'était vrai qu'il l'avait fait pleurer... Après l'avoir quittée, il avait appris qu'elle l'observait parfois de loin – lui en compagnie de sa nouvelle amie, insouciant de la peine qu'il provoquait, égoïste, riant impunément, axé sur son seul plaisir de l'instant – et ravalait sa tristesse en rentrant chez elle. Le remords l'avait taraudé ultérieurement, d'autant plus que la remplaçante de Sandra avait également pleuré à cause de lui, lorsqu'il l'avait abandonnée en croyant trouver le bonheur dans une voie des plus tortueuses.
Stéphane avait plusieurs fois pensé que les ennuis qui avaient plombé sa vie par la suite n'étaient qu'une manière pour le destin de lui faire payer le chagrin qu'il avait causé à ces demoiselles. Peut-être que le garçon qui fait pleurer une fille ne mérite rien d'autre que d'être voué aux gémonies.
Les silhouettes disparurent aussi mystérieusement qu'elles étaient apparues, courant en tous sens et s'enfonçant dans les profondeurs de la grotte. Perturbé par cette expérience, Stéphane ressortit du tunnel dans un état second. Il se ressaisit en rejoignant l'astronef et, avant de se coucher, recensa scrupuleusement les récents événements à l'intention du journal de bord.
Robin n'étant plus sollicité pour le terrassement, Stéphane l'affecta dès le lendemain à l'époussetage de la coque du vaisseau, qui s'était recouverte d'une couche de particules orangées depuis qu'il s'était concentré sur le percement du tunnel. Puis il visionna les images filmées dans la grotte, ce qui ne l'éclaira pas sur la nature des silhouettes qu'il avait aperçues, ces dernières ne figurant que subrepticement à l'écran, et encore, en manière d'ombres floues. Il lui était donc impossible de confirmer la réalité de ces « apparitions ». Stéphane passa l'après-midi au centre de contrôle, où il procéda à diverses analyses du liquide prélevé dans les galeries, tout en sachant que les résultats ne seraient connus des techniciens concernés que dans quelques siècles – si tant est qu'il y en ait alors encore à se pencher sur sa mission. Quant à lui, il pourrait au moins apprendre s'il s'agissait d'eau potable ou non, voire d'un liquide toxique, mais les appareils de mesure ne rendraient pas leur verdict avant deux ou trois jours.
Le lendemain, Stéphane décida de partir à la découverte du côté opposé de l'astronef. Il avait l'intention de trouver les morceaux de l'aile qui avait dû se désintégrer à l'atterrissage, sans toutefois savoir précisément ce qu'il en ferait. Ayant chargé deux bonbonnes d'oxygène sur l'Araignée, il y prit place comme à l'accoutumée. Le découpage de la ligne d'horizon lui servirait de repère pour ne pas perdre le cap.
Il bruinait sans discontinuer sur la platitude ocre qui se déployait sous les roues de l'Araignée. Stéphane se dit que, si l'occasion se présentait – hypothèse qui le fit sourire, car comment pourrait-il en être autrement ? –, il pourrait être intéressant d'aller visiter les reliefs qui l'avaient frappé dès son arrivée sur la planète. Cependant, il lui était difficile d'évaluer la distance qu'il aurait à couvrir pour s'y rendre. Était-ce même du domaine du possible ? Plus il roulait, plus il avait l'impression que les crêtes s'éloignaient.
L'astronaute était toujours perdu dans ses pensées quand plusieurs éclats brillant à une dizaine de mètres devant lui attirèrent son attention. Il ralentit le véhicule et en descendit dès que celui-ci fut à l'arrêt. Indéniablement, il s'agissait de morceaux de l'aile qui s'était brisée au contact du sol. Les débris argentés formaient comme un tapis de cendres disséminées aux alentours, mêlées aux grains de sable orange balayés par la brise. Stéphane entreprit de recueillir les fragments de plus grande taille à toutes fins utiles.
Soudainement, le silence absolu qui régnait le surprit. Le microphone de son scaphandre ne lui renvoyait aucun son. Ce n'était pas nouveau, mais, à cet instant, ce néant envahit son esprit, y annihilant logique et raison. Stéphane demeura pétrifié durant une poignée de secondes, en proie à une furieuse panique. L'encrassement de sa visière, dû aux particules de terre brassées par la pluie, le sortit de sa torpeur. Il reprit lentement conscience de la réalité en nettoyant la vitre de son casque et en regardant tout autour de lui. Le bout de métal qu'il tenait à la main lui rappela ce qu'il était en train de faire. Inspirant une bouffée d'air conditionné, Stéphane se remit à l'œuvre. Il rassembla encore quelques éléments, puis, après avoir évalué son reste d'oxygène, il roula sur plusieurs centaines de mètres afin de satisfaire une curiosité croissante.
Un tertre qu'il n'avait pas remarqué jusque-là le contraignit à faire un détour. Eu égard à l'uniformité du paysage à laquelle il était habitué, cet accident de terrain l'intrigua. Stéphane fit une halte pour un examen plus détaillé. En observant le monticule de l'arrière, il aurait juré que sa forme s'était métamorphosée. Il tenta de fixer son regard sur les détails du petit tas de terre afin de distinguer tout mouvement à sa surface. Néanmoins, sa vue se brouilla après une dizaine de secondes, les conditions extérieures se prêtant peu à une observation attentive. Il carotta le sol en trois emplacements afin d'étudier les échantillons au laboratoire. Avant de reprendre la route, il rechargea sa réserve d'oxygène.
De retour au vaisseau, Stéphane se hâta de gagner le centre de contrôle. Il n'avait pas oublié les directives – « observation et transmission » –, mais il avait appris à manier le microscope optique et tenait à jeter un coup d'œil à ses prélèvements avant de les répertorier pour la communication des données. Ayant déposé quelques granules de terre sur la lame, il plaça une lamelle par-dessus et régla la mise au point. À l'évidence, ça grouillait là-dessous !... Parmi les grains orange se tortillaient une multitude d'animalcules plus clairs, presque roses. Stéphane se redressa pour digérer la chose. Dire qu'il venait de découvrir une forme de vie et qu'il ne pouvait partager cette nouvelle avec personne, du moins de son vivant !... Quelle exaltation, mais quelle frustration à la fois !
Ce soir-là, Stéphane se retira dans sa chambre sans avoir mangé et médita jusque tard dans la nuit. Comme il peinait à trouver le sommeil, il lut une bande dessinée qui relatait les aventures d'un surhomme en exil sur une planète étrangère. Venu d'une lointaine galaxie, ce héros défendait les opprimés et protégeait son nouveau monde des périls qui le menaçaient. Les créateurs de ce personnage n'avaient sûrement pas imaginé qu'un jour un homme se plongerait dans cette histoire à des années-lumière de là.
Au terme d'une nuit tumultueuse, entrecoupée de cauchemars et de veille anxieuse, Stéphane se leva péniblement. Pour la première fois, il avait le sentiment que les doutes qui l'assaillaient risquaient de compromettre la suite de sa mission. De fait, à partir de ce jour, il délaissa certaines activités routinières, s'adonna de moins en moins à l'exercice physique et fit preuve d'un laisser-aller général. Au bout de quelques semaines de ce régime, force lui fut de constater que ses rides s'étaient accentuées, que ses traits s'étaient creusés et que ses cheveux ébouriffés camouflaient à peine ses joues flasques. Quant à ses yeux, ils avaient perdu la lueur qui traduisait naguère sa force de caractère. Ses muscles, eux, s'étaient ramollis. L'astronaute faisait encore illusion en les contractant devant la glace, mais ils n'avaient plus leur tonicité d'antan. Ce fut alors qu'il se lança dans une introspection visant à lui faire comprendre les raisons profondes de cette dérive. Pendant cette période méditative, qui s'étendit sur près d'une semaine, Robin se ressourçait à l'atelier, où il était soumis à une révision complète, et l'Araignée était garée devant le vaisseau.
Lorsqu'il eut repris du poil de la bête, Stéphane fit le point sur l'aspect scientifique de sa situation. Hormis la rencontre avec l'Araignée, qui constituait déjà une énigme en soi, il avait découvert un réseau de grottes qui recelait certainement son lot de surprises – il était impatient de savoir si l'eau qu'il y avait prélevée était potable – et trouvé une forme de vie ! Il avait de quoi être satisfait, même s'il était conscient qu'il ne percerait pas lui-même tous les mystères de cet endroit, étant donné les limites de ses connaissances et de ses moyens. Quoi qu'il en fût, il avait fourni aux savants de sa planète quantité d'informations riches en enseignements. De son côté, les tribulations qui l'attendaient probablement lui donneraient matière à s'occuper de longues années durant.
* * *
Le chef de Lisa Marquez, le colonel Ted Harrison, avait eu le plus grand mal à admettre les constatations dont elle lui avait fait part. Sans y trouver d'explication plausible, il l'avait autorisée à surveiller les communications en provenance de ce robot censé être hors service. Les jours suivants, les messages continuèrent d'arriver. Combattant la crainte de se voir rabrouée, Lisa retourna parler à son supérieur. Celui-ci arborait une tignasse grise qui portait la marque circulaire de sa casquette, qu'il avait déposée sur son bureau, bien en vue, afin qu'aucun de ses interlocuteurs n'oubliât à qui il s'adressait. Harrison avait aussi coutume de se lever dès l'entrée d'un visiteur, sachant que son double mètre en imposait naturellement. Toutefois, il y avait des gens sur lesquels ces subterfuges étaient inopérants, et Lisa Marquez en faisait partie.
C'était plutôt le colonel qui déglutissait malaisément quand la jolie brune faisait irruption. Ce matin-là, elle semblait encore plus agitée que la dernière fois. Sans se rendre compte de son pouvoir de séduction, Lisa se coula dans le fauteuil en face du colonel d'un mouvement harmonieux qui fit jouer ses courbes de façon suggestive.
« Nous avons encore reçu des données ! s'exclama-t-elle.
– Tiens donc, fit Harrison, impassible.
– Oui, mais le plus étrange, ce n'est pas que le robot se soit réactivé. On a déjà vu un robot en sommeil se réveiller pour quelque temps sous une impulsion externe – j'en ai parlé avec Jerry, qui me l'a confirmé. Non, le plus étrange, c'est qu'il semble ne pas produire lui-même les données qu'il nous transmet. C'est comme s'il servait uniquement de relais, ou comme s'il parasitait une transmission qu'un autre émetteur envoie à un autre destinataire, tous deux non identifiés... »
Sa voix était partie dans les aigus sous l'effet de l'excitation. Avant de lui opposer un catalogue d'arguments terre à terre, Harrison la pria de poursuivre.
« La plupart de ces informations sont relatives à des échantillons qui sont corrompus par des bactéries d'origine inconnue ou qui contiennent des espèces de microbes et de champignons locaux.
– Tout cela est bizarre...
– Oui, d'autant plus qu'un liquide a aussi été soumis à des analyses... La planète serait donc pourvue d'eau, ou d'une substance approchante en tout cas ! Et puis qui dit bactéries ou molécules fongiques, dit vie ! Vous imaginez les conséquences de cette découverte ? »
Le colonel Harrison imaginait très bien, à tel point qu'il envisageait déjà les mesures à prendre de toute urgence.

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