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Plaisirs fantômes

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Benoît Albigès

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Qualifié

Je m'appelle Marius Cayoli. Je vis seul chez moi depuis cinq ans maintenant.
Pourtant, « solitude » n’est pas vraiment le terme approprié pour définir ma vie relationnelle. Je ne suis pas seul du tout, même si les autres le croient. Au contraire même, au contraire...
Je me lève tous les matins à cinq heures. Ce n’est pas que je sois un intégriste des levers matinaux, mais j’ai travaillé trente ans comme chauffeur de benne pour le ramassage des ordures ménagères de la ville d’Aubagne alors, forcément, ça donne des habitudes. Tu sais, ce n’est pas à soixante-quinze ans que l’on change sa façon de vivre... On continue tranquillement sa route... en attendant la fin... ou le début... Tout dépend de l’endroit où l’on se place.
Mais moi la fin, comme on dit pudiquement, ou la mort si tu préfères, cela ne me fait pas peur. Je sais que de toute façon il y a quelque chose après... et quelque chose de bien qui plus est !
Non, je ne suis pas témoin de Jéhovah, mais tu dois sans doute te demander comment je peux être aussi sûr de moi ? Aussi affirmatif dans mon propos ?
La réponse est simple. C’est un secret que je ne souhaite plus préserver : je vois des fantômes.
Là encore, si je veux dévoiler toute la vérité, il faut que je te dise que je ne fais pas que les voir. Je leur parle aussi, chante, danse, ris, pleure et même parfois me dispute avec eux. Bref, nous vivons tous ensemble dans ma modeste demeure, heureux et solidaires comme les doigts d'un pianiste de jazz.

Cela fait déjà deux ans que j’ai vu, pour la première fois, ma femme, morte depuis plusieurs années, traverser le mur de la cuisine pour se servir un verre de jus d'orange dans le frigo.
Tu imagines le choc ! Cela m’a sidéré, tu penses... Ce n’est pas tous les jours que cela arrive des événements pareils ! Après tout ce temps... quand même... si ce n’est pas drôle parfois la vie !
Celle que tu aimes le plus au monde te meurt presque dans les bras, tu désespères de ne plus la revoir, tu pleures, tu cries, tu bois, tu craches, tu casses tout puis, progressivement, la douleur se fait moins vive, s’estompe, tu commences à reprendre ta petite vie et, trois ans après le drame, tu la vois soudainement boire du Tropico dans la cuisine... c’est quand même quelque chose !
Mais j’étais bien content de la revoir, ma Germaine. Toujours aussi belle ma poulette ! En plus, elle n’était pas venue seule, la coquine. Elle avait amené Rachid, mon meilleur ami, dans ses bagages.
Quel bonheur ! La dernière fois que je les avais vus ensemble, ces deux-là, c’était à cet instant dont je ne veux plus jamais me souvenir, suivi de l’accident durant lequel ils avaient fini dans la fontaine du village, morts tous les deux. Mais c’était de l’histoire ancienne maintenant... Tout était pardonné, oublié et désormais nous n’avions tous besoin que de trois choses : du bonheur, du bonheur et encore du bonheur.

Les premiers instants, ce jour-là, ils ne m’avaient pas adressé un seul mot. La timidité sans doute... Et puis, tandis que Germaine finissait son verre, Rachid s’est avancé vers moi, le visage illuminé par son beau sourire méridional :
— La con de toi ! Mais où t’y as foutu la binouse ? avait-il lancé de sa voix suraiguë à l’accent oriental.
Je restais pétrifié. Trois ans que je n’avais pas vu cet animal, que je le savais mort, et cette andouille ne trouvait rien d’autre à me demander que l’endroit où j’avais rangé la bière. Je ne me démontais pas :
— Hein ? ai-je répliqué, sûrement un peu plus décontenancé que je ne l’imaginais.
— Et en plus tu deviens sourd ! a-t-il repris, toujours aussi en verve.
— Hein ? ai-je répété, manifestement un peu troublé par la situation...

Il s’est arrêté de parler, de gesticuler et m’a pris dans ses bras. Derrière lui, Germaine observait discrètement la scène. Elle m’a lancé un petit clin d’œil coquin qui, mieux que tout discours, m’a fait reconnaître la tendre amante qui avait partagé mes jours.

À partir de cet instant originel, ma vie, monotone et triste depuis leur disparition, fleurit comme un cerisier au printemps.
Comme si de rien n’était, nous sommes repartis sur la base de notre relation d’antan, déjà rodés, complémentaires comme une équipe de football : Germaine défenderesse intraitable de sa cuisine inviolée, Rachid et moi, attaquants focalisés sur notre but commun : ne pas renverser le pastis sur la table et veiller sans pitié à la bonne tenue du stock de glaçons.
Eh oui ! Il fait chaud par chez nous et crois-moi que, fantômes ou pas, je ne suis pas le seul à considérer le petit jaune et la glace comme relevant d’une importance stratégique.
Depuis, c’est l’Amérique ! Sauf qu’hier, nous avons franchi une nouvelle étape dans notre relation.

Nous étions au début d’une journée prometteuse : pas un nuage, pas un brin de vent et un soleil à l’horizon qui ne semblait pas vouloir se lever pour faire de la figuration !
J'ai croisé Rachid assis devant le portail de la ferme. Il est toujours aussi futé mon poteau : de tous les endroits où il peut s’asseoir et faire son tiercé en toute liberté, ce margoulin choisit toujours de se mettre devant la route du portail. Je sais bien que maintenant il ne risque plus de se faire écraser, mais quand même...
— Ça va mon vieux ? m’a-t-il demandé.
— Bien sûr que ça va ! Il est un peu tôt mais cela te dirait une petite partie de belote sur la terrasse ?
— Et toi, cela te dirait que je te montre quelque chose qui te régale la rétine ?
— Quoi donc ?
— Tu verras bien, a-t-il conclu, cela te fera la surprise.

Les surprises tu sais, à mon âge... mais bon, je n'avais rien de mieux à faire, à part jouer aux cartes alors, la puissance de l’anis matinal se diffusant déjà dans ma poitrine, me prodiguant force et courage, je me sentais d’humeur à quelque aventure.
— C'est d'accord, je te suis.
— À la bonne heure ! s’est-il amusé, avec un sourire ricaneur.
Pour dire la vérité, je n'ai pas vu le sourire ricaneur dès le début. C'est en repensant aux événements après coup que je me suis rappelé le ricanement. Quel coquinou ce Rachid !
Nous sommes donc partis tous les deux, en direction de la « source », c’est-à-dire vers la partie occidentale de ma petite propriété.
— Tu vas être surpris, a-t-il lâché, alors que nous marchions ensemble sans que je sache vraiment où nous allions.
— Surpris ? Ai-je répété vivement avec surprise.
— Oui, surpris.
Et nous avons continué tranquillement à marcher jusqu'à la grange. Une fois arrivés devant cette baraque de bois, qui semblait vouloir s'écrouler à chaque coup de vent, il s’est tourné vers moi :
— Sans regret ?
Je le regardais dubitatif et commençais à me poser des questions, me demandant notamment quel traquenard risquait de m’attendre au tournant. Mais tu connais les ravages de la curiosité chez l’espèce humaine...
— Sans regret ! ai-je répondu, le torse bombé de défi.
Il est entré dans la grange avec détermination, se frayant un chemin parmi les ballots de foin qui jonchaient le sol et empêchaient le passage. Je passais derrière lui. Il s'est arrêté devant la façade qui indiquait l'extrémité du grand pailler, qui croulait comme le reste, et regarda à travers l’espacement que laissaient deux planches de bois mal ajustées.
En contrebas de la grange coulait un ruisseau qui s'élargissait en petit étang lors de son passage sur la propriété. Il demeurait en règle générale le domaine réservé des canards.
Je me penchais à mon tour vers l’une des fenêtres naturelles de la façade.

Le choc m’a coupé le souffle. À une trentaine de mètres de moi, au bord de l'eau, se trouvait ma Germaine, dans une nudité exquise, se baignant au bord de l’eau avec grâce et douceur, sans autre coquetterie vestimentaire que le petit morceau d’étoffe qui attachait ses cheveux.
Même les canards semblaient trouver la scène à leur goût. Arrêtés dans leurs jeux quotidiens, ils contemplaient la créature les yeux ronds, les plumes dressées, le bec ouvert, incapables d’articuler le moindre « coin-coin », véritables statues de sel foudroyées d'avoir osé lever leurs petits yeux tout ronds sur la belle Gomorrhe.
Pour ma part, j'étais pareil aux canards, les plumes et le bec en moins. Certes, ce n'était pas la première fois que je voyais ma femme nue. Cependant, outre le fait que je ne l’avais pas vue ainsi depuis bien longtemps, force était de constater que, depuis son come back, comme disent les jeunes, des modifications radicales s'étaient installées dans sa physionomie.
J'avais déjà remarqué certains changements chez Rachid : c'est vrai qu'il avait l'air plus dynamique, plus beau, plus jeune, plus alerte depuis son retour.
Mais désormais, l’évidence de ce bouleversement m’apparaissait telle la lumière pour l’aveugle qui recouvre la vue. Et ma lumière fut celle d’une matinée prometteuse qui devait se révéler la plus belle de ma vie.
J’étais stupéfait. Ce corps, jadis si vieux, usé, tassé, un peu fripé, se découvrait désormais face à moi comme celui d’une déesse, magnifié par une forme parfaite, des rondeurs attirantes, une sensualité pénétrante.

— Pour une mamie, elle est plutôt pas mal ! est intervenu Rachid. Je ne relevais pas, traumatisé que j'étais d'un choc rétinien et hormonal, victime d'un incendie qui me consumait corps et âme.
— C'est toi qui as fait ça ? ai-je demandé au bout d'un moment, encore ahuri et assurément incapable d'analyser les brèves paroles qui sortaient de ma bouche.
Il se mit à rire.
— Je n’ai pas ce pouvoir, mon ami, s’était-il contenté de répondre, avant de me demander tranquillement : ça te dirait un plan à trois ?
Je lui lançais un regard incrédule :
— Alors, on laisse tomber la belote ?

Je commençais maintenant à percevoir la réalité de la situation. J'étais là, debout, excité comme un jeune puceau et la verge dure comme du bambou, en train d’épier ma femme dénudée, avec mon meilleur ami qui plus est, tous deux étant morts depuis des années.
C'est vrai que de l'extérieur la scène peut paraître incongrue mais, sur le moment et de l'intérieur, je n'y trouvais absolument rien à redire. J'étais bien, enivré d'amour, en compagnie des seuls êtres que j'avais vraiment aimés dans ma vie.
Alors j'acquiesçais à la question de Rachid, je souscrivais au bonheur partagé tous ensemble, je consentais à l'ivresse voluptueuse du plaisir donné à l'autre, à l'extase sensuelle des corps matériels et immatériels se confondant en d’infinies caresses.
Rachid m’a rendu un sourire espiègle et, comme par magie, Germaine s’est retrouvée au milieu de nous.

— Mais range-moi cette capote, couillon ! s’est énervé Rachid lorsqu'il a vu sortir de ma poche la boîte de préservatifs, que j’avais confondue au supermarché avec celle de chewing-gums mentholés, dont j’espérais par ailleurs « l’instant fraîcheur » comme ils disent à la télé. D’un air suspicieux, Rachid a renchéri : — Tu cherches à te protéger de quoi exactement ?
— Hé.... quoi, qu’est-ce que...
— D'où est-ce que tu sors ça ? m'a interrompu Germaine. Tu n'en utilisais pas à l'époque....
— Oui, mais... nulle part, je...
— Monsieur a peur que nous lui refilions un mauvais herpès, s’est amusé Rachid.
— Pas du tout ! ai-je protesté, un peu troublé d’une telle polémique pour un misérable paquet de chewing-gum.
— Et puis, fais comme tu veux ! a conclu Germaine. Après tout, si cela te fait plaisir !
Ma chérie a saisi un sachet de la boîte intitulé « double détente », l’a ouvert et a prélevé, à ma grande surprise, un petit morceau de plastique rose, à l’odeur de tiramisu, qu’elle m’a appliqué à l’endroit que tu sais.
Ensuite, elle s’est offerte à nous tendrement, tout doucement, suspendant la course du temps, pour une fois notre allié, le quatrième partenaire de notre osmose. Le sang de nos veines, projeté par un désir si violent, si total, que nous aurions pu en mourir sans sourciller d’un iota, frappait nos tempes, scandant le rythme de notre frénésie amoureuse, le battement intense de l’Amour. Fusionnés, ne formant qu’une seule chair, nous avons communié avidement au pain béni de l’union, bu délicatement le calice rempli du vin du plaisir et du ravissement, derniers saints consacrant l’office des béatitudes.
Et la brume matinale s’est faite soleil éclatant, et l'union de trois corps n'en a fait qu'un. Comme dans une symphonie wagnérienne, nous avons accompli la chevauchée fantastique et, tels des héros nordiques accompagnant une walkyrie qui en valait mille, nous avons entrepris cette cavalcade effrénée avec nulle idée et envie de retour, sans autre but ultime que nous-mêmes, cet autre soi que nous découvrions en l’autre. Ah ! Qu’elle était belle notre course à l’envi à la vie ! Qu’il était doux et intense le goût de mes hôtes ! Qu’il était enivrant et puissant l’hymne à la joie que nous avons entonné ensemble et qui devait se poursuivre jusqu'au crépuscule.

Ainsi, parvenus au terme de cette journée des délices, mes amis m’ont pris et transporté dans les airs pour prolonger notre félicité. Les petits cachottiers : ils ne m’avaient pas dit qu’ils pouvaient voler ! Moi qui me fais chier à chasser la grive ! Mais bon, je leur pardonne volontiers...
De la sorte, nous avons flotté dans le ciel encore embrasé du jour finissant, seuls oiseaux noyés dans un flot d'immensité, et avons parcouru les paysages transformés par les reflets pastel jusqu'à la nuit étoilée. C'est alors que, anéantis par la passion, tremblants d'émotion, mes deux amis m’ont déposé et s'en sont retournés en leur demeure.

C'est à ce moment-là que la voiture de tes confrères m’a découvert sur le bord de la route...


Fait au Commissariat du Bois de Boulogne, le 27 mars 2016 à 2:20, en trois exemplaires, dont l’un est remis à l’interpellé(e).

PRIX

Image de Automne 2016
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Doria Lescure · il y a
et bien....c'est l'excuse la plus bétonnée qu'on pourra jamais lire sur un procès-verbal !!!! bravo, j'ai adoré !
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Valentine · il y a
ah que oui je vote !!! j aime l'idée et votre style , avec en plus le petit côté truculent qui m'a ravi ..... quant à la chute..... inattendue très drôle ...je ne m'y attendais pas... bravo pour cette réjouissante histoire de fantômes accros au "petit jaune..."
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Jean-Luc Ithié · il y a
Très sympa, belle écriture !
J'ai adoré la fin...

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Nastasia B · il y a
:-)
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Julie Anglade · il y a
Bravo pour cette histoire bourrée d'humour, mon vote !
Si vous avez un peu de votre temps de lecteur à me consacrer je suis finaliste du concours harry potter : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/memoriae

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Caiuspupus · il y a
Une chute bien amenée! :) +1
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Utilisateur désactivé · il y a
outrage à agent de la force publique pour couronner le tout!!! j'ai bien aimé
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Benoît Albigès · il y a
Merci pour vos encouragements.... Ils me vont droit au cœur.
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Subtropiko · il y a
Ah, les ravages - ou les bienfaits - du pastis matinal !! Je suis sensible à l'histoire, rigolote, mais aussi aux trouvailles stylistiques : "solidaires comme les doigts d'un pianiste de jazz", le soleil à l’horizon "qui ne semblait pas vouloir se lever pour faire de la figuration !" sans compter le dialogue comiquement redondant : — Tu vas être surpris, a-t-il lâché, alors que nous marchions ensemble sans que je sache vraiment où nous allions.
— Surpris ? Ai-je répété vivement avec surprise.
— Oui, surpris.
Mon vote !

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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo, Benoît, pour cette histoire originale et pleine d'humour!
Je vote! Mon haïku, EN PLEIN VOL, est en compétition pour le
Grand Prix Automne 2016. Je vous invite à venir le lire
et le soutenir si le cœur vous en dit! Merci d’avance!

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