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Alain Derenne

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Depuis que nous le connaissions, nous l'appelions Pierrot, alors que son vrai prénom
était Jean, et il avait bien l'allure d'un Pierrot un peu étrange, solitaire lorsque nous
le croisions vers la place de la Contrescarpe ou la rue Mouffetard, par les soirs d'été,
déambulant comme une ombre au travers de rues plus ou moins désertes, vêtu d'un
pantalon de lin beige et d'un polo de la même couleur, et levant tout en sifflotant,
sous un ciel étoilé et d'un bleu intense, sa face glabre, ronde et pâle comme une lune
de mai.
Parfois , il entrait en sifflant dans le café où nous étions des habitués, il s'asseyait
parmi nous et se commandait une bière « bien fraîche » criait-il au patron...le tout en
fredonnant à voix basse un air que son inspiration lui avait fourni la veille ou bien les
jours précédents, va savoir, ou bien il pénétrait chez l'un de nous, un chez qui nous
avions établi notre quartier général, un petit appartement plus grand que nos studios
respectifs avec du mobilier une douche et ho! surprise un modeste piano sur lequel il
improvisait des merveilles, d'un commun accord nous l'avions admis dans notre cercle,
car nous lui prêtions du talent, sa musique était souple, aérienne, puissante, et son
orchestration rappelait, par certains accords, des compositions géniales de Giacomo
Meyerbeer, Gioachino Rossini ou bien de quelques maîtres allemands.
Un jour, un de nos amis un peu poète, un peu écrivain, quelques petites piges par-ci,
par-là, dans Charlie ou Pilote, lui avait confié un petit livret sur lequel il devait broder
une partition, style opéra-comique, on en parla pendant un peu plus de 18 mois,
deux grossesses quoi, drôle de collaboration, enfin nous avions fini par tournée
celle-ci en une plaisanterie en raison du résultat que nous ne voyons jamais venir.
_ Patience ! nous disait notre Pierrot, la gloire est une vieille coquette qui se fait
longtemps désirée pour nous distribuer ses faveurs.
Puis, un beau jour, notre Pierrot disparut, comme un oiseau qui aurait quitté le nid.
Qu'était-il devenu ? Mystère, nous l'avons recherché, avons prévenu toutes nos
connaissances, mais rien... Plus de Pierrot.
Les uns prétendirent qu'il était mort, d'autres opinaient pour une retraite dans la
Drome chez des moines, un lieu de prière... Et nous l'avons oublié...
Quatre ans s'écoulèrent, lorsqu'un soir quel ne fut pas mon étonnement lorsque je
vis son nom étalé en lettres flamboyantes sur l'affiche d'une de nos grandes scènes
lyriques, j'eus une impression étrange sur le chemin me menant jusqu'à mon petit
studio, et là, j'eus la surprise de découvrir une enveloppe sur mon paillasson avec à
l'intérieur un billet de deux fauteuils pour le soir même, offerts par notre ami
Pierrot.
Une soirée que je n'oublierai jamais...les gens étaient enthousiastes au début et
ce fut un délire à la fin, par trois, puis quatre et cinq fois le rideau se baissa et se
releva sous des applaudissements d'une foule exaltée, une foule dans l'âme de
laquelle notre Pierrot avait fait passer du rêve et des frissons...
Le lendemain matin on frappa à ma porte.
_ Pierrot !
_ Eh oui, lui-même...tu me croyais mort !
_ Oui, ( + un juron que je ne note pas)
_ Eh bien comme tu peux le voir je suis ressuscité !
_ Ta résurrection fait grand bruit, tu parle d'une première, ce fut magnifique, tout
mes compliments mon p'tit Pierrot.
Enfin il s'assit nerveusement sur mon lit, le regard dans le vague, et le visage encore
marqué par l'émotion de la veille.
Au bout d'un long moment de silence, il ouvrit la bouche et commença à raconter
son histoire (je vous narre celle-ci, comme mes souvenirs me la rappellent).
_ C'est vrai Alain, tu as raison c'est une résurrection à laquelle je ne m'attendais pas,
à quoi tient une destinée, un succès, peut être simplement à un fil mystérieux dont
la finesse nous échappe, ce fil reste imperceptible à nos yeux, et tout à coup il prend
la taille d'une grosse corde de sauvetage et non pas de pendu, posé là par le hasard,
lui qui fait souvent bien les choses ou bien la providence qui nous tend la main pour
nous repêcher à notre insu...
J'ai quitté Paris, comme le fond beaucoup d'artistes auxquels une réception de leurs
talents leur fait soudain toucher du doigt la vanité de leurs efforts.
Un soir, je venais de vous quitter et je rentrais dans mon petit meublé rue de la Clé
et prit mon courrier, une lettre :
« Monsieur, Je vous retourne le manuscrit que vous avez bien voulu m'adresser,
malgré de réelles qualittés...bla, bla, bla, cette œuvre ne saurait convenir à notre
scène.....Agréez...bla, bla «.
_ Et tu es partis ?
_ Oui, j'ai pris un train vers minuit et hop...
Tu vois, cette lettre détruisait presque deux années de travail et d'espoir, l'ouvrage
en question était le fruit de la collaboration au sujet de laquelle nos amis et toi me
plaisantiez si souvent, voilà pourquoi j'ai décidé de quitter Paris pour le Berry,
une retraite juste bonne pour moi et mes écrits.
J'avais donc, dans une grande valise emporté mes quelques affaires ainsi que tout
mes manuscrits.
Adieu, les songes heureux, les sublimes envolées qui débordent de votre esprit
à vingt ans, adieu à tous ces humbles nourrissons d'idées que nous couvons si
jalousement et si religieusement, eux dont on pense que ce sont des chefs-
d'oeuvre, et qui pourtant ne sont que des avortons de pensée trop précoce.
J'ai tout brûlé, jusqu'au dernier petit bout de papier sur lequel un mot ou deux,
rayé ou lisible restait, des flambées qui me firent du bien, me posèrent, me
remirent face à moi-même...
Là, Pierrot se leva, alla jusqu'au mur où il se planta devant une toile.
_ Où as-tu déniché ce tableau ?
_ Cadeau d'un ami des Beaux-Arts...
_ Il est frappant de vie.
( Ce tableau représentait un personnage regardant au-delà d'un paysage sombre,
l'horizon où un peu de ciel rose commençait à scintiller sous le reflet d'une
aurore naissante ).
Je ne peux mieux me comparer qu'à cet homme, pendant les quatre ans de mon
exil au fond du Berry, je vivais sous le toit d'une vieille tante qui possède un assez
beau domaine de terres, de prés et de bois...
Tu ne peux pas savoir ce que j'ai souffert au début mon pauvre Alain, on ne rompt
pas si facilement d'une vie d'artiste...
Tu sais, on a beau brûler pour moi des partitions, briser pour un sculpteur un marbre
ou un plâtre ou bien barbouiller une toile pour un peintre, le tout dans un accès de
désespoir, penser se débarrasser de toutes ses fausses idoles dont on a peuplé nos
jours, leurs images nous reviennent toujours comme des fantômes dans nos rêves
et vous hantent même dans vos insomnies, c'est une lutte de chaque instant, une
lutte dans laquelle nos résolutions les plus humaines sont sur le poinr de fléchir, de
nous abandonner, de nous laisser comme un pantin sans ses fils, sans son
marionnettiste, le remords alors t'empoigne et te cause des crises aiguës, et là,
seulement là, tu entends une petite voix douce, caressante, une petite voix intérieure
venant de ta muse, ton amante qui te suit depuis que tu es né et qui tout bas, dans
un souffle te dit :

_ Pourquoi t'être si tôt désespéré, pourquoi m'avoir reniée, alors que je suis là pour
toi, que je t'aime toujours et que je suis prête à te tendre la coupe qui assouvira ta soif
d'inspiration.
_ Alors tu travaillais, lui ai-je demandé...
_ Non, je passais mon temps entre la chasse et la pêche, m'isolant, devenant comme un
ermite, ne revenant à la maison que pour me sustenter et me laver, j'étais devenu un peu
comme un homme des bois, un sauvage, tu m'aurais croisé, mais pas reconnu, je ne
parlais plus, si bien que ma pauvre tante me croyait devenu fou...
_ Mais comment as-tu repris le dessus mon Pierrot ?
_ J'ai reçu une lettre un beau jour, d'une ancienne camarade de cours à l'Ecole Nationale
de musique de Villeurbanne, où nous avions été élèves ensemble, et elle disait ceci :
« Jean, je t'écris à tout hasard, je te passe le bla bla qui suit, puis elle me disait avoir
plusieurs nouvelles pour moi, la première était que le lendemain de mon départ, le
facteur lui avait remis un courrier à mon adresse, mais comme je lui avais demandé
formellement de ne pas faire suivre, alors... et que je lui avais même demandé que
si un ami me réclamait, elle devait lui répondre : « absent pour toujours », et que si
une lettre parvenait à mon nom, elle devait la jeter au rebut...ce qu'elle ne fit pas, comme
tu peux t'en douter, elle l'ouvrit un beau jour, appris la partition qu'elle contenait par
cœur et n'eus plus, comme elle me le notait dès cet instant, qu'un désir, imposer mon
œuvre au public...à mon insu bien évidemment, tu t'en doutes. Puis elle me pria de me
hâter de remonter sur Paris car elle avait présenté mon manuscrit au directeur de
l'Opéra-Comique, il ne me restait plus qu'à me rendre chez ce directeur pour les
arrangements nécessaires en vue de la représentation de mon opéra salle Favart et
dont tu as eu la primeur hier soir...
_ C'était une lettre pleine de délicatesse et de sentiment de ton amie, fis-je
_ Tu vois, je ne pouvais faire autrement que de confier le rôle de Léa à Mireille...
_ C'était de toute justice.
_ D'ailleurs, n'as-tu pas trouvé qu'elle a dans le rôle de Léa été superbe, divine, avec
sa voix d'or, à la fin de la représentation, nous nous sommes embrassés en pleurant
d'émotion.
l'Art avait scellé notre baiser...
_ Et puis ?
_ Et puis, tu es trop curieux Alain fit dans une moue mon ami Pierrot, en Amour
l'aveu est comme une rose hâtive qui éclot dans notre jardin par une douce matinée...
Ouf, merci me m'avoir lu jusqu'au bout, j'ai bien cru ne jamais y arriver...
Mon ami Pierrot, qui un soir au clair de la lune nous a quitté, laissant derrière lui
un Opéra qui eut un succès, alors qu'il n'y croyait pas ou plus...
Une étoile de plus dans notre ciel....
Mon ami Pierrot , qui un soir au clair de lune nous a quitté, laissant derrière lui
un Opéra qui eut un succès, alors qu'il n'y croyait pas ou plus.
Une étoile de plus dans notre ciel.

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Ratiba Nasri · il y a
Un texte magnifiquement écrit qui m'a beaucoup émue. Pierrot est en chacun de nous. On a tous dans le cœur un rêve : écrire, dessiner, monter un projet, devenir chanteur... C'est beau de croire en ses rêves !
Merci Alain pour le partage. Je vous souhaite de beaux succès littéraires !

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Thara · il y a
Merci pour le partage de ce beau récit...
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Alain Derenne · il y a
Merci à toi de l'avoir lu et apprécié.
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Soseki · il y a
La vie difficile des musiciens et poètes, leurs doutes , si bien évoquée au travers de ce personnage lunaire . Mais ici , il y a eu le miracle de l'amitié et du succés ...j'aime les histoires qui se terminent bien !:-)
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Alain Derenne · il y a
Merci Soseki
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Sylvie Franceus · il y a
L'accessible étoile existe donc !
J'aime tes phrases longues qui font l'énergie de ton texte. Le souffle presque court, j'apprends à connaître ce génie lyrique et la bohème solidaire qui vous lie. C'est beau. L'art est là. Partout. Il œuvre.
Croire en ses rêves est la seule manière de les voir se réaliser un jour.
Merci Alain

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Alain Derenne · il y a
Merci à toi Lafée pour tes mots sympathiques, belle encre.
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Sylvie Franceus · il y a
Merci. Une phrase, cependant m'a troublée :" Et nous l'avons oublié".... comment est ce possible ?
Il me semble qu'on n'oublie jamais vraiment les gens aussi précieux que ce Pierrot mais peut-être je me trompe.... On range les souvenirs dans un coin de la mémoire.

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Alain Derenne · il y a
Souvent la vie qui passe sur nous fait que l'on oubli des choses, des lieux ou des personnes et tout ceci nous revient avec l'âge, car nous avons alors le temps pour les souvenirs.
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Sylvie Franceus · il y a
Oui et comme la vie est bien faite - parfois - on ne retient que le meilleur et ça, c'est trop bon.
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