Pierre et le Loup (suite et fin)

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On connaît tous l’histoire de Pierre et le Loup. Un petit garçon, Pierre, à force de courage et d’habileté, capture le Loup de la forêt. Il le livre au Parc Zoologique et parade en héro. L’histoire s’arrête là, sans sang ni cruauté.
On en était à ce moment de l’Histoire où pour la première fois, des animaux étaient exhibés. Cela commença avec les animaux exotiques. On ramena sur des bateaux venus de terres lointaines des oiseaux aux couleurs extravagantes, des bêtes, grandes comme des maisons, à la peau rugueuse et à l’œil triste, et aussi des lions qu’on ne voyait auparavant que sur les sceaux royaux.
Maintenant, on exhibait même les bêtes sauvages qui peuplaient nos forêts. Ces terreurs de nos enfances passaient en un instant du statut de fantasme à celui de bête de foire. Ce qu’on ne pouvait voir sans risquer de mourir devenu aussi accessible qu’un serrement de main. La bête doit manger ou elle mourra, l’homme doit tuer ou il sera mangé, cela n’avait plus court. L’économie fatale de nos destinées était détournée.
On connaît tous l’histoire de Pierre et le Loup. Un petit garçon, à force de courage et d’habileté capture le Loup, le livre au Parc Zoologique et parade en héro. Mais justement, l’histoire ne s’arrête pas là.


- 1 -

Le lendemain, Pierre se rendit à l’école. Tout le monde avait entendu parler de ses exploits de la veille et dans la cour de récré, il entendait son nom se murmurer, les regards se tourner vers lui. La dame de cantine le félicita d’une bise toute pleine de sueur et Émilien, un grand de CM2 le gratifia d’une tape sur l’épaule. Il était fier, mais peu à peu un sentiment étrange prit place en lui qu’il n’aurait su définir. Quelque chose, il ne savait quoi, le rendait un peu triste.
De retour de la pause de midi, la maîtresse annonça que toute la classe irait au Parc Zoologique pour voir le Loup que Pierre avait capturé. Le trouble de Pierre se dissipa d’un coup. Il allait voir le Loup, au milieu de tous ses camarades ! et cette joie prit le pas sur le reste.
Ce jour-là était un jour lumineux. La pluie de la veille avait lavé le ciel et les allées de gravier du Zoo étaient parsemées de flaques luisantes. Les élèves se mouvaient dans un mélange de cris, de rappels à l'ordre et d'ennui. L’effervescence autour des exploits de Pierre avait déjà commencé à retomber : on en avait parlé le lundi toute la journée, puis le mardi un peu moins, puis on avait parlé d’autre chose. Mais en ce jour, il se retrouvait à nouveau au centre de l’attention, et alors qu’on passait devant chèvres, singes et flamands roses, il sentait tous les regards portés sur lui.

Enfin, on arriva à la cage du Loup. D’abord Pierre ne le reconnut pas. Il était recroquevillé dans un coin, amaigri et tout crasseux. « Pourquoi il est comme ça, le Loup ? » La voix naïve d’une de ses camarades venait briser le silence. « Ben moi aussi, je l’aurait capturé le Loup alors ! » lança un autre camarade. Pierre voulut répondre, dire que non, il n’était pas comme ça, mais les mots restèrent bloqués en lui. Puis un autre élève cria : « Oh ! Regardez sur le sol ! On voit son pipi ! » Et à ces mots, tous éclatèrent de rire, et certains répétèrent à leur tour « On voit son pipi ! On voit son pipi !». Effectivement, il y avait sur le sol cette tâche sombre, un sillon qui semblait séparer le sol en deux et déchirait le coeur de Pierre.
Puis d’un coup d’un seul, le Loup se leva. Il était là, tout de muscles, malgré sa maigreur. Il avait les mêmes gestes graves et puissants. Le souffle de toute la classe était suspendu. Le Loup planta alors ses yeux dans ceux de Pierre. « Il me reconnaît ! Vous voyez ?! » s’écria-t-il tout en se retournant vers ses camarades. Mais lorsqu’il le regarda à nouveau, il vit la rage transpercer son regard. Et c’est alors que le Loup se jeta sur la grille, et crocs devant, de sa gueule hurlante, il déversa toute sa haine en un cri terrifiant.

Toute la classe fut prise d’effroi. Des enfants criaient, couraient, d’autres restaient figés sur place, la morve au nez et les genoux tremblants. Pierre restait impassible. Aucun des muscles de son corps ne réagissait. Les pleurs des élèves, les cris du Loup, tout cela se mélangeait en un seul et même chaos. Et alors qu’on l’éloignait avec toute la classe, il jeta un dernier regard, dérisoire, vers Loup avec pour seule pensée : « Mais je l’ai sauvé pourtant ! »



- 2 -

Pierre trimbala cette visite par devant lui les jours suivant. Une colère sourde l’étreignait contre cette vieille bête, si peu reconnaissante. Puis un abyme sombre d’incompréhension prit place en lui. Il ressentit un petit pincement au cœur, qui n’était rien du tout d’abord mais qui devint un gouffre immense : s’y logèrent la tristesse profonde ne pas être le héro qu’il avait cru être et le regret intense de n’avoir peut-être rien sauvé du tout.
A l’école, l’ambiance était tendue. Certains élèves imputèrent à Pierre les cauchemars qu’ils firent par la suite. Le petit caïd de la classe tentait de faire oublier sa crise de larme à grands renforts de sadisme. Les autres, pour éviter un embarras, ne parlèrent plus de cet évènement, tout comme ils ne parlèrent plus de la capture du Loup par Pierre.
Peu à peu, une évidence émergea pour Pierre : il voulait revoir le Loup. Alors, un jour, à la sortie de l’école, il salua ses camarades comme à son habitude, se dirigea vers la maison du Grand-Père, mais dès qu’il fut à l’abri des regards, bifurqua et se rendit au Parc Zoologique.
Il arriva presque à la fermeture et se fraya un chemin à contre-courant des visiteurs. Il retrouva le Loup, comme la dernière fois, prostré au fond de sa cage, peut-être plus famélique encore. Il ne bougea pas tout d’abord, puis lorsqu’il reconnut Pierre, se leva. Chaque muscle de son corps était tendu, il fit un pas, puis deux, et chaque pas semblait l’emplir d’une rage sourde... Il allait se jeter contre la cage, gueuler comme la dernière fois, mais non. Il s’arrêta d’un coup, détourna le regard et retourna dans son coin. Et ce geste lacéra le cœur de Pierre plus encore que ses cris.
«  Pas belle à voir, la bête, hein ? » C’était le gardien du parc qui se tenait là, les bras posés sur le manche de son râteau. « Depuis qu’il est là, il mange à peine, il paraît. » Il avait une belle moustache qui le rendit aussitôt sympathique aux yeux de Pierre. Alors il se confia, d’une voix pleine d’émotion : « Mais pourtant, il a tout ! On le nourrit, on prend soin de lui...
- Oui, il a tout... répondit le gardien. Sauf la liberté... et la dignité....
- La dignité ? » demanda Pierre qui le regardait à présent avec ses grands yeux d’enfant. Le gardien en fut déstabilisé « Ah, laisse tout ça ! C’est pas vraiment de ton âge toutes ces histoires... reprit le gardien. Et puis faut qu’tu t’sauves là. Sinon, je vais t’enfermer aussi !».
Pierre quitta le Parc Zoologique le pas traînant, regardant par moment derrière lui, sans jamais rien trouver, et comme habité d’une musique lancinante, il rejoignit la maison de son Grand-Père.


- 3 -

Pierre retourna au Parc Zoologique dès le lendemain. Il se dirigea vers la cage du Loup et passa, sans un regard pour eux, devant les lions, serpents, flamands roses, et même les singes, si drôles avec leur grimace, tous, il les ignoraient à présent. Ils appartenaient à un autre temps, celui où il venait au Zoo, le dimanche, avec son Grand-Père.
Cette fois-ci, le Loup ne mit que quelques secondes à remarquer sa présence et en un clin d’œil, sortit de sa léthargie. Il se leva et se posa devant lui. Tout son corps lui faisait face. Toute sa force, sa puissance se concentrait en cette posture. Point de haine à présent ni de rage, mais une présence dense. Pierre se sentait gonflé d’orgueil d’être là, face à lui.
Puis il croisa à nouveau son regard et ce qu’il y vit le terrifia. Ce n’était rien, le front abaissé de quelques centimètres, une tension dans les yeux peut-être, mais il y vit comme une attente, ou un reproche. « Le Loup veut que je le libère » se dit Pierre. C’était une évidence pour lui et ce regard devint une flèche adressée en plein cœur.
« Je te reconnais ! » Le gardien tira Pierre de ses rêveries. « T’es le garçon qui a capturé le Loup, c’est ça ? T’es notre petit héro ! » A ces mots, Pierre haussa les épaules avec dérision.
« Je crois qu’il t’aime bien ! poursuivit le gardien.
- Oh non... Il me déteste ! dit Pierre d’un ton grave. C’est ma faute tout ça !
- Ben.. si t’avais pas été là, il aurait peut-être fait la peau à un autre garçon.
- Alors qu’est-ce qu’on peut faire ? demanda-t-il d’une voix plaintive.
- Ah ça... »
La gardien ne savait quoi répondre. Il se sentait démuni face aux questions de ce gamin.
« Et si on le libère et qu’on l’emmène vraiment très très loin ? insista-t-il.
- Non... un Loup, ça revient toujours sur son territoire. C’est comme ça.
- Alors on peut rien faire ?
- Pas vraiment non. »

Pierre se mit à retourner tous les jours au Parc Zoologique et à chaque fois, le même scénario se répétait. Il restait là à l’observer, s’abreuvait de chaque détail de son corps, ses muscles saillant, son regard perçant, son poil gris et luisant. Le Loup ne bougeait qu’à peine et pourtant Pierre aurait pu le regarder des heures. Il le voyait maigrir de jour en jour, mais toujours gardant de sa superbe. Il percevait toujours cette attente dans son regard, sans savoir comment y répondre. Parfois ses yeux déplaçaient leur focale et il voyait alors ces grilles qui le séparaient irrémédiablement de lui, et une meurtrissure le traversait tout le long du corps.
Un jour, le gardien lui dit en passant : « Tu sais, quand il se tient comme ça, là, devant toi, et bien ça veut dire qu’il te respecte.
- Ah bon ? répondit Pierre en haussant les épaules.
- Oui. Et quand un Loup baisse la tête et s’accroupit, là c’est qu’ils te prend pour son maître. Et alors, t’es sûr qu’ils t’obéira, tout le temps...» Pierre s’en moquait. Il ne voulait pas être le maître du Loup, juste être là pour lui.
De cette situation, il se sentait responsable et il n’avait plus l’âge de fuir ses responsabilités, comme lorsqu’il envoyait une balle dans le jardin du voisin et en prenait une autre, sans rien dire, ou lorsqu’il cassait un bol et en cachait les débris sous le buffet. Mais à présent, la réalité est face à lui. « Il fallait y penser avant mon garçon, plutôt que de jouer au héro. » Il entendait la voix de son Grand-Père, mais son Grand-Père ne disait rien puisque Pierre ne lui avait rien confié de ses tourments. Tout cela, il le gardait pour lui, comme le fracas d’un bol sur le sol.


- 4 -

Le Loup ne pouvait rester ainsi. Après tout, Pierre trouverait bien un moyen de le libérer... Mais il était une autre affirmation, toute aussi puissante que la précédente: le Loup va dévorer tout ce qu’il peut si on le remet en liberté, et un petit Pierre pourquoi pas ?

A cette époque dont nous parlons, le Loup n’était pas qu’un fantasme mais une réalité tangible qui parfois se révélait dans la chair. A Paris, les morts à la suite d’attaque de Loups se comptaient par dizaines, parfois une centaine, tous les ans. Des enfants surtout, car ils étaient une proie facile. C’était parfois une plaie qui s’infectait et les emportait, ou bien le corps tout entier qui était déchiqueté, méconnaissable, ramené à ce qu’il était pour le Loup : un tas de viande.
Dans les villages comme celui de Pierre, la situation était différente. Il pouvait se passer plusieurs années sans que le Loup ne se manifestât. Alors on respirait un peu plus dans les rues du village et certains en venaient à croire qu’il était parti pour de bon. Et puis la nourriture venait à manquer en forêt, et le Loup sortait du bois. Cela commençait par les campagnes alentours et à chaque fois, le village tout entier voulait croire qu’il serait épargné. C’était parfois le cas. Parfois non.
Alors on organisait des battues, les hommes se regroupaient, fusil au poing, mais toujours le Loup leur échappait. Ceux qui disaient l’avoir vu gardaient précieusement ce souvenir, puis, les années passant, le souvenir s’effilochait et ils venaient à douter même de ce qu’ils avaient vu. Cela avait été si furtif. C’était peut-être un mirage.
Bien sûr, cela ne concernait que peu d’enfants sur toute la marmaille qui courrait, jouait ou attendait, un doudou à la main. Mais ces enfants perdus étaient une meurtrissure dans le coeur de chacun et déposaient un voile sombre sur chaque instant. Et même lorsqu’il n’y avait pas eu d’attaque depuis des années, le Loup restait une menace qui planait sur le village. On l’imaginait, on entendait parfois son cri qui transperçait la nuit. Parfois, il rôdait tout près. Parfois il n’existait même pas.
La dernière attaque datait de 4 ans. Pierre n’était alors qu’un tout petit garçon, il ne se souvenait pas de grand-chose, à peine avoir croisé ce gamin, de loin, dans la cours de récré. Pour lui, c’était un grand. Pour tout le monde, il devint le petit Émilien. On dit de lui qu’il était gentil, serviable et qu’il aimait beaucoup le foot. On ne savait plus s’il était plutôt bavard ou taciturne, rêveur ou bagarreur ou les deux. Toute aspérité avait été gommée dans ce drame. Une photo circula dans le village, et c’était dans cette image de lui, souriant, que son souvenir se figea. De lui il ne restait rien d’autre.


- 5 -

Un jour, Pierre remarqua un sigle à l’entrée de la cage : W53.
« Ça veut dire quoi, ça ? W53 ? demanda-t-il au gardien
- Ben, c’est le nom du Loup, lui répondit-il tout en poursuivant son travail.
- Le nom du Loup ?
- Oui. Tu vois, le W, c’est l’espèce, parce que Loup, ça se dit Wolf en anglais. Et comme c’est un truc de convention internationale... Et après y a le chiffre, ça fait que c’est le 53ème à être en Zoo.
- C’est triste comme nom, poursuivit Pierre.
- Oui... c’est la convention internationale. C’est comme ça.»
Pierre réfléchit un instant et demanda encore :
« Et quand ils meurent, ils gardent leur nom ?
- Ils gardent leur nom... Oui, enfin... on rajoute juste une croix, comme ça c’est plus clair».

Pierre s’arrêta encore un instant sur ce que venait de lui dire le gardien : « Et il se passe quoi quand ils meurent ? demanda-t-il encore.
- Ben je t’ai dit, on rajoute une croix, répondit-il. Il faisait le tour des cages et sentait un peu encombré de toutes les questions de ce gamin.
- Oui, mais...enfin... leur corps, on en fait quoi ?
- Leur corps ?
- Oui, on les enterre ?
- Non, on les enterre pas, répondit sèchement le gardien tout en enfourchant une botte de paille.
- Alors, on fait quoi ? » insista Pierre. Et comme il n’obtenait pas de réponse, il demanda à nouveau, presqu’en criant : « On fait quoi quand ils sont morts ?
- Mais rien ! On en fait rien ! On les envoie au labo, ils s’exercent dessus puis quand ça commence à pourrir vraiment, ils le foutent aux ordures ! »

Le gardien regretta aussitôt ses paroles et voyant l’effroi dans les yeux de Pierre, il tâcha de le rassurer : « Mais c’est pas grave, tu sais, ils ressentent rien. C’est de la viande, c’est tout... » Pierre le laissa parler, regardant dans le vague, puis d’un coup s’écria : « Non, c’est pas vrai ! » et s’enfuit en courant, des larmes de rage glissant le long de ses joues.


- 6 -

La révélation du gardien lui glaça le cœur. Il ne savait que faire. Laisser le Loup ainsi ? L'abandonner à son sort ? Non, il ne pouvait pas, il ne devait pas. Mais s’il le libérait et qu’il tuait un autre enfant ? Toutes ces questions lui trottaient dans la tête depuis quelques temps, mais c’était à présent le déferlement d’une horde de chevaux. Rien n’existait en dehors.
Il remua tout cela dans sa tête le soir, lorsqu’il tenta de trouver le sommeil. Il voyait son bureau, sa chaise sagement posée devant la fenêtre, et tout cela lui paraissait dérisoire à présent. Il avait sa couverture préférée, celle avec des rebords tout doux, dans laquelle se sentait si bien avant, comme protégé. Mais maintenant cela lui semblait ridicule, enfantin. Il aurait voulu y croire encore mais il n’y croyait plus. Face au Loup enfermé dans cette cage indigne, tout lui paraissait vide. Il aurait voulu déchirer cette couverture tellement il se sentait impuissant, indigne lui-même de ne rien pouvoir. Seule la Lune, immense dans la nuit, semblait à la mesure de ses sentiments.
Une idée lui vint de la nuit : il allait libérer le Loup, l’amener au beau milieu de la forêt et le tuer d’un coup de fusil. Dans la moiteur de son lit, cette idée lui parut évidente et il se rendormit aussitôt, comme délesté d’un poids. Au matin, alors qu’il se la reformulait, elle lui parut absurde. Pourtant il y pensa. Sur le trajet de l’École, pendant la récré, son esprit s’égarait, distrait par cette question : et si c’était ça qu’il fallait faire ? Peu à peu, cette idée mouvante prit place en lui, habita son corps et sembla lui apporter la densité qui lui manquait ces derniers temps.
Il éluda peu à peu les questions d’ordre pratique : pour accéder au local du gardien, il suffirait de briser la vitre avec une grosse pierre. Il prendrait le fusil de son Grand-père dans la grande armoire à l’entrée. S’il le remettait dès le lendemain, le Grand-père ne s’en apercevrait pas. Et pour masquer son absence à lui... et bien, il dirait à son Grand-Père qu’il allait écouter un ami à l’Harmonie du village comme il le faisait parfois. Au lieu de cela, il irait se cacher à la fermeture du Parc Zoologique. Son Grand-Père, qui dormait comme une souche dès 10h, ne l’entendrai pas rentrer. Voilà. A la fin de la journée, tout était bouclé dans sa tête.


- 7 -

Le vendredi soir, il alla se cacher près des orangs-outans. La nuit venue, il attendit encore et se présenta devant le Loup qui aussitôt vint vers lui. Pierre sortit le fusil de son Grand-Père de son sac de gym. Alors le Loup se posa sur ses pattes arrière et pour la première fois, baissa la tête et s’accroupit devant lui.
Le cœur de Pierre battait si fort qu’il tonnait dans tout son corps, sur ses tempes, dans son ventre, et jusque dans ses bras. Mais un souffle lent le portait.
Quelques instant plus tard, ils traversaient tous deux les rues du village silencieux. Le Loup précédait Pierre de quelques pas. Seule la Lune éclairait leur chemin. Puis ils passèrent devant la maison du Grand-Père toute éteinte et s’engouffrèrent dans la forêt, au creux de la nuit.
Il n’y eut qu’une détonation, et tout était fini.


- 8 -

C’est aux premières lueurs du jour qu’on découvrit la cage du Loup vide. On demanda au gardien s’il avait une idée de qui avait pu faire ça. Il mentit et répondit que non, vraiment, il ne voyait pas. La situation risquait de tourner au scandale. On préféra alors ne rien dire, le temps de tirer ça au clair et on organisa une battue, sans grande conviction, avec quelques employés.
Le lendemain, deux enfants du village s’en allèrent dans les bois jouer avec leur chien. Au bout d’un moment, il flaira quelque chose et zigzagua entre les arbres. Les enfants le suivirent, amusés, puis le chien se mit se mit à courir, de plus en vite. Les enfants lui criaient de revenir, en vain, et ils arrivèrent, exténués, au bord de cette clairière.
Il était là. Les feuilles mortes venaient le caresser. Il était là, devant eux, recroquevillé comme un enfant et la gueule raidie. Une traînée de sang séchait sur ses poils gris.
Personne ne bougeait. Puis une branche craqua, et d’un coup, tous se mirent à détaler en direction du village. A mesure qu’ils approchaient, l’effroi de cette rencontre laissait place à l’excitation de raconter à tous ce qu’ils avaient vu.
Dès lors, le village fut plongé dans une rumeur confuse. « Le loup est mort ! – Ah bon ? Au Zoo ? – Non, dans les bois ! – Mais comment ça ? – Ben il a dû s’échapper ! – Mais qui l’a tué alors ? – Ben je sais pas, un chasseur sûrement... » Les informations circulaient par bribes, toutes entremêlées et chargées de mensonges. Tantôt le Loup s’était échappé seul, tantôt on disait que deux enfants l’avaient libéré. Pour certains, un chasseur l’avait tué, ou bien c’était un autre Loup qu’on avait retrouvé, ou bien, la vérité émergeant confusément de ces méandres, le Loup avait été tué par un enfant.
Peu à peu, le récit se stabilisa en une seule version : le Loup s’était échappé et avait été tué par un chasseur, puis découvert par deux enfants. On trouva bien étrange que le Loup ait pu s’échapper, bien étrange qu’il fut tué dès le lendemain. Étrange aussi ce chasseur qui ne se manifestait pas.
Étrange, comme le sourire triste de Pierre quand on lui annonça la mort du Loup.
Comme une vibration profonde et grave.
Le Loup resta au creux des bois, là où Pierre l’avait laissé, recouvert peu à peu des feuilles mortes et de la terre qu’il avait foulée.
L’histoire fut racontée, puis oubliée, mais pour longtemps encore, le village fut plongé dans cet odeur d’étrangeté et de sang mêlés.
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