Phèdre, an 2000

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Juin 2020. Je rangeais ici, il y a longtemps, pour le plaisir du visiteur, ce que je ne rangeais pas ailleurs. Je ne range plus rien ici mais je laisse encore une trace, sait-on jamais. J’ai  [+]

Lettre écrite à H..., un jour de noire désespérance...

Voici un vers de « Phèdre » de Racine :
"J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine..."

- Il en est ainsi de moi à toi cher H... « J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine... »

Tu m’as dit souvent que seuls les hommes étaient capables de perversité. Capables de commettre les pires forfaitures contre une femme. La séduire puis l’abandonner sans explications. Pire, faire en sorte qu’elle apprenne qu’ils sont là, pas très loin, en compagnie d’une rivale. Et pire encore, ils trouveront toujours un messager pour lui faire savoir combien elle est rabaissée par eux dans leurs comparaisons.

- « Serais-tu comme ces hommes ? t’ai-je demandé. »

- « Je me laisserai simplement aller à l’instinct du moment, m’as-tu répondu. »

Je n’ai pas su si c’était une réplique convenue, un assaut de fleuret pour tester l’adversaire, ou bien une réponse spontanée, de celles que l’on regrette sur le champ.

Et alors que je ne voyais chez toi que couleurs et relief, il m’a semblé, d’un seul coup, que s’interposait entre nous le négatif, noir et gris, de ton portrait.

Ta réponse ne me laissait plus de place. Je n’étais rien et j’ai su, subitement, que ce que je pensais être, je l’étais en référence à toi. J’avais vécu des mois dans l’imposture. J’étais trompée, et trompée par moi. Je m’étais trompée sur toi.

Il y a déjà des jours et des jours que cette conversation eut lieu.

Trois phrases échangées entre nous, leurs interstices comblés de silences plus chargés de sens que les mots, ont mis en présence le revers de nos médailles. Seules nos effigies jusqu’alors se faisaient face.

J’ai, par imprudence, ce jour-là, libéré chez toi cette part d’inconnu, que l’on sait présente, mais que l’on ne souhaite pas découvrir chez l’autre. J’ai su instantanément que tu as eu le sentiment d’avoir été piégé et que, sans le vouloir j’avais ouvert une porte qui aurait dû rester fermée. Je l’avais poussée par hasard au détour de la promenade de notre conversation insouciante, ce jour fatidique. Elle fermait une boite de Pandore. C’était la porte du coin le plus sauvage de ton jardin secret.

Je t’avais, bien malgré moi, surpris dans une nudité interdite.

Et j’ai découvert que ce coin sauvage pouvait m’être hostile, qu’il pouvait me détruire si je m’y aventurais davantage. Alors je n’ai plus rien dit et nous sommes resté sur ce malentendu. Ton silence confirmait la maladresse de mon intrusion dans ce lieu dont toi-même te tenais écarté.

Nous avons expérimenté le pouvoir des non-dits. Ces non-dits de l’instant, quand toute possibilité de les clarifier reste encore ouverte, et qui par la suite ne peuvent plus être dits, encore moins contredits. Car tout essai de correction ne pourrait que renforcer le doute installé.

Alors j’ai voulu que tu apprennes que je n’étais pas aliénée à toi. Idée qui, je le sentais, ne t’effleurait pas alors. Et, forte de cette décision, pour reprendre une existence concrète, j’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine, comme tu aurais pu l’être toi-même, fidèle à ta réplique.

Et je me suis encore trompée de stratégie.

Car on est odieux et inhumain de nature, jamais de composition.

En s’essayant à ce rôle on devient pathétique. Mes comportements t’ont paru peu crédibles. Ce n’était pas moi qui parlait, ce n’étais pas moi qui agissait. Et comme tu ne pouvais faire le lien entre notre conversation interrompue et ma conduite, tu ne comprenais plus.

Tu as cru autre chose que ce que mes messages te voulaient signifier.

J’ai voulu te rabaisser, te faire comprendre que pour moi tu n’étais pas autre chose qu’un parmi d’autres. Et tu as cru que je te fuyais. J’ai voulu alors te fuir, répondre de moins en moins souvent à tes sollicitations et tu as donné de plus en plus de prix à nos rares rencontres. Plus je voulais te montrer que tu m’étais devenu indifférent et plus ta présence quand tu étais là, ton image quand tu t’absentais, envahissaient mon univers intérieur.

J’ai voulu faire l’effort de t’humilier. J’ai médit de toi sachant que tu m’entendais ou que d’autres se seraient empressés d’amplifier mes critiques. Ils m’ont fait savoir en retour que tu restais humble devant mon jugement. Qu’il était pour toi un signe dont tu ne pouvais que me remercier, car il t’incitait à t’améliorer.

J’étais dans le faux et tu étais dans le vrai. Je croyais te montrer à mon tour que les femmes aussi peuvent être perverses. Mais mes attaques se heurtaient à ton armure de bienveillance.

J’ai voulu te trahir avec d’autres, feignant, pour donner plus de force à cette trahison, de cacher ma relation à ces autres qui n’étaient pour moi qu’instruments. Mes antennes dans ta vie m’ont appris que tu souhaitais que je fusse heureuse ainsi et que ta vie n’était que sobriété et chasteté.

Ce jeu s’est poursuivi pendant des mois et des mois. Chaque jour je recherchais de nouveaux stratagèmes. Chaque jour je saisissais les opportunités de les mettre en acte.

Cela est facile quand la volonté est là. Or cette volonté s’alimentait à la croyance de ta perversité, dont tes comportements transparents, qui m’étaient rapportés, ne pouvaient en être que la preuve. Ton innocence et ta bonne foi ne pouvaient que me montrer ton habileté « à te laisser simplement aller à l’instinct du moment », à cacher l’inavouable.

Ma volonté de te nuire était exacerbée par mon échec à atteindre mes buts.

Lassitude de ma part ajoutée à ton deuil progressif de notre relation, nous nous sommes insensiblement éloignés, puis perdus de vue.

Les saisons ont passé. La mort aussi. Jamais plus je ne pourrais, auprès de toi, plaider pour moi. Car désormais tu n’es plus là.

Et ce rôle, tout d’artifices, que j’avais appris, contre toi, m’a insensiblement fait glisser vers un mode de vie qui est devenu toute ma vie. Cela a été ma manière de te redevenir fidèle.
Je suis fidèlement ton précepte, je me laisse conduire par l’instinct du moment, celui de la destruction de l’autre. Comme tu l’aurais peut-être fait.

Maintenant je fais du mal à ceux qui traversent mon existence. Je défais ceux qui, confiants dans une relation simple, croient découvrir chez moi spontanéité et innocence.

Transformer toute amitié en sables mouvants pour l’autre est devenu un jeu douloureux et exquis. Détecter tout sentiment amoureux possible, le nourrir d’une indifférence feinte, pour le faire s’écrouler d’un coup de coude, maladroit en apparence, mais subtilement calculé, est un art où j’excelle.
Laisser au temps donner une patine appréciable à une relation d’estime, née des échanges d’un travail commun, et d’efforts réussis, puis affirmer l’incompatibilité des caractères et l’insatisfaction des résultats obtenus, est devenu une seconde nature.

Et je pourrais aussi te dire la jouissance d’exercer ce talent découvert cultivé chez moi contre ceux qui m’importent peu ou qui m’inspirent grand mépris.
Ainsi que celle d’utiliser d’innocents messagers pour signifier à mes victimes mes jugements et décisions. Je sais les manipuler pour qu’ils portent, de leur initiative croient-ils, mes arrêts. Ils me relatent, ces messagers, à leur retour, la tristesse, la peine ou la rage qu’ils ont lue chez mes victimes.

Ma capacité à faire le mal attire aujourd’hui les hommes et certaines femmes vers moi, comme les rayons de la lampe à pétrole les papillons de nuit. Sur la nappe, très rapidement s’amoncellent mes cadavres aux ailes calcinées. Je les chasse d’un revers de main et d’autres les remplacent.

Je sais pourtant qu’au fond de moi il y a quelque chose de pur. Ce noyau, où s’est réfugié ce que tu as connu de bien chez moi, se cache sous une écorce de plus en plus dure... comme pour se protéger d’un danger que tu m’as révélé. Ma candeur pouvait me rendre victime de la malignité de ceux en qui j’étais confiante. Et c’est en voulant me défendre contre ta supposée perversité que je suis devenue victime de moi-même.

Ce mode de vie est devenu ma seconde nature. Je me perçois ainsi, à chaque rencontre, dans le regard de l’autre. Je ne peux plus attester de ma sincérité dans mes rapports aux autres. Je ne suis pas certaine, moi-même, qu’elle soit authentique. Je ne suis plus crédible. Rapidement on me fuit. Ma vie est devenue un désert dont la sécheresse raréfie mes proies.

Cette vie colle depuis si longtemps à ma peau que je ne sais que faire pour l’abandonner. Peut-être me faudrait-il retourner aux sources de moi-même, celles où je baignais sereine, avant de me poser cette candide question : « Serais-tu comme ces hommes ? »

Est-ce encore possible ?

Notre futur, irréversible, ne s’est-il pas ancré dans le silence qui suivit ta réponse : « Je me laisserai simplement aller à l’instinct du moment » ? Il est des choses qu’on ne peut plus remettre en place, comme avant.

Phèdre se joue et se rejoue depuis des siècles. La scène change, les acteurs passent, le public les oublie. Seul le destin de Phèdre reste immuable depuis deux millénaires. Ainsi en sera-t-il du mien.

Aujourd’hui je suis sur scène pour l’acte final.

Phèdre  :...Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
Rend au jour qu’ils souillaient toute sa pureté...
Panope :...Elle expire, Seigneur.
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Les Histoires de RAC · il y a
Entre l'épanouissement et la renaissance avec quelques amertumes, douleurs & lucidités pour une belle orchestration des sentiments. Bravo !
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Fantomette · il y a
Très dangereux ce petit jeu
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Damien Malène · il y a
Réellement un jeu dangereux, Fantomette. Jouer avec la boîte d'allumettes, décider de marcher au bord du ravin pour tenter le diable. Un peu suicidaire, non ? Merci de votre lecture.
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Fantomette · il y a
Effectivement, venez me lire, il y a une petite surprise
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Guy Bellinger · il y a
Une tragédie moderne. Plus de dieux qui gouvernent les destin des hommes façon pantin, nul deux ex machina : cette femme réussit de l'intérieur, via la perversité de son esprit ,à détruire et à s'autodétruire. A la réflexion, un deus ex machina aurait pu être Sigmund Jung Lacan. N'aurait-elle pas dû consulter ?
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Damien Malène · il y a
Merci Guy pour votre lecture et votre analyse. Je crois aussi que Sigmund Jung Lacan (surtout Lacan) auraient eu un mot intéressant à dire sur ce cas (et probablement sur son auteur - sourire). Désolé aussi pour ma réponse tardive.
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Dolotarasse · il y a
Un jeu dangereux de vouloir changer sa nature. L'améliorer oui mais pas la ternir. C'est vrai nous avons tous une part cachée qui se révèle parfois lors de certains changements de notre vie. Il y a matière à réfléchir dans ce texte.
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Damien Malène · il y a
Vous avez raison, Dolotarasse. Ce que le conscient nomme jeu, pour se dédouaner est un alibi qui permet à la pulsion inconsciente de s'exprimer en plein jour. Désolé pour ma réponse tardive.
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Dolotarasse · il y a
Pas grave pour la réponse tardive. Je sais que vous ne venez que de temps en temps sur Short donc pas de souci.
Tous mes meilleurs vœux pour ce nouvel an !

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Damien Malène · il y a
Merci, mes meilleurs vœux pour vous aussi, que cette année vous soit favorable.
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Damien Malène · il y a
Je suis très en retard dans mes réponses, j'en conviens. Mais j'ai apprécié votre lecture.
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Elena Moretto · il y a
vous avez bien fait de révéler le négatif. On admire le résultat.
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Damien Malène · il y a
C'est une métaphore pleine de sens. Le négatif que chacun de nous porte en lui/elle contient une vérité que le positif qu'il montre aux autres ne leur révèle pas. Merci Elena
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Joëlle Brethes · il y a
Ben... c'est désolant ! :(
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Damien Malène · il y a
Et pourtant ! ... Mais on n'en meurt pas.
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Keith Simmonds · il y a
Belle référence à la grandeur racinienne ! Mon vote ! Une invitation à venir lire et soutenir mon haiku finaliste, “Rayons
de soleil”, si vous l’aimez. Merci d’avance !

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Yasmina Sénane · il y a
Sublime référence littéraire pour un récit d'une finesse psychologique et intensément tragique.
Puis-je vous inviter à Bora Bora pour vous éloigner de la tragédie avec "Nos corps bord à bord" ?

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Damien Malène · il y a
Comme le rire, la tragédie est le propre de l'homme. Merci Yasmina de votre visite.
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Monya · il y a
"...on est odieux et inhumain de nature, jamais de composition"
Cela m'a fait réfléchir un long moment...c'est vrai, en somme ! une fois masque bas, le visage humain est hideux !
...
"Je sais pourtant qu’au fond de moi il y a quelque chose de pur"...et c'est la véritable nature humaine !
nous avons DES visages, nous sommes des poupées russes. Un masque derrière l'autre pour "protéger" l'enfant si fragile dans sa pureté et, ainsi, souvent, nous le perdons, nous l'étouffons...
Texte très profond...

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Damien Malène · il y a
Merci Monya pour cette réflexion et cette analyse, engagée, dirai-je et de ce fait porteuse d'une vérité que je respecte pleinement, même si je ne suis pas en accord total avec elle.
Je veux parler de la pureté de l'enfant qui est telle pour le poète, mais l'enfant, dans la réalité de son histoire et de ses racines, est une boule de pulsions irrépressibles s'enracinant dans sa physiologie. Même celles de vie, pour se satisfaire peuvent prendre un caractère destructeur, source de son agressivité de sa potentialité de violence. Ça c'est la nature. La culture, l'éducation fort heureusement les lui font refouler, sublimer, au mieux, remplacer par des comportements sociaux que l'observateur, plus tard valorisera ("Quel enfant sage, bien éduqué il a été", dira-t-on par exemple). Mais comme dans l'histoire ci-dessus, ce fond pulsionnel peut, à l'occasion d'on ne sait de quel déclencheur, remonter à la surface, sous une forme déguisée, pourquoi pas : "Je me laisserai simplement aller à l’instinct du moment..." dit le protagoniste ci-dessus.
Merci encore pour votre commentaire.

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Lange Rostre · il y a
C'est un peu comme la synthèse d'une métamorphose. De l'écriture de haut vol.
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Damien Malène · il y a
C'est le mot qui s'applique à ce changement fatal. Votre compliment me touche beaucoup Lange Rostre.
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Marie No · il y a
Très beau texte, d'une rare profondeur, récit d'une relation ambiguë qui transforme à jamais l'héroïne, sans espoir de rédemption. Quant à la fin, à travers les mots de Racine, elle est magnifiquement amenée, poétique et subtile. Et vous m'avez donné envie de relire Phèdre ;-)
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Damien Malène · il y a
Merci Marie No. Votre synthèse de ce texte est parfaitement juste (et s'il devait être publié, c'est elle que je mettrais en exergue). Je suis ravi qu'il vous ait donné envie de relire Phèdre. Faites-le. Cette pièce, en seconde ou première, il y a très longtemps m'a toujours fasciné et c'est rendre un bel hommage à Racine, qui a su redonner vie aux tragédies grecques, que de le relire.
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Marie No · il y a
Je suis très flattée pour la mise en exergue :-) Et ce que vous dites au sujet de Racine est très juste et ses tragédies sont si belles.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Il est des destins tragiques même hors des grandes tragédies !
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Damien Malène · il y a
Merci Patricia. Il est des pièges où l'on s'enferme irréversiblement.