Petit Sept

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Ils étaient nés dans des tubes en cristal de toutes les couleurs : vert, rouge, bleu, jaune, orange, violet et gris souris. Du moins le croyaient-ils encore la veille de leur huitième anniversaire, puisque c'est l'Infirmière elle-même qui le disait.
Tous les soirs, avant d'éteindre les lumières du dortoir, elle leur racontait leur naissance, de sa voix douce comme un sirop contre la toux. Elle avait transformé son histoire en un conte merveilleux dont les enfants étaient les héros. Ils en faisaient même des dessins qu'ils accrochaient au-dessus de leurs lits.
Parfois, quand l'Infirmière était trop occupée ailleurs, ils se racontaient eux-mêmes ce conte. Des sept frères, le meilleur narrateur était Petit Sept, qui savait imiter à la perfection les mimiques et les intonations de leur mère de substitution :
« Le Docteur, vêtu de sa blouse blanche, a lancé un grand feu d'artifice sur le toit de l'immeuble. À l'aide de fusées de son invention, il a écrit dans le ciel des formules magiques qui contenaient le nom de chacun de nous. Après, l'Infirmière a disposé les tubes colorés dans une Machine-de-Lumière, puis le Docteur, tel un chef d'orkest, a embrasé le ciel dans un bouquet final visible jusque sur la Lune ! Et là, nous sommes apparus au fond de nos tubes, lovés comme des anges au creux de roses printanières. »

Telle était la version de l'Infirmière. Si Petit Sept savait si bien la raconter, c'est sans doute parce qu'il était le seul enfant à ne pas y croire. Curieux comme une fouine et vif d'esprit, il s'était fait depuis longtemps sa propre version des faits entourant leur naissance. Une version beaucoup plus conforme à la réalité. Une réalité beaucoup moins poétique.
La réalité des machines bourdonnant dans les grandes salles aseptisées du sous-sol.
La réalité des câbles électriques, des bacs en inox et des éprouvettes alignées sur les étagères en fer émaillé.
La réalité des formules chimiques en guise de formules magiques, et des centrifugeuses en guise de berceuses.
Oui, les sept enfants étaient bien nés dans des tubes, ou plutôt, dans des bocaux percés d'innombrables tuyaux de toutes tailles, mais la comparaison s'arrêtait ici. La « Machine-de-Lumière » avait plutôt l'air d'un moteur de camion qu'on aurait installé dans une salle d'opération chirurgicale. Quant au feu d'artifice, il se limitait au clignotement des moniteurs fichés un peu partout sur les murs. Enfin, la conception des enfants avait pris plus de temps qu'un soir. Neuf mois et trois semaines, pour être précis.
Le Docteur avait privilégié la qualité à la rapidité, ce qui lui avait permis d'obtenir ces sept clones en parfaite santé physique et mentale.
Oh, ce chiffre n'avait rien d'inédit. Mais sept clones sains d'esprit atteignant leur huitième anniversaire, c'était un record. Record qui n'était pas près d'être battu, car l'Assemblée Morale venait de voter la loi 2055-31 interdisant le clonage en série.

Les temps étaient durs. La loi aussi. Le clonage industriel était désormais un crime passible de neutralisation. Ce châtiment consistait à endommager irrémédiablement le cerveau des condamnés, tout en gardant leurs corps en vie. Une manière éthiquement acceptable de se débarrasser des gêneurs, et un bon moyen pour le Ministère de la Salubrité de se constituer une réserve d'organes frais pour les besoins médicaux des Citoyens Supérieurs.

*

Le lendemain du passage de la loi, le Docteur, paniqué, convoqua l'Infirmière dans son bureau.
— Nous devons nous débarrasser d'eux, annonça-t-il sans préambule.
Comme l'Infirmière ne réagissait pas, il ajouta :
— Les clones. Il faut les faire disparaître au plus vite.
— Quoi ? On ne peut pas faire une chose pareille ! Ce sont des enfants ! s'écria l'Infirmière scandalisée.
— Laissez-moi finir : nous risquons d'être arrêtés, le laboratoire brûlé et les clones atomisés ! Dans un mois, j'allais annoncer aux médias que nous avions résolu le problème de dégénérescence du clonage multiple. Après ça, plus personne ne nous aurait causé d'ennui. Nous aurions même reçu une récompense de l'État ! Songez aux applications militaires de notre protocole, aux... Bref, il y a cette stupide loi ! Plus question de garder la moindre trace de nos expériences ici. Moi non plus je ne veux pas euthanasier les enfants. Je compte les abandonner quelque part dans l'ancienne zone industrielle.
— Ce qui reviendrait à les laisser mourir ! s'indigna l'Infirmière.
— Non, non, ils pourraient rencontrer des gens... comme eux, et survivre dans la clandestinité. J'ai entendu des histoires là-dessus.
— Moi aussi, j'en ai entendu, et elles sont toutes plus horribles les unes que les autres.
— Écoutez, sous peu nous aurons la visite de la Milice. Êtes-vous prête à mourir pour ces enfants ?
L'Infirmière ne répondit pas. Le Docteur avait raison, comme toujours. Elle sentit la détresse la submerger.

*

Petit Sept, comme nous l'avons vu, était perspicace.
Son vrai nom était PO7, alias Projet O7. Ses frères se nommaient PO1, PO2 et ainsi de suite, dans la documentation technique de la clinique. Alors que le Docteur les appelait par leurs numéros, l'Infirmière leur avait donné de vrais noms. Ainsi, elle appelait PO1 Paul, PO2 Pierre, PO3 Patrick et ainsi de suite. Seul PO7 avait un drôle de surnom : Petit Sept. Les numéros avaient été attribués au hasard, les enfants étant tous arrivés à maturité en même temps... sauf Petit Sept, en retard d'une semaine en dépit des efforts du Docteur. Autre motif d'étonnement pour le scientifique, ce clone différait légèrement de ses frères : un pouce de moins à huit ans, des yeux plus verts. Et surtout, année après année, il s'était montré beaucoup plus intelligent.
Le Docteur avait fini par se méfier de lui.

C'était réciproque. Petit Sept ne faisait pas confiance au Docteur, un être insensible qui se bornait à considérer les enfants comme des expériences. Le petit clone avait donc décidé de l'espionner avec son radio-transmetteur miniature. Il avait bricolé cet appareil dans l'atelier mis à la disposition des enfants pour stimuler leur développement intellectuel. Petit Sept portait un récepteur de la taille d'une oreillette qu'il dissimulait dans sa peluche durant la journée.

Le soir où le Docteur expliqua à l'Infirmière qu'ils devaient se débarrasser des enfants, Petit Sept pleura longtemps sous ses couvertures.

*

La nuit venue, il se leva sans bruit et monta dans le laboratoire faiblement éclairé. Tout était silencieux.
L'enfant se hissa près de l'unique lucarne qui donnait sur les toits métalliques. Dehors, il pleuvait doucement, et l'air sentait la rouille.
Au-delà de la mer de hangars brillaient les tours de la Ville. Des projecteurs éclairaient la chape immobile au-dessus de la mégalopole. La nuit n'était jamais noire, et le jour jamais clair.
Toute la vie de Petit Sept se résumait à la clinique clandestine et, au petit matin, on allait les emmener loin de leur foyer, quelque part dans cet horizon de brumes menaçantes.

*

Les enfants sautèrent de joie quand le Docteur annonça qu'ils allaient partir en pique-nique pour fêter leurs huit ans. L'Infirmière était si émue qu'elle semblait sur le point de pleurer.

Même si un tatouage sur le poignet des enfants permettait de les différencier, l'Infirmière avait pris l'habitude de les vêtir de façon distincte. Au grand bonheur des petits clones, elle leur avait ainsi tricoté des bonnets aux couleurs de leurs « tubes de naissance ». La promenade serait une bonne occasion de les porter.
Les enfants étaient excités à l'idée de voir enfin la Ville. Ils grimpèrent en piaillant dans le van électrique. Seul Petit Sept, coiffé de son bonnet gris souris, ne disait rien. L'Infirmière détournait systématiquement les yeux quand il cherchait son regard.

Le véhicule franchit le portail.
Au début, ils ne virent que des entrepôts aux vitres cassées et aux murs couverts de graffiti. Ils finirent par croiser une première voiture, un bolide argenté, puis une deuxième, puis une troisième. À chaque fois, les enfants poussèrent des cris de ravissement. Le Docteur agacé leur intima le silence.

Après une demi-heure de route, la déception se lisait sur les jeunes visages. Le van électrique s'était engagé sur des boulevards encombrés de camions qui bouchaient la vue aux enfants. Malgré tous ses efforts pour mémoriser le chemin, Petit Sept perdit vite le décompte des bifurcations. La Ville avait quelque chose de menaçant, d'impersonnel. Les petits clones avaient déjà hâte de retrouver la chaleur familière de leur dortoir.

*

Les enfants piquaient du nez quand le véhicule s'arrêta enfin près d'un canal huileux reflétant les torchères des raffineries.
Le Docteur se retourna vers eux, un sourire forcé aux lèvres.
— Allons, les enfants. Tout le monde descend. On va jouer à un jeu !
Comme personne ne bougeait, il chuchota quelque chose à l'Infirmière qui n'avait pas prononcé un mot de tout le voyage. Elle renifla bruyamment avant de sortir du véhicule.
— Venez ! Ne perdons pas de temps, dit-elle d'une voix froide que les enfants ne lui connaissaient pas.
Les petits clones s'exécutèrent en silence. Il tombait toujours le même crachin glacé.
— Avec le Docteur, vous allez vous cacher dans le grand bâtiment que vous voyez, là-bas.
Elle montra la masse noire d'une usine au bout de la route.
La tête basse, les enfants suivirent le savant qui jetait des regards inquiets à la ronde. Petit Sept resta à la traîne, les mains dans les poches.
Quand ils furent à l'abri de la pluie, le Docteur leur demanda de s'accroupir derrière une machine luisante de cambouis, et d'attendre sagement son retour. Il n'en avait pas pour longtemps.
— Mais avant, PO7, tu vas me donner l'appareil que tu caches dans ton manteau. On ne triche pas ! ajouta-t-il d'un air faussement jovial.
D'une main tremblante, Petit Sept lui tendit sa radio.
— C'est mieux ainsi, croyez-moi, murmura celui qu'ils considéraient comme leur père.
Les enfants silencieux regardèrent le Docteur s'éloigner dans le sombre dédale. Flairant un piège, Petit Sept hésitait à le suivre. Il fallait prendre une décision, et vite.
— Venez, souffla-t-il à ses frères.
Les six enfants se levèrent sans hésiter. Petit Sept était à la fois leur petit et leur grand frère. Ils revinrent sur leurs pas jusqu'au bord du canal.
Le van avait disparu.
L'Infirmière a fait le tour de l'usine pour récupérer le Docteur, comprit un peu tard Petit Sept.
— Ils se sont cachés, s'exclama Paul en tapant dans ses mains.
Tandis que les autres clones excités retrouvaient de la voix, Petit Sept scruta attentivement la bretelle d'autoroute au loin.
— Retournons dans les bâtiments, leur dit-il au bout d'une minute.
Il venait de voir le van bleu du docteur filer à toute allure vers... mais vers où ? Petit Sept avait trop compté sur sa radio. Ils étaient maintenant perdus dans un désert de béton et de ferraille, à l'autre bout de l'univers.

*

Les sept enfants se blottirent à l'abri du froid, au fond d'une fosse au cœur de l'usine. Le soir était tombé, et ni le Docteur ni l'Infirmière ne s'étaient montrés. Petit Sept avait convaincu ses frères qu'il s'agissait d'un jeu très difficile, et que la récompense serait à la hauteur de l'épreuve.

Ils eurent beaucoup de mal à s'endormir. Très haut au-dessus de leurs têtes gémissait le vent qui s'engouffrait par les brèches de la toiture. Des créatures furetaient dans les ombres, et couinaient tout près des frères tétanisés.

Au beau milieu de la nuit, alors que les autres enfants avaient fini par trouver le sommeil, Petit Sept sentit une présence au-dessus de la fosse. Il leva la tête et vit un homme de grande taille, les yeux luisant dans l'obscurité. Le petit clone poussa un cri. Ses frères se réveillèrent et hurlèrent à leur tour. Aussitôt, des hommes sautèrent dans le trou et se saisirent des enfants terrifiés. Des lumières aveuglantes furent braquées sur eux. On les attacha en file indienne, puis on les emmena à travers un labyrinthe de machines et de tunnels.
Petit Sept, qui retrouvait ses esprits, vit que leurs ravisseurs étaient accoutrés comme des guerriers. Certains avaient des yeux artificiels, d'autres étaient dotés d'armes greffées à même leurs bras.

*

Ils trébuchèrent longtemps avant de déboucher dans une grande salle assez éclairée pour qu'on en devine les limites faites d'alcôves et de piliers immenses.
Au milieu de la salle se tenait le chien le plus terrible qu'on ait vu de mémoire d'homme. Il était énorme, tout en muscles et en crocs, ses yeux étaient deux fentes minuscules sur une tête à peine plus large que son cou de taureau. Il émanait de lui une puissance maléfique.
Les enfants furent traînés devant Sa Majesté canine. Ils n'étaient même plus capables de trembler.
Ils tressaillirent pourtant quand une voix caverneuse résonna autour d'eux.
— Tiens, tiens, tiens... !
Petit Sept osa regarder l'animal monstrueux. Il remarqua alors l'appareil que ce dernier portait à son collier. Un synthétiseur vocal.
— Que font ces clones dans mon royaume ? Et d'où viennent-ils ? aboya le Chien.
D'une voix chevrotante, Petit Sept raconta leur mésaventure. Son récit intéressa grandement le Chien qui donna des ordres pour qu'on apporte des sièges, des couvertures et de la nourriture chaude aux enfants.
Puis l'animal s'adressa à Petit Sept.
— Sais-tu, Petit Clone, que j'ai vu ton docteur rôder par ici il y a deux jours ? Il aura pris peur en apprenant les nouvelles lois...
Le Chien partit alors dans un discours plein d'amertume sur la fourberie des hommes. Petit Sept s'enhardit à l'interrompre et lui demanda comment un animal comme lui pouvait parler. Le Chien répondit d'une voix sourde :
— Nous sommes de la même famille, vous et moi. De la famille des victimes de la science. La science mauvaise au service du plus fort, la science hypocrite qui est incapable de guérir les pires maux de l'humanité, mais peut mettre le cerveau d'un homme dans le corps d'un bull-terrier géant !
Le Chien leur raconta comment jadis, soldat d'élite, il avait déserté l'armée, écœuré par la guerre et ses massacres. Arrêté et condamné pour trahison, on l'avait recyclé en cobaye de laboratoire. On avait transplanté son cerveau dans le corps d'un chien génétiquement modifié pour la guerre, et fourni un synthétiseur de voix pour qu'il puisse faire ses rapports aux scientifiques. Un jour, au cours d'un entraînement, un gardien trop confiant lui avait ôté le collier de douleur qui le maintenait captif. Le Chien l'avait aussitôt tué avant de prendre la fuite.
Depuis lors, il vivait au cœur de la friche industrielle, avec une bande de hors-la-loi qui s'était formée autour de lui. Il était devenu une légende dans les milieux clandestins.
Ses yeux brillaient d'un feu mauvais quand il conclut :
— Et, voyez-vous, je ne suis pas ce qu'on appelle un gentil. Mais comme vous êtes aussi les victimes d'un crime horrible, je vais vous aider... tout en tirant profit de votre situation.
Il leur parla alors du Marché aux enfants, un marché officieux où les gens riches et souvent officiels venaient acheter des enfants – pour les adopter, du moins l'espérait-on.
— Votre problème, mes braves clones, n'en sera plus un si vous êtes séparés. Vous deviendrez alors des enfants ordinaires. Bonne chance à vous, petits frères, gronda le Chien.

Jaillissant de l'ombre, des gaillards les emmenèrent dans une pièce où on avait disposé des matelas et des couvertures. Les enfants exténués s'endormirent aussitôt.

*

Le restant de la nuit passa trop vite pour les petits clones.
À peine réveillés par trois hommes à la mine sévère, ils durent marcher dans l'aube grise jusqu'à une décharge où les attendait un vénérable fourgon qui puait l'essence.
Le confort à l'arrière était limité : une seule fenêtre noircie à la peinture, et un banc en bois dur sur lequel les enfants se serrèrent.
Ils roulèrent pendant une heure, puis le véhicule s'immobilisa.
La porte latérale coulissa brusquement et un homme leur cria de sortir. Les enfants s'extirpèrent un à un du fourgon. Ils étaient dans un parking souterrain.
— Bienvenue au Marché du Bonheur, les mômes ! leur lança un barbu aux lunettes rouges.
— Je croyais que c'était le Marché aux enfants, fit remarquer Petit Sept.
— L'Marché aux enfants ? Non, c'est pas son vrai nom. Mais c'est caché dans l'Marché du Bonheur. Allez, maintenant vous la fermez et vous nous suivez.

La petite troupe s'engouffra dans un ascenseur. Le chef de la bande composa un code, et la cabine s'ébranla.
Ils montèrent, montèrent, et montèrent encore. Des chiffres clignotaient. Enfin, la porte s'ouvrit et les enfants furent poussés dehors.
Bouche bée, ils virent à leurs pieds un immense hall rempli de merveilles sorties de leurs rêves les plus fous.
Une débauche de couleurs s'étalait à perte de vue, tandis qu'une musique entraînante montait vers eux. Des gens par milliers flânaient d'un niveau à l'autre en empruntant des passerelles, des escaliers mécaniques et des ascenseurs en verre. Et partout, des boutiques à profusion, aux vitrines exubérantes qui brillaient comme dans un kaléidoscope.

Le barbu attendri laissa les clones s'enivrer de cette vision magique. Puis il les ramena à la réalité :
— C'est pas pour vous, tout ça. Enfin, p'têt' bien qu'un jour vous s'rez adoptés par des bourges. On continue.

Ils pénétrèrent dans un vestibule où des cerbères les fouillèrent de la tête aux pieds avant de les laisser s'asseoir sur des canapés recouverts de vraie fourrure de panda.
Dix minutes plus tard, un homme très gros, coiffé d'un cône doré et portant une fraise énorme, les reçut dans son bureau à la décoration médiévale de pacotille.
— Par le saint Krach Boursier, en voilà de la chair fraîche ! s'exclama-t-il en voyant entrer les sept frères.
Il se leva pour tâter les enfants intimidés. Satisfait, il paya les hommes du Chien qui s'en allèrent sans un regard pour les clones.

*

Les enfants furent enfermés dans une salle d'attente. Les coupelles de bonbons disposées sur une table basse ne restèrent pas longtemps pleines.
Puis un homme vint chercher l'un des clones. Ses frères n'eurent pas le temps de dire adieu à PO6, alias Pascal.

Peu après, une femme survoltée fit irruption dans la pièce. Elle était accompagnée de Pascal et du marchand obèse.
— Je le savais ! Des vrais clones !! Je vous les achète tous, ma boîte de production paiera ! s'exclama-t-elle en voyant les six frères.

Ainsi, pour la troisième fois, les enfants se retrouvèrent dans une voiture. Mais cette fois, le véhicule était beaucoup plus moderne, avec des ailerons chromés et des sièges moelleux. Et surtout, ils étaient en compagnie d'une femme de belle allure qui sentait bon le parfum, un peu comme l'Infirmière. La situation s'améliorait enfin pour eux. Ils allaient peut-être passer la prochaine nuit dans leur dortoir !

*

La femme parlait sans arrêt.
Comme elle ne s'adressait pas aux enfants, Petit Sept en déduisit qu'elle causait à son tableau de bord, et qu'en réalité, la voiture se pilotait toute seule.
Il reconstitua les événements grâce au flot de paroles de leur nouvelle ravisseuse.
La femme parfumée, productrice d'une émission à succès, était venue incognito au Marché pour y faire un reportage sur le trafic d'enfants. Alléché par cette riche cliente potentielle, le marchand lui avait montré Pascal. Elle avait aussitôt reconnu le tatouage sur le poignet de l'enfant. Menaçant de dénoncer le marchand, elle l'avait forcé à lui vendre les autres clones.

Petit Sept avait vu la femme composer une série de chiffres sur un clavier. Elle avait ensuite prononcé à voix haute le nom de leur destination : les studios de la chaîne de télévision OGR.

*

Les studios ressemblaient à un château fort au cœur de la Ville, la vraie, avec ses tours de six cents mètres, ses hologrammes géants et ses miliciens qui patrouillaient dix par dix.
Un pont-levis s'abaissa pour laisser passer la voiture.
La femme se tourna alors vers les clones et leur dit :
— Au fait, mon nom est Mercuria Gool. Je vais faire de vous des gigastars !

*

Mercuria était riche, très riche, et son seul but dans la vie était de l'être encore plus.
Elle était furieuse contre son médialogue.
— Comment ça, seulement 14 % de parts de marché ? C'est un scoop, oui ou non ? criait-elle.
— Vous ne l'avez peut-être pas remarqué, madame, mais un des clones (l'homme montra Petit Sept)... est légèrement différent des autres. Les courbes indiquent que ça va déplaire aux spectateurs. Ils pourraient croire à une supercherie.
— Hein ? Laisse-moi voir.
Elle examina Petit Sept.
— Mais c'est vrai, ça ! Un rebut dans le lot ? C'est inadmissible !
Elle dicta un numéro à voix haute. À peine la communication établie, elle insulta le marchand et le menaça d'un procès, de prison et d'autres réjouissances. On n'entendit pas la réponse de l'homme, mais un grand sourire illumina le visage cramoisi de Mercuria.
— Sept filles ? Vraiment identiques ? Je passe les chercher. Et ne vous avisez pas de me faire deux fois le même coup !

Elle coupa la conversation et annonça au médialogue :
— La nouvelle loi fait peur, on dirait. Les laboratoires clandestins se débarrassent de leurs clones. Le marchand a un lot de sept gamines à me proposer. Je tiens enfin mon scoop ! Dis-moi ce que ça va donner pour ce soir.
Les chiffres du médialogue tombèrent sur sa console :
— 27 % de parts. Si les petites filles sont blondes avec un ruban rose dans les cheveux, ça monte à 30 %.
— Voilà qui est nettement mieux ! Et dans la foulée, on demandera l'abrogation de la loi. Les multinationales me récompenseront pour avoir permis le clonage industriel !

Restaient les sept garçons. Mercuria devait s'en débarrasser d'une manière ou d'une autre, et sans laisser de traces.
Un sourire cruel se dessina sur ses lèvres.
— Médialogue, j'ai une idée. Dis-moi ce que tu en penses.
Elle lui chuchota quelque chose à l'oreille tout en regardant les sept frères en biais. L'expert pianota sur son ordinateur, lut et relut les résultats. Enfin, il leva vers elle des yeux admiratifs :
— 48 % de parts !
Mercuria Gool serra les poings et leva les yeux au ciel en remerciant la Providence et le saint Bénéfice.

Petit Sept, qui l'air de rien avait tout suivi, devina que de gros ennuis les attendaient.
Le médialogue examina longuement les clones, comme s'il voulait refaire de tête les calculs de son logiciel.
Puis il les enferma dans un débarras et convoqua une petite équipe de reportage pour la suite des opérations.

Sans perdre de temps, Petit Sept inspecta le matériel électronique entreposé dans le local. Il trouva un micro et des écouteurs, ainsi qu'un tas de câbles et de prises. Enjoignant à ses frères de garder le silence, il posa le micro juste au pied de la porte et mit les écouteurs sur ses oreilles.
« ... qu'ils se doutent de quelque chose. Restez bien cach... distance, mais arrangez-vous pour... images précises et... qualité.
— ... sont sept ?
— Oui. Environ huit ans... des bonnets colorés. Je... les montrer.
Petit Sept enleva précipitamment son casque et ordonna à ses frères :
— Allongez-vous par terre, faites semblant de dormir et surtout cachez vos têtes !
Les enfants s'exécutèrent. Trois secondes plus tard, le verrou tourna, la porte s'ouvrit et la voix du médialogue résonna :
— Les voilà... On va les laisser dormir. Ils seront en meilleure forme tout à l'heure. Plus ils se débattront, meilleur sera le scoop !
La porte se referma doucement.
Le verrou ne fut pas remis.

*

Petit Sept améliora son dispositif. Quand il le testa à nouveau, il entendit Mercuria revenir.
— Regarde-les ! Elles sont craquantes ! Elles m'ont coûté plus que les autres, mais l'investissement en vaut la peine. Où sont-ils, au fait ?
— Dans le débarras juste à côté. Ils reprennent des forces, j'ai pensé que ça les rendrait un peu plus vigoureux.
— Parfait. Quant à celles-là, tu vas les installer dans ton bureau. L'émission est à 19 heures. Je veux SANS FAUTE la vidéo des Services Sanitaires avant l'émission. Je diffuserai l'euthanasie des clones pour faire pleurer dans les chaumières puis, moment d'émotion qui fera date, je ferai venir les sept gamines en fin de programme. Si après ça, le clonage multiple n'est pas autorisé, je change de job !
— Compris. Je mets en place l'équipe, j'appelle les Services Sanitaires et je lâche les mômes dans le parc près de la voie express. Vous aurez la vidéo dans moins d'une heure.

Assis dans le noir, Petit Sept réfléchit à toute vitesse. Il eut alors une idée.
Il demanda à ses frères de l'attendre, puis il sortit discrètement du local. Les bureaux se trouvaient à droite. Sur la première porte était inscrit « médialogue ».
Petit Sept se glissa à l'intérieur et tomba nez à nez avec sept petites filles qui grignotaient sagement des biscuits. Il leur parla un peu et les trouva apathiques. Peut-être que leur clonage avait échoué au niveau cérébral ?
Il les persuada de le suivre jusqu'au local où l'attendaient ses frères.
— On va faire un jeu, annonça Petit Sept aux treize clones entassés dans la pièce exiguë. Les filles vont mettre les bonnets des garçons, et les garçons vont aller se cacher.
Les enfants obéirent. Les petites filles pouffèrent en mettant les bonnets de laine que les garçons leur tendaient sans grand enthousiasme. Les gamines portaient à peu près le même genre d'habits neutres que les frères. Petit Sept leur suggéra de rentrer leurs longs cheveux sous les bonnets.

Ensuite, les garçons sortirent dans le couloir désert et empruntèrent une issue de secours qui donnait directement sur la cour.
Ils ne croisèrent personne jusqu'à la voiture de Mercuria.
La portière n'était pas verrouillée : en plein cœur de la ville policière, personne ne craignait les voleurs.
Assis devant le tableau de bord, Petit Sept tapa le code mémorisé un peu plus tôt.
— Destination ? demanda la voix robotique.
— Marché du Bonheur, répondit Petit Sept.
Le véhicule démarra et sortit sans encombre du faux château.
Une minute plus tard, les enfants filaient à vive allure sur les artères de la Ville.
Le Marché du Bonheur était le seul nom que Petit Sept connaissait dans ce monde hostile. La destinée des petits clones allait s'y accomplir.

*

L'Infirmière ne dormit pas la nuit où les enfants furent abandonnés dans la friche industrielle. Elle resta assise dans le dortoir vide, à regarder les dessins au mur.
Très tôt le matin, elle prit une décision qui allait changer sa vie.
Au volant du van, elle se rendit à l'usine abandonnée où les enfants devaient mourir de faim et de froid.
Elle ne trouva personne.
Elle chercha toute la matinée, s'enfonçant de plus en plus loin dans les tunnels qui reliaient les entrepôts souterrains entre eux.
À midi, elle s'assit, découragée, et se mit à pleurer. C'est alors que le Chien s'avança hors de l'ombre où il se tenait caché. Il observait depuis quelque temps cette femme en blanc qui exhalait le parfum des enfants.
— Je sais ce que tu cherches, femme. Va au Marché du Bonheur, et cherche le Marché aux enfants, tu y trouveras peut-être les tiens.
Puis il disparut comme dans un rêve. L'infirmière douta d'avoir entendu cet être monstrueux lui parler. Encore sous le choc, elle retourna au van et regagna la clinique. En arrivant au coin de la rue, elle vit briller les sirènes des équipes du Service Sanitaire. Elle fit demi-tour sans réfléchir et s'éloigna au plus vite.

Une fois dans les embouteillages, elle réalisa que la clinique et le Docteur n'existaient plus. Elle ne savait plus où aller. Sauf si le chien géant n'avait pas été un cauchemar éveillé...
Elle prit la direction du centre-ville.

*

L'Infirmière ne savait plus où donner de la tête dans l'immense temple de la consommation. Comme elle s'y attendait, personne ne semblait connaître le Marché aux enfants.
À force d'errer, elle se retrouva dans le hall principal, un gigantesque dôme de cent cinquante mètres de haut. Tout le monde levait les yeux vers une projection géante. C'était une émission spéciale de cette présentatrice à scandale, Mercuria Gool.
Un sombre pressentiment poussa l'Infirmière à regarder.

Son cœur cessa de battre quand elle vit ses petits clones, reconnaissables à leurs bonnets colorés, courir devant des colosses chaussés de bottes noires. Les Services Sanitaires avaient déployé les grands moyens. En moins de dix secondes, les enfants furent attrapés et plaqués violemment au sol. À l'aide d'un pistolet électrique, un agent leur grilla méthodiquement le cerveau, de manière à garder les petits corps en vie.

La scène fit tomber un silence sépulcral dans le vaste hall. D'ordinaire, les opérations de ce genre se faisaient loin des yeux et des caméras, dans le secret des prisons. Chaque jour, des dizaines de délinquants, des réfractaires ou des aberrations morales, comme ces clones, étaient neutralisés sans que cela ne choque personne. Aujourd'hui, aux yeux de tous, des enfants venaient d'être froidement décérébrés. Certains clones avaient même perdu leurs bonnets, c'étaient des petites filles aux cheveux longs.
L'Infirmière ne vit pas cette dernière image. En larmes, elle était tombée à genoux.
Soudain, des voix d'enfants rompirent le silence comme des notes de cristal tombant du ciel. Sept frères dévalaient un escalier mécanique en appelant l'Infirmière par son prénom, Éva. La foule se fendit pour laisser passer les enfants qui se précipitèrent sur la pauvre femme abasourdie.
Toute la scène fut filmée par les milliers de caméras des spectateurs. Elle fit le tour du monde et provoqua immédiatement la suspension des exécutions de clones. Le scandale éclaboussa les plus hautes sphères de l'État.

Grâce à leur soudaine notoriété, les sept petits clones reçurent des dons qui servirent à financer un centre pour orphelins. Ils grandirent avec Éva dans une jolie ferme à une heure de la Ville.
Le Chien et les autres victimes de la science attaquèrent l'État en justice et obtinrent des dédommagements qui, s'ils ne leur rendirent pas leur intégrité, leur permirent de finir leurs jours dans la dignité.
Quant à Mercuria Gool, tous ses collaborateurs la lâchèrent et la dénoncèrent : ses manigances avait été filmées à son insu par ses équipes, comme elle leur avait si bien appris à le faire. Elle perdit une partie de sa fortune après un procès médiatisé. Plus tard, elle se lança avec succès en politique, mais ceci est une autre histoire.
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Vincent DeMille  Commentaire de l'auteur · il y a
Adaptation du conte de Perrault
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Philippe Aeschelmann · il y a
Pas mal, j'aime bien. Quelques longueurs, mais Bast ! C'est la vie. En ce qui concerne la fin, il en faut bien une, mais par rapport à la noirceur de certains passages, elle me semble un peu en décalage. Au plaisir de te relire bientôt !
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Vincent DeMille · il y a
merci !
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Carl Pax · il y a
Un happy end sympathique. Une revisite du Petit Poucet dont du coup on présage forcément la chute, mais bien travaillé, avec des descriptions et un décor futuristes attractifs, visuels.
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Vincent DeMille · il y a
Merci Carl !
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Joëlle Brethes · il y a
Les époques changent, les personnages de contes demeurent et s'adaptent... ;)
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Vincent DeMille · il y a
Merci Joëlle !
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Marie Van Marle · il y a
Un conte cruel (comme tous les contes) pour les enfants d'aujourd'hui. Vous décrivez avec art un monde dont nous sommes proches.
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Vincent DeMille · il y a
Merci Marie !
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Sylvain Dauvissat · il y a
Voilà, j'ai bien aimé, c'est tout...
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Vincent DeMille · il y a
Merci Sylvain !
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JAC B · il y a
Un sujet qui fait peur et qui n’a visiblement pas freiné votre imagination qui surfe sur les dérives peu éthiques des manipulations génétiques nées de certains cerveaux dérangés. Cette version mode SF du conte du Petit Poucet (quelques longueurs, ce n’est que mon avis) où la jungle d’une friche industrielle s’avère être tout aussi effrayante que la forêt la plus profonde tout comme ce chien vaut tous les ogres du monde. Je note cependant que ce sont encore les filles qui font les frais de l’histoire ( !!). Original et bien ficelé. Bonne continuation Vincent.
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Vincent DeMille · il y a
Merci !
Oui j'aurais pu changer en profiter pour donner aux filles la chance d'en réchapper, mais hélas ce qui était vrai à l'époque de Perrault l'est encore maintenant dans beaucoup d'endroits :(

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Annabel Seynave- · il y a
Une critique vive et intelligente des excès de notre société, ce "Petit Poucet" 2021 est plus que convaincant.
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Vincent DeMille · il y a
Merci !

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