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Perte de miroir

Image de Francisco

Francisco

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Toutes lumières éteintes, je descends les escaliers. Aucun miroir ne doit me voir avant celui de la salle de bain. Je me méfie des autres. Ce matin-là, le voilà qui me lance aguicheur: « Il y a une chose que j'adore chez toi... ». Il enchaîne en floutant mon visage: « Si seulement je pouvais m'en souvenir... » et m'achève : « Même avec un autre miroir, je ne veux pas te partager ». Que peut-il adorer en moi ? Comme lui, je ne regarde que moi et pourtant je me déteste. Qu'est-ce qu'il lui prend de m'apostropher ainsi, alors que je suis plutôt satisfait de l'immonde image qu'il me reflète quotidiennement. Même en rêve, je ne me vois pas autrement qu'en négation absolue et comme le reste du temps je suis éveillé, vous devinez ce que cela peut être. J'aime bien ma vie quand elle est comme ça.
Affrontant cette épreuve matinale imprévue, je pense à Cocteau : « Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu avant de renvoyer les images ». Si seulement tous ces reflets pouvaient fermer leurs gueules. Ce n'est pas la première fois qu'ils me mettent des doutes. J'ai déjà surpris la glace de l'armoire de ma chambre, saupoudrant mon reflet de : 
- « Je t'adore, j'adore tout chez toi. Je te trouve spontané, gentil, accessible, brillant, ambitieux, drôle et surtout la chose que j'adore le plus, c'est ton corps de rêve ».
Même celui du couloir ne propage plus de rumeurs sur moi à chacun de mes passages. Il n'y aura bientôt plus qu'une connasse pour me tendre la main à coups d'insultes et de réflexions vénéneuses. C'est ma femme. J'ai peur qu'elle ne s'épuise. Il faut dire que je manque de lucidité en matière de compliments. Je me suis trop longtemps contenté de la sienne qui passait son temps à me rabaisser à tous propos. Elle ne supportait pas ma façon de m'exprimer, mes goûts en tous genres, ma façon de cuisiner, de faire le ménage, de la chouchouter et surtout mes opinions politiques plutôt bien à droite, pour une France forte, fière d'elle-même.
Deux semaines que je n'ai que des reflets positifs. Je n’aurais jamais cru avoir une telle force de survie. Mon ego négatif se met à flirter avec Narcisse. A croire qu'il ne va pas tenir. Et ma femme m'a quitté, non sans un dernier élan de solidarité rempli de connards, crétins et autres gâteries dont je raffole.
-« Pour la route.. », a t-elle ajouté aimablement. C'est ainsi que je fane, matin après matin, désespéré devant mon miroir de salle de bain devenu intarissable en mièvreries. Et les autres à l'unisson me hurlent aux yeux « Il y a une chose que j'adore chez toi », se répercutant en écho sur chaque mur de la maison. Encore heureux que pas un n'arrive à se souvenir de cette chose. Il me fallait réagir, prendre mon image négative en main. Changer tous les miroirs de la maison sera mon ultime combat. Je fonce chez IKEA avec la ferme intention de remplacer les traîtres. Quelle n'est pas ma surprise de découvrir sur le fronton du supermarché du meuble, écrit en lettres dorées :
-« Miroirs, vos beaux miroirs, venez découvrir les miroirs qui favorisent le développement de vos neurones miroirs ! 29,99 euros».
Merde alors, c'est quoi des neurones miroirs ? Vite Wikipédia, l'encyclopédie qui est au savoir ce que le reflet est à la réalité : « Catégorie de neurones du cerveau qui présentent une activité aussi bien lorsqu'un individu exécute une action que lorsqu'il observe un autre individu exécuter la même action...Ils s'activent aussi bien quand la personne éprouve du dégoût ou du plaisir que lorsqu'elle voit quelqu'un exprimant ce dégoût ou ce plaisir. Cela éclaire d'un jour nouveau le phénomène connu de contagion émotionnelle...».
Heureusement que l'initiateur italien de cette découverte, Giacomo Rizzolatti, possède un patronyme de crème glacée, ça aide bien pour rester de glace devant une telle avancée scientifique.
Je tape IKEA et découvre que le géant de l'ameublement suédois a eu l'idée d'un miroir motivationnel pour tenter, c'est écrit, de remonter l'estime de soi des acheteurs, avec comme slogan : « C'est bien connu, le premier coup d'œil du matin dans le miroir détermine si l'on va passer une bonne journée ou non. Et, si vous ne vous souvenez plus de ce que vous adorez chez vous, ce miroir vous le rappellera !»
Et tenez-vous bien, le professionnel chargé de la promotion du gadget n'est autre que mon ex-femme ! J'ai bien des difficultés à l'imaginer distillant des compliments du genre :
-« Vos yeux sont magnifiques ! » ou encore « Souvenez-vous des mamours que votre mère vous adressait en vous tenant dans ses bras... devant un miroir IKEA bien sûr ! »
Il faut que j'aille voir et entendre ce que ce miroir pourrait me dire de sympa avec cette voix qui ne m'a jamais distillé que des saloperies. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que mon ex, à coups de sourires chaleureux, voir énamourés, parvient à déclencher des rafales d'encouragements noyant le futur acheteur dans un tsunami d'émotions programmées positivement. N'en croyant pas mes yeux et mes oreilles, je m'approche et constate, avec satisfaction, que ses sucreries d'estime de soi se caramélisent peu à peu. Les « vos yeux sont magnifiques ce matin » se métamorphosent bientôt en « Tu te crois belle ? » et « Il est temps que tu ouvres les yeux sur toi même... ».
Le dos de plus en plus crispé de mon ex m'incite à prendre conscience que mon image se reflète maintenant dans le miroir expérimental. La voix et les mimiques de l'animatrice contrariée ne sont même plus équivoques. Elles traduisent explicitement ce qu'elle pense de moi et que les personnes qui défilent devant le miroir prennent pour elles. Elle déverse alors le flot d'insultes blessantes qui furent mon quotidien pendant une bonne vingtaine d'années. Mon ex y met tellement de cœur qu'elle innove.
Le « Vous avez l'air en forme » devient  « T'as vu la gueule que t'as ce matin ? » Elle sait, d'expérience, que les yeux sont plus sensibles aux insultes que les oreilles. Les acheteurs d'abord surpris, croyant à une animation décalée, commencent à sourire puis à rire franchement. Certains n'hésitent pas à suggérer quelques insultes rares que mon ex va reprendre de sa voix de canard lui donnant des ailes. Les autres miroirs, en attente d'être programmés aux encouragements motivationnels, se lancent également dans ces débordements en se mettant à invectiver tous les clients se mirant dans leurs glaces. Les miroirs de chambre à coucher et de salle de bain se spécialisent dans les insultes à caractères sexuelles et ceux de couloir dans les rumeurs nauséabondes. Heureux de ne pas être le seul à en prendre plein la gueule, je ris de plus en plus, confirmant par-là que les insultes peuvent être festives comme c'est le cas au cours de duels d'injures ancestraux dans certains pays d'Afrique de l'Ouest.
Malheureusement l'euphorie ne dure pas. Un cadre du Versailles du meuble fait irruption en hurlant dans sa galerie des glaces :
-« Que se passe t-il ? », en fonçant vers mon ex cachée derrière une glace sans tain murmurant : « C'est pas de sa faute, elle a fait un AVC touchant ses neurones miroirs ».
-« Tu te fous de ma gueule, sors de là, t'es virée », éructe t-il en la poussant de l'autre côté du miroir.
La foule qui s'est formée applaudit à tout rompre. Un autre chef débarque, sans doute plus gradé que le premier vu le langage plus élaboré :
- « Bravo, Jérome ! Je te demande de faire scintiller les yeux dans les miroirs et tu en fais des reflets de ce qu'ils ont devant eux. T'es payé pour vendre du rêve !»
Je finis par me retrouver au milieu d'une bande d'acheteurs face à des miroirs de plus en plus motivés à les sommer d'accepter leurs images de cons. Les miroirs sont débordés. Je me réfugie dans un recoin et pose mes fesses humides sur un petit fauteuil accueillant. Je m'endors et me réveille au petit matin. Le magasin est encore fermé. N'ayant pas abandonné l'idée de remplacer mon miroir, je me dis que j'ai encore du temps pour tester le meilleur. Je me balade dans ce palais des glaces mais je me fie plutôt à ceux de salles de bain qui vous reflètent en état de faiblesse, au réveil, à poil et pire encore pour ceux qui cohabitent avec des chiottes.
Fondamentalement un miroir est là pour poser la question du « Je me vois... » et cela peut aller du « beau comme un dieu » au « con comme un balai». En quoi cela le regarde t-il si ce que j'adore le plus c'est qu'il me renvoie l'image d'un crétin ? Il est là pour que chacun se perde de vue dedans et pas pour qu'il nous traverse la tête à coups de neurones miroirs. J'en suis là de mes plates réflexions quand mon regard est capturé par le miroir mural d'une chambre d'enfant aux décorations colorées. Ecrasant une petite larme, il me souffle :
-« Une petite fille vous adore et se souvient pourquoi, elle ... Et pourtant, elle ne vous voit pas tous les jours !». Bordel, c'est mon week-end avec Elise, ma fille et celle de mon ex par la même occasion.
Bon, l'autre naïf programmé « peace and love », sans doute bien intentionné, a juste oublié que ma fille en question vient d'avoir 16 ans. Un âge auquel le miroir de ses yeux ne pourra que satisfaire à mes déconvenues actuelles. Car c'est sûr, elle adore au moins une chose chez moi, mais pas prête encore de s'en souvenir !
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Petitpoizonrouge · il y a
Superbe texte...on se voit dedans ! La thématique me rappelle un concours de nouvelles récent auquel je n'ai pas participé n'ayant pas trouvé l'inspiration...j'espère que vous avez pu concourir, avec cette perle vous avez gagné !
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