Perec revient

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Un souhait, une tentative, un désir: partager les émotions... Contemplatif dans l'agir, je vogue, toujours en quête d'expériences, de rencontres... Marche et méditation, lecture, écriture  [+]

I

Il est 11 heures. Dans sa cuisine, les oignons la font pleurer. Le chien se met à aboyer. Un objet est tombé dans la boîte aux lettres faisant un bruit sourd. Ce n’est pas l’heure habituelle du passage du facteur. Elle essuie furtivement ses yeux et sort. Lydia est, plus qu’intriguée, inquiète. Son voisin, un sexagénaire lunatique, solitaire, lui a déjà fait des misères. Rien de méchant, mais des «blagues», comme il dit, qu’elle trouve de très mauvais goût. Il y a quelques mois, son chien Dolfy a disparu. C’était ce voisin, un professeur de lettres à la retraite, qui se disait maintenant poète, errant dans les rues de la ville, un carnet sous le bras ou dans la poche de son éternel pardessus, qui avait kidnappé Dolfy, sans lui faire de mal, à part le museler pour éviter que Lydia l’entende aboyer. Cet homme, dont je tairai le nom, fit croire à la pauvre Lydia qu’il avait vu un chien écrasé sur la route nationale et avait reconnu Dolfy. Il sonna une demi-heure après, le chien dans les bras et, en riant de sa bonne blague, tendit le chien à Lydia qui lui claqua la porte au nez.
Lydia se dirige donc vers la boîte, craignant d’y trouver quelque chose d’effrayant ou de dégoûtant. C’est une grande enveloppe rigide en papier kraft, vierge de toute écriture, excepté un L magnifiquement calligraphié. Elle regarde autour d’elle, inconsciemment, comme si une explication ou une personne allait apparaître, puis rentre précipitamment chez elle, saisit un coupe-papier, ouvre délicatement l’enveloppe. Elle voit tout de suite qu’il s’agit d’un livre, emballé dans du papier bulle. Elle déroule cet emballage et reconnaît le livre de Jean-Philippe Blondel, Le groupe, qu’elle a lu dès sa parution en 2017, avec un intérêt particulier car elle-même participe à un atelier d’écriture. Elle en avait d’ailleurs parlé à son voisin, malentendant de surcroît, il avait haussé les épaules en maugréant.
Lydia retourne à ses oignons, après avoir remis le livre dans l’enveloppe et laissé celle-ci sur la table basse du salon. Une fois la pissaladière enfournée et le programmateur réglé, elle se lave soigneusement les mains, puis s’assoit sur le canapé et sort le livre. Elle scrute en vain tout signe particulier. Il est neuf, portant l’odeur délicieuse du papier. Lydia ouvre l’ouvrage au hasard et lit:«C’st confortabl, l strotyp. Ls gns t mttnt dans un cas, t si tu t conforms n gros à c qu’ils attndnt d toi, ils t laissnt vivr ta vi. Ls profs, comm ls lvs.» Elle ouvre une autre page: «J suis rst nfant uniqu. J fais c qu j pux pour rndr ms parnts firs.» Lydia comprend aussitôt. Les «e» ont disparu! Ne sachant que faire, elle fouille dans sa bibliothèque, espérant trouver le livre de Georges Perec, le fameux roman lipogrammatique. Elle ne le trouve pas, reprend Le groupe, tournant les pages fébrilement: aucun «e»! Elle est sidérée. Le livre est indubitablement neuf, il a été imprimé comme cela. Il est plus de midi, la pissaladière se dessèche dans le four, heureusement qu’il y a une minuterie, sinon, tout aurait brûlé. La librairie ouvre à 15 heures, elle veut voir un exemplaire du livre de Blondel et, si possible, La disparition. Elle n’a pas faim, met la tarte à l’oignon de côté, boit trois verre d’eau d’affilé et s’allonge sur le canapé.

II

Lydia se réveille à 15h40. Les émotions de la matinée l’ont épuisée. Elle se dirige vers la salle de bains pour se rafraîchir, enfile une veste et sort. Elle fait quelques pas avant de retourner chercher le livre mystérieux. Il est sur le tapis, près du canapé. La jeune femme le ramasse, l’ouvre lentement, très lentement, rien n’a changé. Elle connaît bien le libraire et son employée, leur sourit en arrivant et se dirige vers le rayon «littérature française», puis vers le rayon«jeunesse», trouve le livre de Jean-Philippe Blondel, l’ouvre, parcourt quelques pages, les «e» sont évidement à leur place. Elle sort rapidement de la librairie, sans chercher l’ouvrage de Perec qui ne lui serait d’aucun secours. Une seule personne pourrait l’écouter et peut-être l’aider à comprendre, son ami François Roussel. Le lycée où il enseigne n’est pas très éloigné, Lydia s’y rend à pied, d’un pas vif qui lui fait du bien. Les cours sont terminés quand elle arrive, le lycée est désert. Par chance, on est mercredi, le jour de l’atelier d’écriture des élèves de terminale. Elle attend une vingtaine de minutes et voit sortir une dizaine d’élèves suivis des deux professeurs. Roussel l’aperçoit, salue son collègue et se dirige vers Lydia qu’il trouve pâle, agitée et fort troublée.
Une fois installés dans la seule brasserie du quartier ouverte le soir, François commande deux croque-monsieur et deux pressions, malgré la réticence de Lydia. Le professeur attend que son amie se soit restaurée et quelque peu calmée. Elle lui dit simplement avoir trouvé une enveloppe dans sa boîte, la pose sur la table et attend. François l’ouvre, sort le livre, le compulse attentivement, le repose sur l’enveloppe. «Qu’y a t-il d’extraordinaire? Quelqu’un a voulu t’offrir ce livre, te faire une surprise. Très vite, ton admirateur se manifestera.» Lydia s’empare du livre, vérifie quelques pages, s’excuse auprès de son ami et rentre en courant chez elle.

III

Elle s’endort tard, rêve, se réveille, se rendort, rêve à nouveau, se réveille en sursaut, s’assoit au bord de son lit et se souvient. Elle se souvient d’un long article de Boris Cyrulnic interprétant le livre de Perec. Selon le psychiatre, c’est la disparition de ses parents que l’écrivain évoque dans son livre. Le «e» disparu équivaut à «eux» disparus. Heureusement, dans ce livre inouï, il y a aussi de l’humour, des pastiches, des jeux. Lydia se souvient très bien de cette analyse qui l’avait beaucoup intéressée. Elle en avait parlé avec Simon, un ami juif, dont les grands-parents et d’autres membres de sa famille ont été déportés.
La veille, après avoir quitté François Roussel, elle avait essayé de se rassurer, se disant qu’elle avait rêvé, ou bien avait eu une hallucination passagère. Non, elle n’est pas folle. Non, ce n’est pas le fantôme de Georges Perec qui la hante! Elle évacue le mystère du «e» disparu, mais il reste une question: QUI a déposé ce livre, POURQUOI? Son téléphone sonne, c’est François. Il n’a pas osé l’appeler hier soir, mais veut prendre de ses nouvelles, lui propose de la rencontrer à nouveau si elle en sent le besoin. Lydia lui raconte alors ce qui s’est passé, l’enveloppe anonyme, le livre, les «e» disparus et réapparus. Elle lui parle également de la discussion avec Simon et du livre de Perec. «Pour moi, cela ne fait aucun doute, cette discussion sur Perec et Cyrulnic, le drame de la famille de ton ami, t’ont marquée plus que tu le penses et, déjà déstabilisée par le dépôt du livre, tu as été victime d’une hallucination. Cela arrive, ne t’inquiète pas. Tu peux toujours en parler à ton médecin» lui répond François. «Et j’ai ma petite idée sur le farceur qui a glissé le livre dans la boîte. Fais-moi confiance, je te rappelle dans la journée.»
Il rappelle Lydia une heure après. «C’est bien ce que je pensais. Te souviens-tu de ce samedi matin, lorsque ton atelier d’écriture et le mien se sont réunis pour expérimenter un atelier commun? Te souviens-tu de Boris, cet élève qui ne cesse de plaisanter, de faire le comique? Eh bien, c’est lui! Je ne sais pas comment il a fait, je crois qu’il fréquente un atelier de reliure, quelqu’un a dû l’aider. Il avait remarqué ta gentillesse et ta sensibilité et n’a pas pu résister à l’idée de te faire cette blague, ou plutôt cette surprise mystérieuse, loin d’imaginer l’effet qu’elle aurait. Je ne lui ai pas parlé, évidement, de ce qui a suivi son geste.» Lydia remercie François, appelle Dolfy et ils font une longue promenade. À son retour, elle se sent apaisée. Elle choisit un livre dans sa bibliothèque, s’allonge sur le canapé et commence à lire La Vie mode d’emploi.

Épilogue

Un mois plus tard, un samedi matin, l’expérience de fusionner les deux ateliers d’écriture se renouvelle. Boris, arrivé en avance, s’avance vers Lydia dès qu’elle entre et la prie d’excuser sa plaisanterie. Elle le rassure en souriant. Roussel fait les présentations, accueille deux nouveaux participants, dont le voisin de Lydia.
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Guy Bellinger · il y a
Vraiment très original. Georges Pérec aurait apprécié, j'en suis sûr. Vous pouvez toujours envoyer un exemplaire de votre nouvelle à Boris Cyrulnik : ça l'amuserait sans nul doute.
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Randolph B. · il y a
Ha ha ! Excellente suggestion ! Merci pour votre (ta ?) lecture, Guy. Je me suis permis un MP...
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Guy Bellinger · il y a
Le "tu" ne me dérange pas du tout. le problème c'est que j'oublie et reviens automatiquement en vous. Un "tu" dans le commentaire me rebranche automatiquement. J'ai lu "A table" et j'ai aimé. Vous savez abordé les choses sous des angles intéressants. Ces tables absentes dans votre rêve, quelle jolie manière d'indiquer la nostalgie d'êtres aimés et de situations disparus.
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Randolph B. · il y a
Merci beaucoup !
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Albane Charieau · il y a
Surprenant, très surprenant mais plaisant.
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Randolph B. · il y a
Il m'arrive de me surprendre moi-même !
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Alphonse Dumoulin · il y a
Euh ... !
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Randolph B. · il y a
Ben. ...certes !
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Nicole Loth · il y a
Que voila une nouvelle originale, Randolph, j'ai beaucoup aimé ce texte. Amitiés.
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Randolph B. · il y a
Merci beaucoup Nicole !
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Atoutva · il y a
Mais on sait bien que les écrivants sont des farceurs, puisqu'ils viennent jouer dans les ateliers d'écriture !
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Randolph B. · il y a
Ha ha, oui ! Et comment !
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Duje · il y a
Surprenant , il faut des moyens particuliers pour une telle farce .
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Randolph B. · il y a
Oui, et l'écrivant a tous les moyens !!
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Duje · il y a
En guise de farce, je t'invite à lire un texte ancien : "Attention au chien" de Duje . L'un des derniers à l'avoir lu , c'est notre ami disparu Michel Jarrié .
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Evelyne Jouve · il y a
Un peu déroutant au début, je pensais à un policier, mais c est une lecture trés agréable bisous
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Randolph B. · il y a
Si c'est déroutant, objectif atteint ! Merci Eve, bises
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Vrac · il y a
Lydia, Boris... tous deux fin prêts pour "la disparition"
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Randolph B. · il y a
Tout à fait ! Merci pour ton passage !
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Dranem · il y a
Je trouve dans ce texte l'humour et l’érudition d'Umberto Eco qu'il faut lire tout comme Perec, bien sur !
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Viviane Fournier · il y a
Super, Randolph, j'ai adoré ... fin vivant joliment dit !
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Randolph B. · il y a
Merci beaucoup Viviane !