Paysages

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Le tapis ondule dans l’eau fraiche et transparente du ruisseau de montagne. Accroupies de part et d’autre du courant, quatre femmes regardent, attentives. Elles surveillent en veilleuses les premières apparitions. Des fragments de laine gris sable, biseautée par l’onde, apparaissent et disparaissent, au gré des mouvements de l’eau. La surface miroite au soleil et colore d’argent leurs visages tannés. Un peu plus loin des moutons broutent la nouvelle herbe du printemps, bouquets fluorescents ayant fleuri sur la terre ardoise. Plus haut, des pics gris et parsemés de coulées de caillasse gardent la vallée. Des éclats de voix d’enfants ricochent sur les parois de roche et parviennent par bouffées jusqu’au vallon frais.
Elles portent des foulards de couleurs vives ou aux nuances plus sourdes, au-dessus de longues jupes. Elles sont pieds nus, leurs chaussures posées derrière elles. Une femme d’âge mûr, au corps large et mobile, le visage souligné par des pommettes marquées, une femme à la fin de la trentaine, mince, au visage gracieux et ouvert, et deux plus jeunes, l’une à la chevelure très noire, le buste généreux contenu dans un corsage jaune vif, l’autre au corps sec et nerveux, le regard foncé brillant dans un visage à la garçonne. De leur ensemble émane une énergie concentrée, vigilante.
Leurs mains brunes et musclées guettent ce qu’elles ont tissé et noué tout l’hiver, comme chaque année, les brins de laine écrue d’un lourd tapis.
Depuis des siècles le groupe est composé de quatre femmes du village. Il se renouvelle au gré des décès ou de départs, ceux-ci étant toutefois plutôt rares, la tâche ne souffrant pas l’obligation de rester. La condition pour recevoir la transmission de leur art, celles qui en ressentent le désir profond dans leur chair et s’avèrent avoir le don, les deux se révélant souvent liés.

Elles l’ont remis à l’eau, qui va terminer leur tâche. Révéler les couleurs de leur ouvrage. Facettes invisibles encore de leurs vies, dans un temps passé, présent ou à venir, dont elles ont empreint la trame sans y penser, un des secrets de l’art, dans des mouvements qui leur échappent.

Une tache rouge apparaît au centre, mue par le courant, comme un cœur qui bat.

Yelda songe au serpent entraperçu la veille, se faufilant dans l’herbe par le côté, juste avant l’orage. Éclair de bronze irisé de vert. En un instant elle avait frappé le sol du pied pour l’éloigner. Elle est restée troublée par l’animal sinueux. Curieusement, une fois sa peur évaporée, elle avait ressenti une force très dense bouger en elle, de son bas-ventre jusqu’au sommet de sa tête. Cela la trouble, entre ombre et lumière.

Le rouge s’agrandit. Une multitude de déclinaisons lui donnent corps, rouge feu, rose pâle, rouge rubis, orangé, cuivre bruni…

Sepideh revoit l’éclat de son petit garçon, qui rit en shootant son ballon d’un coup de pied, puis qui s’élance en oscillations incertaines dans le pré pour le rattraper, semant dans le vent sa joie. Quand il revient vers elle le nez velouté par le pollen jaune des fleurs. Elle l’aime tellement. Son ventre se serre, ses yeux piquent.

Des lignes marron et orangées s’insèrent. Piquetées de minuscules gouttes noires et rose clair.

Nefisseh rêve aux étreintes passionnées de la nuit passée avec son mari. Elle en est sûre, elle en porte le fruit en elle. À cet instant précis, une faim d’orange la noue. Elle salive, imagine sentir sous ses dents la texture gonflée d’un quartier, et le jus acidulé qui s’en écoule, le long de sa gorge.

La trame rouge continue de s’agrandir, du feu, où se mêlent des cendres et un peu de terre.

Mukai, elle, songe aux étoiles dans le ciel noir sans lune qu’elle a contemplées la veille au soir, couchée dans l’herbe à côté du chêne vert, les mains nouées derrière la nuque.

Le rouge apparaît se former en rectangle. Tout autour, la bordure sablée ondule doucement.
Du bleu commence à la colorer. Le cœur battant, les femmes assistent à la pigmentation marine. Mukai se réjouit de cette couleur de ciel et d’eau. Yelda quant à elle se prend à rêver de mousse et de cailloux qui brillent. Nefisseh songe à de petites flammèches de safran. Sepideh a faim, une envie de grenades.

Bleu marine, gris ardoise, vert d’eau, bleu ciel, gris clair, s’enchevêtrent et épousent le tracé rouge.

Les quatre femmes se regardent et éclatent de rire, rendues joyeuses par la puissance érotique à l’œuvre. Nefisseh s’exclame que si les hommes savaient dans quels états elles étaient mises durant le travail, ils accourraient, jaloux comme des filles et n’en mèneraient pas large, à coups d’épées dans l’eau. Elles rient à gorge déployée.

Un arbre apparaît, brun foncé, à l’une des extrémités du rectangle. Puis un autre, noir, aux racines vertes et ardoise. Un autre encore, marron clair et brun, puis un quatrième, aux tonalités bleues vertes. Tels des gardiens emplissant les quatre angles.
Un rond jaune avec un appendice en forme de virgule apparaît, comme un ballon en mouvement. Puis d’autres, pers, noirs, jaunes encore, essaiment un peu partout.
Un arbuste discret se déploie, or pâle, proche du centre. Des cercles rouges, bleus, entourés de pétales noirs, grenats et jaunes se dessinent : des fleurs. Une étoile bleutée éclot, au zénith de l’arbuste. Un chien noir s’insère entre
deux arbres. Deux éclairs de bronze aux reflets verts surgissent, à la ligne des racines. Deux serpents.

Dans le bleu, quelques gouttes rouge orangé apparaissent.

Les quatre femmes suivent le déploiement, leurs respirations à l’unisson, un rythme lent. Qui devient court. Le motif est en train de s’achever.
L’ouvrage est terminé ! Elles laissent rouler leurs larmes sur leur peau.
Puis elles s’inclinent et saluent. Chacune d’elles s’empare ensuite d’une extrémité, et doucement le sortent du courant. Elles le déposent en l’enroulant serré sur la large pierre un peu plus haut dans le pré, et l’essorent. Elles l’étendent ensuite sur l’herbe, offert au soleil, luisant d’eau et de couleurs.

Les feuilles des arbustes cliquètent. Un vent tiède et vigoureux chargé d’odeurs de fleurs sèche le tapis.

Les femmes poussent alors leurs longs cris, relayés par le vent au village.
Bientôt elles entendent la cavalcade des villageois, hommes, femmes et enfants. Des nuages de terre rocailleuse jaillissent de leurs talons lorsqu’ils débouchent sur le sentier.

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